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Moulay Mustapha Alaoui, hommage à l’absent

Point de vue janvier 2020

Moulay Mustapha Alaoui, hommage à l’absent

Il nous a donc quittés le samedi 28 décembre, Moulay Mustapha Alaoui. A 83 ans, après une longue maladie à laquelle il a fait face avec courage. Zhor étant toujours là, admirable de dévouement. C’est une vie qui a pris fin. Le décret Divin bien sûr, mais non sans tristesse pour les siens et tous ceux qui étaient ses proches.

Une vie et quelle vie! Doyen de la presse nationale, les moins de vingt ans ne le savent peut-être pas mais il a été un témoin de l’histoire immédiate avec sa chronique «Alhaqiqa Addaiâa» (la vérité perdue) dans l’hebdomadaire «Al Ousboue Assahafi» et, plus encore, des quelques six décennies de l’indépendance. Comme au premier jour de son engagement dans le journalisme, il avait toujours le même souffle servi par sa curiosité, la recherche de l’information et la passion de dire, d’interpeller et faire de sa pratique de son métier une marque: celle du parler vrai.

Au départ, rien ne le prédisposait vraiment à emprunter cette voie et à y camper durablement. Bachelier, il intègre l’Ecole marocaine d’administration (EMA) rebaptisée depuis ENAP puis ENA. Ahmed Lakhdar Ghazal, lors d’une rencontre en 1958, lui fait cette recommandation: «tu dois faire le journalisme». Il la retient; ce sera alors une orientation décisive dans sa vie. Il s’y investit, il y plonge – il n’en sortira pas, le stylo à la main jusqu’aux derniers jours… Ayant réussi à décrocher une bourse, le voilà à Paris; il y effectue des stages dans les trois grands quotidiens français : Le Monde, Le Figaro, et France-Soir.


De retour à Rabat, commence alors l’aventure journalistique avec le lancement de son premier hebdomadaire, Machahid, une publication illustrée qui passe sous la coupe de… Ahmed Réda Guédira qui l’insère dans le «politiquement correct». Il en faut plus pour le décourager; d’où la parution ensuite de ‘’Akhbar Addouniya’’. Durant les décennies suivantes, ce sera un long chapelet de publications successives à chaque interdiction: Al Ousboue, Attiaf, Dounia, Bikheir, Karawan, Barid Al Maghrib, Massae… Un cycle chahuté jusqu’à l’hebdomadaire actuel Al Ousboue Assahafi. Plus d’une dizaine de titres suspendus, il n’en a tiré aucun certificat de gloire. Mais il y a trouvé l’énergie et la conviction qu’il ne fallait pas plier; qu’il fallait «résister».

Monarchiste, profondément attaché dans ce registre-là à cette forme de régime fondée sur un référentiel multiséculaire consubstantiel à la Nation marocaine, il n’en gardait pas moins une capacité d’analyse distanciée. A l’endroit des partis politiques, il avait des sentiments plutôt mêlés. Son trinôme de référence paraissait se réduire à Mehdi Ben Barka, Allal El Fassi et Abderrahim Bouabid; les autres étaient rangés dans un autre lot… Dans sa profession, il a payé un lourd tribut. Son cursus judiciaire, si l’on ose dire, a commencé en 1963 par son arrestation pour avoir fait état du «complot» de l’UNFP. En octobre 1964, il est kidnappé pour une caricature liée à un discours royal; il est torturé à Dar Mokri durant six semaines –il a en gardé les séquelles à son pied. Puis il est libéré sans procès. Suit une longue liste judiciaire: trois mois de prison pour l’affaire du Dr. Belaouchi de Fès; trois autres mois en juin 2003 à propos de la publication d’un communiqué d’une organisation Assaika sur les attentats du 16 mai à Casablanca alléguant que c’était une manipulation de l’appareil de sécurité.

Autant d’épreuves qui n’ont pas altéré ses convictions. Il était tout d’un bloc. L’une de ses composantes était plus culturelle, plus sociale. Il avait toujours deux ou trois livres à portée de main, consacrant des jours par semaine à leur lecture. Il était aussi d’une grande sociabilité, faisant table ouverte, entretenant l’amitié, prévenant, attentionné, disponible -l’élan du cœur pour tout dire. Pas seulement au Maroc, mais dans son carnet d’adresses au Maghreb, dans le monde arabe et ailleurs. Il avait reçu le chanteur égyptien Halim Hafez, chez lui, durant plusieurs jours qui avait tenu à séjourner incognito. Il s’est retrouvé dans des situations invraisemblables en Libye, répondant à Khadafi qui avait fait le procès du Maroc devant certains officiels du Royaume mutique.

Une vie, il faut le redire. Un conteur, un témoin, un aventurier de la plume qui a porté haut les lettres de noblesse du journalisme marocain. Il a porté des valeurs. Dans l’épreuve. Une éthique exemplaire qui force le respect.

«Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons».

Mustapha SEHIMI
Professeur de droit, politologue et avocat au barreau de Casablanca
mustaphasehimi@gmail.com