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Faut-il scinder la CGEM?

Débat janvier 2020

Faut-il scinder la CGEM?

Les TPE et PME représentent plus de 90% du tissu entrepreneurial marocain et font l’objet d’une attention particulière. Pourtant, beaucoup de ces structures disent ne pas être efficacement représentées, surtout par la CGEM, unique interlocuteur du gouvernement. Ce qui soulève des questions sur sa légitimité.

Les débatteurs

Abdellah El Fergui, Président Fondateur de la Confédération TPE-PME et de la Fédération des Associations de la Jeune Entreprise du Nord.


Hammad Kassal, Chef d’Entreprise, Professeur universitaire et Vice-président de l’Association de développement de Taza. Il a été jusqu’en juin dernier Président de la Commission Financement et délais de paiement au sein de la CGEM. Il fut également Président de la Fédération de la PME à la CGEM sous le mandat de Hassan Chami.

Une question d’actualité tout d’abord. La loi de Finances 2020 telle qu’adoptée prévoit la création d’un Fonds d’appui au financement de l’entrepreneuriat doté de 6 milliards de dirhams sur 3 ans suite aux dernières orientations royales. Est-ce que c’est suffisant pour supporter les TPE et PME (TPME)?

Abdellah El Fergui: Pour nous, c’est insuffisant. A titre d’exemple, 20 milliards de dirhams ont été déployés rien que pour la stratégie d’accélération industrielle. Je pense que la problématique des TPME est au moins aussi importante. J’ai donc demandé, il y a 3 ou 4 ans de cela, à ce que l’État crée un fonds de 20 milliards de dirhams en support aux TPME. Maintenant, il faut voir comment ce Fonds sera géré. L’expérience nous a démontré malheureusement que beaucoup de programmes similaires n’ont pas réussi, il suffit de consulter notre historique. Dès lors, il faudra voir sur le terrain comment l’État va procéder à la gestion et à l’octroi de ces fonds.

Hammad Kassal: Pour moi, ce type de financement n’est que ponctuel, dans le sens où chaque fois qu’il y a une annonce royale, tout le monde se précipite pour faire quelque chose, comme ce qui a été fait notamment avec le Plan Jeunes promoteurs ou encore Moukawalati… qui ont échoué. Au lieu d’aller résoudre le problème dans le fond, de manière structurelle, on colmate les brèches.

Mais que reprochez-vous à cette mesure? 

H.K: On nous dit que nous allons répondre à un besoin avec ce Fonds. Mais est-ce que nous connaissons véritablement les besoins des TPME ? Est-ce qu’elles sont identifiées, d’une façon à les accompagner? Vous savez, il n’y a pas que la problématique du financement, il y a également la question de l’accompagnement, les problèmes d’accès à l’information, de restructuration de la TPME. D’ailleurs les TPME ne peuvent pas absorber des fonds comme cela. Pour ma part, au lieu d’aller vers des fonds de la sorte pour répondre à une situation d’urgence, il faut se pencher sur les autres problèmes de manière structurelle, avec la mise en place d’outils adaptés avec des facilitations en termes de garantie pour la TPME. L’État peut par exemple créer un organisme de financement comme je l’ai toujours demandé à travers la fusion entre la CCG et Maroc PME qui peut être un moyen d’apporter un financement permanent à cette catégorie d’entreprises avec des conditions adaptées, car il ne faut pas oublier qu’une grande partie de la TPME est dans l’informel. Si l’on vient donner de l’argent à des gens qui opèrent dans l’informel, c’est la porte ouverte à d’importants problèmes. Dès lors, il est nécessaire d’avoir des programmes d’accompagnement, de restructuration, de valorisation du management, de formation pour pouvoir faire bénéficier ces entreprises.

A.E: Je ne partage pas cet avis. Nous avons identifié les problèmes des TPME depuis longtemps. Pas plus tard qu’hier, j’étais avec des groupes de jeunes patrons de TPE et autoentrepreneurs de la région du Grand Casablanca, ils ont tous des difficultés d’accès au financement. Il ne faut pas dissimuler le vrai problème pour dire que nous n’avons besoin que de l’accompagnement, de la formation, etc.Comment faire de l’accompagnement pour une TPE, par exemple, qui souffre de problèmes de trésorerie, des délais de paiement. Il faut injecter de l’argent. Nous n’avons pas assisté ces TPE, comme l’a soulevé M. Kassal, depuis les Jeunes promoteurs et Moukawalati, qui ont été un gâchis. Le crédit «Jeunes promoteurs» avait donné un espoir aux TPE, mais depuis les années 90, cette catégorie d’entreprises a été délaissée. Maintenant ils sont dans la nécessité et 2 milliards de dirhams par an, c’est juste insuffisant. Nous savons par exemple qu’il y a près de 28.000 PME au Maroc, et qu’il existe parmi elles des entreprises exerçant dans l’informel, mais la plupart sont dans le formel et déclarent leurs impôts. Dernièrement, nous nous sommes réunis avec la DGI qui dispose d’une base de données où sont recensées pas mal de TPE au niveau de nos régions, beaucoup d’entre elles souffrent du manque de financement. Pour nous, cette question est urgente, si nous l’évitons on ne réussira pas sur les autres aspects, notamment les retards de paiement et les mesures d’accompagnement.

Dans ce contexte, quelle est la place accordée à la TPME par la CGEM?

H.K: Je vais être sectaire en disant cela, mais l’ADN de la CGEM n’est pas TPME et ne le sera jamais. Nous n’arrivons même pas à comprendre ces structures pour pouvoir les défendre, c’est la vérité. La PME est devenue comme ce cheval de bataille que tout le monde a envie de monter. Or, aujourd’hui, la vraie problématique qui se pose c’est comment coordonner l’ensemble des actions de toutes les associations qui défendent la TPME pour converger vers des objectifs communs et devenir une vraie force face au gouvernement et face aux organisations de manière générale. Mais l’on voit que toutes les organisations, y compris la CGEM, qui défendent la PME, ne le font que par effet de mode.

A.E: Nous faisons face ici à un problème de représentativité. Lors des dernières élections de la CGEM qui ont consacré Salaheddine Mezouar, on a compté près de 6.000 votes directs et indirects pour les deux candidats. De ce fait, comment une entité qui regroupe une trentaine de milliers d’entreprises peut-elle parler au nom du secteur privé marocain? Vous savez, nous avons vécu le printemps arabe politique, mais nous n’avons toujours pas réalisé le printemps arabe économique. Nous sommes toujours dans la configuration des années 1970. Le problème est institutionnel et il s’agit de savoir qui représente qui. Il est ainsi plus facile au gouvernement de parler à la CGEM et aux grands patrons dont certains étaient également ministres que de nous [Confédération marocaine des TPE-PME (CMTPME), ndlr] parler. Nous sommes plus exigeants.

Comment en sommes-nous arrivés là?

H.K: Vous savez, la CGEM compte pratiquement 32 fédérations dont la majorité sont des TPME. Les grands groupes ne représentent même pas 3% de l’ensemble. Seulement voilà, les choses ont évolué surtout à l’époque de Hassan Chami qui a changé les statuts en 2005 pour annuler le principe d’une entreprise=une voix. Chami avait décidé que plus une entreprise cotisait, plus elle devait avoir de voix. La cotisation se faisant sur la base du chiffre d’affaires, ce sont les grands groupes qui ont mis la main sur la CGEM. Aujourd’hui, aucun patron de PME ne peut passer président de la CGEM s’il n’a pas l’aval de tous les grandes groupes.

A.E: Cette incompatibilité remonte même plus loin. A l’époque de Abderrahim Lahjouji, la CGEM ne comptait que 4 fédérations constituées principalement d’anciens fonctionnaires qui sont devenus entrepreneurs grâce à la marocanisation. C’est à cette même époque que feu Hassan II avait adressé un discours au patronat, en leur disant qu’il fallait s’ouvrir aux TPME, Lahjouji nous avait alors rendu visite à la Fédération des jeunes entrepreneurs afin de nous convaincre d’intégrer la CGEM. Dès le départ, les TPME n’étaient qu’un faire-valoir. Contrairement à la majorité du bureau national, j’ai donc refusé d’intégrer la CGEM.

Que devra faire la CGEM pour retrouver cette légitimité de défendre la TPME?

H.K: Pour défendre la TPME, il faut déjà être soi-même une TPME modèle. Revenons aux chiffres pour avoir une idée. Officiellement, le Maroc compte 32.000 PME structurées en plus de 2 millions d’unités de production dans le secteur informel que l’on cherche à intégrer à travers l’auto-entrepreneuriat. D’un autre côté, 1.500 entreprises réalisent un chiffre d’affaires de plus de 100 millions de dirhams. Le reste, ce sont des petites entreprises, des TPE et des microentreprises que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas. Prenons l’exemple du système bancaire. Je défie quiconque de me fournir les mesures du risque PME! Sans cette condition, comment prétendre la soutenir? Même chose pour la CGEM. Pour retrouver sa légitimité, il faudrait tout d’abord revoir les statuts et régler des problèmes d’organisation. Trois catégories de personnes incompatibles s’assoient au sein du même Conseil d’administration à la CGEM: les banques, les grands groupes et les PME. Comment ces dernières peuvent-elles se sentir représentées quand elles ont en face d’elles les mêmes grands groupes qui ne les paient pas? N’oubliez pas qu’on parle là de 430 milliards de dirhams de dette inter-entreprises.

A.E: Comme je vous le disais, c’est un problème institutionnel et de gouvernance. Il faut déjà que la CGEM règle ses conflits et établisse des règles claires. La démission de Monsieur Kassal est à ce titre illustrative. Comment se fait-il que la CGEM se réunisse avec le ministère des Finances pour discuter de la problématique des délais de paiement alors que le président de la commission concernée n’est pas là?

Faut-il donc scinder la CGEM en deux institutions, l’une qui représente les grands groupes et l’autre dédiée aux TPME?

H.K: Je dirais même plus. Dans l’état actuel des choses, ce sont les grands groupes qui doivent quitter la CGEM et créer un organisme à leur taille et laisser la place à l’ensemble des organisations de TPE et de PME.

A.E: Je ne pense pas que ça soit la solution à préconiser. A titre illustratif, dans de nombreux pays européens, notamment en France, le Medef est devenu très fort et dispose de grandes entreprises membres qui tirent la CPME [Confédération française des petites et moyennes entreprises, ndlr] vers le haut. C’est la même entité que la nôtre, elle est plus structurée, mieux formée avec des moyens. Qu’est-ce qui nous empêche de faire la même chose au Maroc même si nous ne disposons pas des mêmes moyens?

Vous pensez donc que la CMTPME est l’organe le plus à même de représenter cette catégorie d’entreprises?

A.E: Non, pas le plus à même, mais nous travaillons beaucoup avec les TPME sur le terrain au niveau des régions. Suite au discours royal, nous avons été les seuls à parler avec toutes les parties prenantes. Nous avons également la reconnaissance d’institutions internationales comme la Banque mondiale qui a trouvé que nous étions la seule fédération à avoir traité le sujet d’accès à la commande publique. Nous avons également réagi à la lettre du ministère de l’Intérieur adressée aux Walis et gouverneurs afin de travailler et préciser les critères de classification des TPME.

Il y a pourtant de nombreuses instances qui disent défendre la TPME et travailler avec elle sur le terrain…

A.E: Il existe effectivement d’autres organes qui travaillent sur la question, mais la CMTPME est indépendante. L’association Amal Entreprises à titre d’exemple dépend du PJD, l’UGEP de l’Istiqlal.

H.K. : Pour ma part, je ne trouve pas d’instance qui puisse être la plus légitime pour représenter les TPME, car il y a tout d’abord un problème de leadership. Pour être écouté, il faut être fort. Et pour être fort, il faut être crédible. Aujourd’hui, il n’y a pas d’organisme structuré qui puisse représenter cette catégorie d’entreprises. La CGEM n’est pas capable de défendre la TPME car ce n’est pas son métier. Elle ne sait pas le faire à cause des intérêts des uns et des autres. Et si l’on voit toute la cartographie des organes et associations au niveau local, régional et national qui défendent la TPME, aucun n’a les moyens de la défendre et tous manquent de crédibilité et de leadership. Si la CMTPME était aussi forte, elle aurait réussi à faire passer le montant des microcrédits de 50.000 dirhams à 200.000 dirhams comme elle l’avait demandé. Pourquoi les grandes entreprises ont pu faire passer le compte épargne-action de 600.000 à 2 millions de dirhams? Sans compter qu’on ne peut pas la comparer à la CPME française, cela n’a rien à voir.

A.E: Nous avons fini par la faire passer. Et nous avons également obtenu du gouvernement l’attestation fiscale pour les PME qui ont des arriérés fiscaux. C’était notre proposition avec Omar Faraj. Il est vrai que la CMTPME ou d’autres organisations représentant la TPME sont loin d’être comme la CPME, mais la CGEM n’est pas le MEDEF non plus.

Supposons qu’une instance crédible et légitime existe. Quel serait le dossier prioritaire à traiter?

A.E: C’est la question du financement des TPE. Toutes les entreprises au Maroc ont accès au financement que ce soit les microentreprises avec le micro-crédit, les PME ou les grands groupes; sauf la TPE. D’autres pays ont réglé ce problème-là, notamment ceux d’Europe de l’Est et certains pays africains en créant la mésofinance. Je vous donne un exemple, j’ai plusieurs TPE réalisant des chiffres d’affaires de 2 voire 3 millions de dirhams, mais lorsqu’elles ont besoin d’un fonds de roulement à cause des retards de paiement, ou autres, le banquier refuse, dès que la TPE frappe à la porte du banquier celui-ci demande une garantie. Pour les PME, elles jouent le relationnel, elles sont dans des réseaux, membres de la confédération de la CGEM, donc elles ne sont pas obligées de recourir aux banquiers, elles parlent aux chefs d’agence ou au chef de département.

H.K: Je trouve que le problème de financement vient en 3e voire 4e position, ce n’est véritablement pas le principal problème pour les entreprises. Si ces dernières sont structurées, avec de bons bilans et un bon business plan, elles arrivent à trouver des financements. Il y a, aujourd’hui, Maroc PME qui accompagne à travers un certain nombre de programmes, à savoir Imtiaz et Moussanada, qui sont là, mais il n’y a pas de demande, car les PME ne respectent pas les engagements et les cahiers des charges qu’ils demandent par rapport à cela. Il y a également la CCG à travers son fonds, qui est un fonds en apport aux fonds propres qui peut aller jusqu’à 10 millions de dirhams avec 2% de taux d’intérêt sans garantie mais il n’y a pas de demande aussi car les gens ne sont pas structurés. Ne soyons pas dupes pour dire que les jeunes promoteurs n’ont pas de financement, une grande partie de leur débâcle est une débâcle de management. L’Etat et les banques ont misé de l’argent sur des gens qui n’ont pas su gérer leur projet

Au-delà des discours bienveillants, l’État n’a-t-il pas intérêt à ce qu’aucune vraie force défendant les TPME voie le jour quand on sait qu’elles sont aussi peu «rentables» (80% des recettes de l’IS payées par moins de 1% des sociétés)?

H.K: Je crois que l’État s’en fout, mais il n’est pas là pour diviser non plus. Pour être tout à fait sincère, il n’a jamais cherché à diviser. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il y ait un gouvernement qui ne souhaite pas avoir un tissu économique structuré qui paye ses impôts. Ce sont les TPME qui n’arrivent pas à s’organiser de manière forte et proposer quelque chose de crédible. Le problème fondamental aujourd’hui c’est qu’il n’y a pas de démocratie dans les associations et fédérations. Certains présidents sont là depuis 30 ou 40 ans. Je pense à la Fédération de transport ou l’ASMEX par exemple. Il y a du sang neuf, de nouvelles idées, il faut changer. Il y a des jeunes aujourd’hui qui sont plus intelligents que nous, plus motivés que nous, et qui n’ont pas les tabous que nous avons pu développer pour avoir grandi dans le contexte des années 1970. Ce sont eux qu’il faut mettre en avant. L’État n’a donc rien à voir. Certes, il faut une volonté politique, à l’instar de celle qu’on a connue quand Ahmed Lahlimi était ministre. Nous avons travaillé ensemble avec lui et nous avons réussi à faire passer beaucoup de choses: la charte de la PME, le livre blanc de la PME…

A.E: A mon avis, l’État n’a plus d’issue. Il doit réformer et nous écouter. D’ailleurs, il a déjà commencé à le faire. Il faut travailler ensemble, s’asseoir autour d’une table, discuter et ressortir avec un travail qui est cautionné par tout le monde.

Il y a donc une lueur d’espoir au bout du tunnel?

A.E: Oui, bien sûr. Nous avons d’ailleurs vu une lueur d’espoir puisque la CGEM a demandé à notre confédération de collaborer avec elle sur les sujets des TPME. Il y a une vraie volonté, on sent maintenant qu’il y a des jeunes qui accèdent aux postes de responsabilité au sein de la CGEM, on peut donc travailler ensemble sur ce volet-là. Vous savez, nous ne souhaitons pas être le porte-parole de la TPE, ce n’est pas notre mission, mais on tient à ce que les acquis de 30 années ne se perdent pas.

H.K: La politique de la TPME doit être forgée par le bas, par la TPME elle-même. C’est à elle de s’imposer dans des organisations fortes capables de dicter leurs visions. Il faut donc absolument convaincre les TPME d’adhérer à ces organisations, pourquoi pas la CMTPME, en fournissant des services de qualité. Par exemple à travers des conventions que ce soit avec des avocats, des experts-comptables, des fiduciaires, etc. de telle sorte à mutualiser les services et les coûts. Il faut également faire de la TPME le socle de l’économie marocaine, le rempart contre l’extrémisme. Aujourd’hui quand vous créez une TPME dans un douar, c’est l’espoir qui renaît, c’est l’emploi qui renaît. Ce ne sont pas les grandes entreprises qu’on retrouve dans les douars, ce sont les TPME.