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L’année du bilan

Economie janvier 2020

L’année du bilan

Face à une pression qui ne cesse de monter, un bilan honnête des décisions économiques, sociales et de la gouvernance est indispensable pour reconstituer la cohésion sociale et politique.

3,7%, c’est le taux de croissance prévu pour 2020 par la loi de Finances. Cette prévision de haut de fourchette (l’assureur crédit Euler Hermes table lui sur 2%) vient après une croissance de 2,9% en 2019 et de 3% en 2018 selon les chiffres des documents accompagnant le PLF 2020. Des chiffres tous en décalage avec les prévisions qui ont été faites une année plus tôt. Est-ce un hasard ou une conséquence normale de la surévaluation du potentiel de croissance marocain alors même que tous les plans sectoriels sont arrivés à échéance?

Alors que le Maroc a placé, depuis 3 ans, la quête d’un nouveau modèle de développement au centre du discours des acteurs institutionnels, puis dans le débat public, l’échec avoué à demi-mot de l’approche économique des 10 dernières années peine encore à être pleinement assumé. Preuve en est l’annonce tambour battant de la préparation des grands axes des versions 2.0 du Plan d’accélération industrielle (PAI) et du Plan Maroc vert (PMV) sans véritables bilans au préalable. Alors que des milliards de dirhams en subventions, en crédit d’impôt et d’avantages divers aux investisseurs ont été engagés pour ancrer le Maroc dans la chaîne de valeur mondiale, ainsi que la signature de 56 accords de libre-échange, l’absence de retombées sur l’économie nationale en termes d’emplois et de valeur ajoutée créée localement est patente. En effet, si le Maroc a relativement réussi le pari des volumes de croissance à travers la subvention et la dépense publique, il n’a pas réussi le pari de la croissance, ni celui de sa qualité.

Agriculture non durable

Dans l’agriculture, l’Etat a pris en charge près de 30% de l’investissement engagé par les diverses filières qui ont signé des contrats programmes dans le cadre du PMV, soit près de 46 milliards de dirhams. En global, le ministère a dépensé plus de 60 milliards de dirhams ces 10 dernières années dans ce cadre. Selon la communication officielle, le PIB agricole a progressé de près de 60% passant de 79 milliards de dirhams en 2008 à 125 milliards de dirhams en 2018, avec un taux de croissance annuel moyen de 7%. Toujours selon les éléments de communication issus du Salon de l’agriculture de 2019, la valeur des exportations agricoles a augmenté de 63% entre 2008 et 2018, pour atteindre 25 milliards de dirhams en 2018 (33 milliards en 2017). Toutefois, ce sont essentiellement les grands programmes dédiés à l’export qui ont massivement été soutenus. Toujours selon la communication officielle, 876 projets d’agrégation, essentiellement dédiés à l’agriculture exportatrice, ont bénéficié d’un investissement de près de 35 milliards de dirhams dans le cadre du pilier 1 dédié à la grande agriculture. Le pilier 2, dédié à l’agriculture vivrière et au développement rural, a généré 18 milliards d’investissements touchant un bassin global de population de 670.000 personnes, soit 1 ménage sur 9. Il est à signaler que le nombre d’exploitations agricoles au Maroc est de 1,8 million et que 43% de la population active est dans le rural, soit plus de 5 millions de travailleurs. En focalisant sur les winners, le PMV a certes réussi à augmenter la production dédiée à l’export, mais n’a ni réussi à autonomiser la croissance agricole des aléas climatiques, ni à permettre aux petits agriculteurs d’améliorer substantiellement leurs revenus. La crise des agrumes l’année dernière est là pour le prouver, tout comme le maintien de l’exode rural. La crise de l’eau à Zagora ou dans le Souss par exemple en relation avec la surexploitation par l’agriculture de la nappe phréatique lève un autre sujet de fond en lien avec la durabilité des choix agricoles. De même, la grande majorité des exportations le sont de manière brute sans aucune transformation.

En somme, pour s’insérer dans la chaîne de valeur mondiale, l’Etat subventionne l’exportation de produits essentiellement constitués d’eau issue d’un pays semi-aride. Au niveau de l’emploi, bien que l’objectif soit la création en 10 ans de 1,5 million d’emplois, les statistiques du HCP attestent que les créations d’emploi dans le secteur agricole sont très fortement corrélées aux conditions climatiques, et que ces dernières années le nombre d’emplois agricoles dépasse de loin ceux créés. A fin 2019 le secteur aurait ainsi perdu près de 120.000 emplois.

Industrie extravertie

Ce bilan mitigé concerne aussi l’industrie. Cherchant à ancrer l’extraversion de l’outil productif en déroulant le tapis rouge devant les investisseurs étrangers, le PAI et avant lui le Plan émergence ont focalisé leur objectif sur l’exportation industrielle, mais à quel coût? Au-delà des avantages et subventions, le déficit de la balance commerciale est intrinsèquement corrélé à l’augmentation des exportations industrielles. En effet, avec la très haute teneur d‘importations dans les exportations industrielles, si l’on exclut le secteur des engrais qui affiche un taux de valeur ajoutée de 75%, et celui de l’agroalimentaire, le reste des industries reste extrêmement dépendant du niveau d’importations. Cette situation peut être illustrée par un des exemples présentés comme étant le plus emblématique de la réussite industrielle des 10 dernières années, à savoir l’industrie automobile. Comme montré dans un article publié en juillet dernier, avec près de 65 milliards d’exportations, l’automobile (et dans une moindre mesure l’aéronautique) est présentée comme LA réussite de la stratégie d’industrialisation du Maroc. Dans les faits, ce qui booste les chiffres, notamment des exportations du secteur, ce sont les sous-traitants qui produisent pour le sourcing à l’international ainsi que la pièce de rechange. En gros, c’est le modèle de la vente de minutes de travail très peu créatif de valeur et d’emploi. Car, quand on scrute les chiffres, notamment des exportations à fin 2018, sur les 65 milliards de dirhams d’exportations du secteur, la construction automobile représente 53% du secteur alors que les faisceaux et câbles représentent encore plus de 35% des ventes à l’étranger, suivies des sièges et coiffes et de la transformation de plastique. Si la progression de la construction (passée de 40% à 53% entre 2014 et 2018), drivée par la montée en puissance de l’usine Renault de Tanger, a permis de supplanter les autres composantes, il n’en demeure pas moins qu’en termes de valeur ajoutée et d’investissements locaux, les résultats sont encore limités. En effet, l’industrie du câblage, du textile technique et du plastique est traditionnellement une spécialité du Maroc depuis au moins 20 ans. Intensive en main-d’œuvre non qualifiée, elle répond à une logique de délocalisation à faible valeur ajoutée pour profiter des avantages qu’offre le Maroc en termes d’incitation fiscale dans les zones franches et de proximité avec les clients européens, ce qui plombe d’autant les chiffres de la valeur ajoutée. En effet selon la dernière étude publiée de l’observatoire de l’industrie en 2015, l’industrie automobile réalisait 3,94 milliards de dirhams de valeur ajoutée, soit à peine 12% de sa production et 3,5% de la valeur ajoutée industrielle nationale. En cause, sa très forte dépendance des importations et des fournisseurs et sous-traitants étrangers. Le secteur de la chimie, lui, boosté par les phosphates, réalisait 27 milliards de dirhams de valeur ajoutée, soit 40% de sa production et 24,7% de la valeur ajoutée nationale. L’industrie alimentaire réalisait 21 milliards de dirhams de VA, soit plus que 20% de sa production et 18,5% de la VA industrielle. Des chiffres qui n’ont pas significativement changé en l’absence d’une modification fondamentale de la structure de la base de production nationale.

Inefficience

Pire encore, le nombre d’investisseurs purement marocains s’est effondré, menaçant le développement pérenne d’un secteur fortement dépendant de l’étranger que ce soit en termes de capital, de marchés et de donneurs d’ordre ou encore de savoir-faire. Les déclarations de Bruno Lemaire, ministre de l’économie et des finances français, en décembre dernier, sont là pour le rappeler. N’hésitant pas à tancer les industriels automobiles de l’Hexagone, l’argentier français a en effet déclaré: «Qu’est-ce que cela veut dire? Nous produisons et nous assemblons au Maroc, en Slovaquie, en Turquie pour réimporter en France à des fins commerciales». Et d’ajouter: «Ce modèle de développement est un échec», étant donné que les principaux best-sellers des marques françaises sont désormais produits à l’étranger. Un rappel à nos responsables qui vantent ce modèle dit de «co-localisation» qui est susceptible de perturbation soit d’ordre politique ou bien en termes de compétitivité au-delà des incentives qu’accorde largement l’État. Ces incentives ont d’ailleurs été pointés aussi bien par la liste des paradis fiscaux établie par l’UE que par les recommandations des assises de la fiscalité. L’autre rappel vient de l’avionneur canadien Bombardier, qui dans le cadre de sa stratégie de redéploiement, a décidé tout simplement de revendre son site marocain, sans même prévenir ceux qui ont déroulé devant lui le tapis rouge. 

Et alors même que le gouvernement accorde des largesses à tour de bras aux investisseurs étrangers et signe des accords de libre-échange au nom de l’ouverture commerciale, l’emploi industriel piétine et avec lui le niveau de l’investissement industriel national. Avec seulement 620.000 emplois, l’industrie reste sous-représentée dans la structure du marché du travail marocain. Et ce n’est pas qu’avec les investisseurs étrangers que l’Etat est généreux sans atteindre l’efficience économique et sociale souhaitée. En 2018, les incitations fiscales aux entreprises se chiffraient à 29 milliards de dirhams, essentiellement orientées vers le secteur de l’immobilier d’après les statistiques de la Direction générale des impôts (DGI), soit près de 3% du PIB. L’investissement essentiellement public atteint des records et est parmi les plus hauts au monde (30% du PIB) depuis plusieurs années et malgré ça, le niveau de croissance et d’emploi généré par l’économie nationale reste faible. Avec près de 10% de chômage et un taux d’activité qui ne cesse de s’éroder, tout comme le pouvoir d’achat des citoyens plombé par la privatisation accélérée de l’accès aux services sociaux de base: santé, éducation et transport et par le surendettement dû à la flambée des prix de l’immobilier. Avec toutes ces tares, ce sont bien les choix économiques et sociaux adoptés depuis plus de 20 ans qui sont aujourd’hui à l’index. La perte de confiance s’est aussi accentuée avec la raréfaction des ressources de l’Etat qui a massivement creusé son endettement sans pour autant régler des problématiques liées à la croissance, aux secteurs sociaux, le tout semé de plusieurs bombes sociales comme le déficit des caisses des retraites, la réforme de la compensation, la régionalisation etc.

Design thinking

Cette perte de confiance dans la capacité de l’Etat à pouvoir assurer la croissance, la justice et l’équité sociale avec les moyens dont il dispose, ainsi que de l’absence de redevabilité par rapport au gaspillage de temps et de moyens qui a conduit à la situation de crise actuelle fait que l’année 2020 ne peut être qu’une année de bilan. Une année où les compteurs doivent être remis à zéro et pointer collectivement ces dysfonctionnements d’une manière apaisée. C’est de fait l’ensemble de ces éléments qui doivent faire l’objet d’une évaluation par la commission spéciale pour le nouveau modèle de développement en écoutant les divers acteurs. Pas seulement au niveau économique et social mais aussi au niveau sociétal et de gouvernance. Les travaux d’une commission d’ores et déjà parasités par un tour de vis sécuritaire, notamment en emprisonnant les voix dissonantes comme s’il fallait absolument l’unanimité pour discuter de ce qui ne marche pas. Or c’est justement la recherche de l’unanimité à tout prix autour des choix passés qui fait qu’on tombe aujourd’hui dans la perte d’adhésion et le dénigrement. Selon les premières indiscrétions, la Commission devant clôturer ses travaux en juin devrait adopter la méthodologie du design thinking. Une méthodologie issue des milieux de l’innovation technologique qui a vu le jour dans l’université de Stanford aux USA. Elle se base essentiellement sur l’empathie pour définir un produit selon la base des besoins réels des consommateurs (ici le citoyen). Espérons que cette méthodologie soit la bonne pour des recommandations de politique publique à même de sortir le Maroc du chaudron dans lequel il risque de s’embourber.