fbpx

Je t’aime… moi non plus

Economie janvier 2020

Je t’aime… moi non plus

En perte de vitesse, la dynamique d’investissement portugaise au Maroc a toujours été perçue sous le prisme des opérations de «fusion-acquisition». Mais elle change semble-t-il de nature, avec des opérateurs plus impliqués dans l’économie réelle.

L’héritage matériel bâti par la couronne portugaise entre 1415, – date de prise de Ceuta – et 1769, – départ de Mazagão (actuelle El Jadida) – est témoin d’une période largement méconnue. Tout au long du littoral marocain (Ksar Sghir, Tanger, Asilah, Azemmour, El Jadida, Safi…), le dispositif portugais développe à l’époque peu de relations stables avec l’arrière-pays. «Le Portugal, contrairement à l’Espagne, étendit sa domination sur tout l’hinterland de Mazagan et de Safi, habité naguère par les puissantes tribus de Doukala et d’Abda», écrit dans «La place de Mazagan sous la domination portugaise» J. Goulven, adjoint au chef des services municipaux de Mazagan sous occupation française. Bien qu’il fonctionne toujours de façon autonome, sous la supervision de Lisbonne, il reste dépendant de son voisinage immédiat. Au point que la demande portugaise en termes de blé, chevaux, étoffes en particulier, ces couvertures appelées humbles tissées à Safi, servaient de monnaie d’échange contre l’or et les esclaves en Arguin (au large de la côte mauritanienne), au golfe de Guinée, voire au Soudan. L’activité de négoce des Portugais au Maroc était étroitement liée à leur commerce sur le continent africain. Et le Maroc tenait dans l’économie de l’empire une place importante.

Époque révolue?


Des fortifications côtières et leurs tours circulaires, aux édifices ayant perdu leur utilité primaire… c’est peu ou prou ce qui reste à présent de ce legs antique. Pour les cohéritiers d’une histoire commune dont les prémices remontent au XVe siècle, et mis à part le patrimoine culturel, les liens économiques demeurent à un stade précoce. «La proximité géographique entre les deux pays n’est pas encore traduite dans les valeurs économiques», se désole José Maria Teixeira, président de la Chambre de Commerce, d’Industrie et des Services du Portugal au Maroc (CCISPM). Sur le plan commercial, le Portugal est le 8e partenaire commercial du Royaume en 2018. Pour sa part, le Maroc est le 1er partenaire du Portugal dans le monde arabe. Certes, mais c’est «peanuts» rapporté aux échanges globaux. Selon les chiffres communiqués par la CCISPM, les importations portugaises provenant du Maroc représentent 0,2% du total des pays tiers tandis que les exportations vers le Maroc se limitent à 1,2%. Côté biens, la balance commerciale penche traditionnellement vers le pays du fado. Les exportations lusitaniennes s’approchent de la barre des 700 millions d’euros contre à peine 200 millions d’euros en provenance du Maroc. Pour ce qui est des services, la balance est favorable cette fois-ci aux exportations marocaines à hauteur de 70 millions d’euros contre 40 millions d’euros pour la république. 

Liaison électrique

Pour mieux saisir le contexte actuel caractérisé par ce niveau d’échanges relativement faible, un petit retour en arrière s’impose. Depuis la ratification du «traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération» en 1994, les tentatives de rapprochement de part et d’autre se sont multipliées. Début des années 2000, les relations bilatérales s’intensifient, alternant visites d’Etat et tenue régulière de sommet luso-marocain. Il aura fallu attendre 2015 pour amorcer un tournant dans les relations économiques à travers la création de la Chambre de Commerce, d’Industrie et des Services du Portugal au Maroc (CCISPM), qui se substitue à l’AMPA (Association Maroco-Portugaise des Affaires), alliance qui ne fait pas long feu. Faisant désormais partie du réseau des Chambres de Commerce Portugaises dans le monde, la CCISPM a pour principale mission de rapprocher les entreprises du Maroc et du Portugal tout en renforçant les relations économiques entre les deux pays. Sauf que concrètement, rien n’est mis sur la table pour clamer à tout-va une réelle complicité entre Rabat et Lisbonne. Exception faite du projet de mise en place d’une liaison électrique entre les deux pays (2ème liaison prévue avec l’Europe après celle de l’Espagne), actuellement dans le pipe et dont le coût global s’élève à 700 millions de DH. D’où le principal reproche fait à cette relation timide et le fait qu’elle relève principalement des secteurs privés respectifs.

Le nouveau visage de l’investissement

Quand bien même le champ serait libre aux acteurs marchands, l’investissement portugais au Maroc est en perte de vitesse. Il faut dire que, globalement, cette dynamique d’investissement a toujours été perçue sous le prisme des opérations de «fusion-acquisition». En juillet 2005, l’ancêtre d’Orange, contrôlé par le tandem luso-hispanique Portugal Telecom et Telefónica obtient une licence pour la création d’un réseau fixe de communication avant de céder en 2009 ses parts au profit de FinanceCom et groupe CDG. Autre exemple parlant, la participation de la Pleïade et EDP Electricidad de Portugal autour d’un consortium luso-hispano-marocain pour fournir et distribuer l’électricité, l’eau et gérer l’assainissement dans la région de Rabat-Kenitra, cédé en totalité au groupement Vivendi Environnement (VE), Compagnie Générale des Eaux (CGE) et Compagnie Marocaine de Services à l’Environnement (CMSE) en 2002. Ou encore la ligne de crédit de 10 millions d’euros ouverte par la plus grande banque portugaise Caixa Geral de Depósitos, avec l’objectif de financer les exportations du Portugal vers le Maroc ainsi que les investissements portugais, y compris la création de « Joint-ventures » luso-marocaines. Un dispositif peu mobilisé puisque le même établissement a fait l’objet en septembre 2016 d’une enquête «pour avoir accordé des centaines de millions d’euros assortis de garanties fragiles, dont des investissements sur le marché brésilien et des crédits à des entreprises espagnoles qui se sont révélés ruineux», rapporte à l’époque la presse locale. Le caractère rarissime des investissements portugais au Maroc sur la dernière décennie pourrait également s’expliquer par la fragilité du système bancaire portugais suite à la crise de 2008: La Banco Portugués de Investimento (BPI) sauvée in extremis par la Caixa, ou encore la Novo Banco qui a fait faillite en 2014, recapitalisée par l’Etat portugais (par ailleurs toujours dans les mains du fonds texan Lone Star Funds). Depuis, cet investissement a changé de nature, avec des opérateurs plus impliqués dans l’économie réelle. A l’instar de l’hôtelier portugais SANA qui voit dans le pays un eldorado du secteur hôtelier, en annonçant en 2016 la construction de deux hôtels à Casablanca pour un montant de 550 millions de DH. Le projet qui a rencontré quelques problèmes techniques liés à l’immeuble limitrophe poursuit son cours. Celui-ci vient s’ajouter au complexe touristique «Pestana CR7» de la star du ballon rond Cristiano Ronaldo, projet lancé en partenariat avec le groupe hôtelier Pestana, plus grande chaîne d’hôtels du Portugal et dont l’ouverture prochaine, à en croire l’enseigne, est prévue à Tanger et Agadir.

En quête de synergie

Hors Union Européenne, le Maroc est le 2ème partenaire africain du Portugal après l’Angola. Cela revient à dire qu’évoquer l’Afrique dans le cadre des relations extérieures du Portugal, c’est renvoyer inévitablement aux pays de langue officielle portugaise, sans être non plus le seul espace de projection. Et la barrière linguistique ne peut à elle seule justifier la divergence des intérêts économiques entre les deux pays. Plus structurés, ce sont plutôt des entreprises à taille humaine, qui se sont rendues à Casablanca en mission de prospection courant décembre dernier. Venus représenter ce nouveau visage des échanges bilatéraux, ces opérateurs ne voient que très rarement le Maroc comme passerelle vers le continent. «Nous cherchons à nous implanter uniquement dans les pays bien structurés comme le Maroc. Malheureusement ce n’est pas le cas dans de nombreux pays africains», confie Paulo Varandas Dias, gérant de TRC, opérateur de maintenance télécoms et qui estime le marché marocain à près de 10 millions d’euros par an. Si près de 1.310 enseignes portugaises exportent déjà vers le Maroc, contre 371 seulement dans le sens inverse, la recherche de similitudes avec le tissu industriel marocain est de mise. Parmi les filières industrielles porteuses du made in Portugal, figurent l’automobile, l’aéronautique, les matériaux de construction (marbre, carrelage/céramique, pierres ornementales…), l’agroalimentaire (huile d’olive, vins, agrumes…), textile-habillement, technologie, R&D, énergies renouvelables, enseignement supérieur, engineering… A l’inverse, si rares sont les PME locales qui s’intéressent aux marchés lusophones, un tas d’entrepreneurs marocains investissent le marché portugais, encouragés par des programmes tels que Golden Visa (voir encadré) qui offre l’accès au marché européen moyennant un investissement de 350.000 euros.