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Stroc: L’après-sauvegarde?

Entreprises décembre 2019

Stroc: L’après-sauvegarde?

Placée sous procédure de sauvegarde, Stroc Industrie enclenche son compte à rebours pour éviter le pire scénario. Sauf qu’en Bourse, les investisseurs n’entendent que leur son de cloche.

Dans les couloirs du tribunal de commerce de Casablanca, une phrase murmurée par les juges aux chefs d’entreprises en redressement judiciaire sonne comme une vérité absolue: «On peut éviter la liquidation, on a un repreneur». Jusqu’au 20 avril 2018, date d’entrée en vigueur de la mesure de sauvegarde, les entreprises n’avaient pas le droit à un dernier round. Mais depuis, ce qui semblait être une situation de détresse économique prête le flanc à un brin d’optimisme. Un contexte particulièrement porteur pour Stroc Industrie, première entreprise cotée à bénéficier de la procédure de sauvegarde, engagée dans le cadre de la réforme du livre V du Code de Commerce. Cette mesure calquée sur la législation française est censée introduire plus de souplesse et prévenir un éventuel dépôt de bilan. En esquivant la liquidation et le redressement, la société fondée par Nabil Ziatt entend éviter le pire scénario, perpétué par le spectre de la raffinerie La Samir, plus grande faillite de l’histoire du Maroc, ou encore celle de Buzzichelli, ex-fleuron de l’industrie métallurgique placé également en liquidation judiciaire.

Un «sans précédent»


Victime de sa trésorerie, le spécialiste des charpentes métalliques souffre depuis 2011 d’un manque chronique de liquidités. L’industriel traîne une ardoise de 642,2 millions de dirhams de dettes à fin décembre 2017 dont plus de 470 millions à court terme, d’après la dernière expertise comptable. S’y ajoute une perte de 116 millions de dirhams au titre de l’exercice 2018. Placée sous sauvegarde le 9 mai dernier, Stroc doit mettre en application son plan de redressement sur cinq ans. Mais ce dernier filet de sécurité ne change rien au caractère incertain de l’exploitation de l’entreprise, pointé du doigt, notamment par les commissaires aux comptes de BDO et KPMG. «Une procédure de vérification des créances enclenchée devrait se finaliser d’ici la fin de l’année», confie à EE Hamid Adssaoui, avocat de Stroc Industrie. Cette phase tant redoutée par les parties prenantes n’est pas forcément insurmontable du point de vue de l’avocat de l’entreprise. «Le scénario de faillite est quasi improbable», défend avec conviction Hamid Adssaoui. Mais difficile de trancher dans le sens où l’entité 100% marocaine présente en effet un «sans précédent». Car, vu la récente introduction de la mesure de sauvegarde, il n’y a pas de statistique pouvant servir de référentiel. Toujours est-il qu’avec une décision prononcée en faveur du dossier Stroc, l’entreprise bénéficierait au moins d’une dernière planche de salut offerte par la justice. Histoire de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, le tribunal relève que l’entreprise respecte ses engagements vis-à-vis de ses parties prenantes, en plus de mettre en avant les 1.000 emplois, un carnet de commandes de 400 millions de dirhams.

«Les investisseurs jouent la faillite»

Les marchés financiers en font une lecture plus critique. A la Bourse des valeurs de Casablanca (BVC), on n’entend qu’un seul son de cloche: il n’y a rien à attendre de Stroc. «L’entrée en mesure de sauvegarde est un signal largement suffisant pour se défaire du titre», lance un analyste. En effet, à en croire l’évolution de l’action, le marché est plus pessimiste que jamais sur l’avenir de l’entreprise, et rares sont les observateurs qui croient que le plan de sauvegarde servirait de rampe de lancement pour l’industriel. A la Bourse des valeurs de Casablanca, l’action est sanctionnée comme jamais. Dans un premier temps suite à la décision de justice prononcée le 12 juillet 2018 en faveur du plan de rescousse. En réaction, le cours a évolué au sein d’un long canal baissier. Au terme d’une année charnière, le titre perd la moitié de sa valeur. Une contreperformance qui fait basculer l’action de 50,40 dirhams au 2 janvier 2018 à 24,5 dirhams à la clôture de la dernière séance de l’exercice 2018. Une période au cours de laquelle l’action prompte à d’importantes fluctuations sert surtout de yoyo aux boursicoteurs, rappelant en filigrane le comportement de la valeur «Alliance» quelques mois avant la mise en œuvre de son plan de restructuration. A un détail près: «Les investisseurs jouent la faillite sur le cas de Stroc», observe un spécialiste du secteur. En 2019, aucune lecture boursière ne saurait le démentir. Plus dure d’ailleurs sera la chute de Stroc qui plonge de 54% à 11 dirhams l’action au terme de la séance du mardi 26 novembre 2019. La quasi-unanimité des professionnels du marché actions reproche au top management, en sus de la mauvaise gestion, le fait de ne pas se prêter à l’exercice de communication.

La com’, maillon faible

«Lorsque tu es dirigeant et que tu es en situation de défaut, tu dois faire ton deuil de tous les partenaires qui t’entourent… tu deviens suspect aux yeux de tous. C’est une situation difficile à vivre, énormément de dirigeants ne la supportent pas et entrent en dépression sévère». Ces propos décrits lucidement par Nicolas Faguier, dirigeant de France Génoise, dans son ouvrage à succès «Tribunaux de commerce, l’euthanasie économique», brosse le calvaire traversé par un dirigeant tout au long de ladite mesure de sauvegarde. Seules 1% des enseignes en France parviennent à en sortir indemnes. La même situation de détresse économique est sans nul doute vécue par celui qui, en l’occurrence, a «la tête dans le guidon». Nabil Ziatt, le président-directeur général, qui par ailleurs, a toujours assumé pleinement les erreurs de gestion de son top management, a coupé court aux échanges avec la presse. A Economie Entreprises, il explique les raisons de son mutisme: «Il m’est difficile de communiquer pour l’intérêt de Stroc. Je le ferai avec conscience une fois sortie définitivement de la crise». En attendant d’équilibrer ses comptes, l’entreprise a besoin surtout de l’adhésion de ses troupes. «La réussite de cette aventure dépend de la qualité du dialogue social. Tout le monde doit être solidaire durant cette phase», insiste Me Hamid Adssaoui. «Dans ce sens, il y a une réflexion à avoir sur la situation de détresse d’une entreprise», rajoute-t-il.

Dans un univers où l’absence de compassion est de mise et où seules les réalisations comptent, Stroc va devoir surmonter d’abord ses querelles de chapelle, avant de gagner à nouveau la confiance des marchés.