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3 offres Émiraties sur la table

Entreprises décembre 2019

3 offres Émiraties sur la table

Trois nouveaux prétendants émiratis s’intéressent à la reprise de la Samir. Cette fois-ci sera-t-elle la bonne? Décryptage.

Plus de 45 offres de rachat ont jusqu’à aujourd’hui atterri sur le bureau du juge de liquidation pour la reprise de la Samir, dont la dette atteint plus de 44 milliards de dirhams. Depuis la mise en liquidation judiciaire avec autorisation de continuité d’activité en juin 2016, les deux syndics de liquidation qui se sont succédé dans cette affaire, Mohamed El Krimi et Abdelkbir Safadi, n’ont, pour ainsi dire, pas chômé. Ainsi, dès la publication en décembre 2016 de l’appel à manifestation d’intérêt pour le rachat des actifs de la raffinerie, des dizaines de prétendants ont défilé dans leurs bureaux, comme la loi le permet, pour demander des précisions ou à visiter les installations de la raffinerie. Sans résultat jusqu’à aujourd’hui! 

Trois nouveaux prétendants

Toutefois, plus récemment, trois prétendants ont attiré l’attention de ceux qui suivent ce dossier. Il s’agit de IPIC (International Petroleum Investment Company) détenue par le fonds d’investissement d’Abou Dhabi, elle-même détentrice du raffineur espagnol Cepsa. Elle aurait déposé une offre de 17 milliards de dirhams il y a quelques mois, mais aurait par la suite disparu dans la nature sans déposer de garantie bancaire. Elle a toutefois, à travers Cepsa, annoncé un projet de plus de 100 stations-services, sur les 5 ans à travers son partenariat avec Hassan Derhem avec comme ambition, selon une information révélée par Economie Entreprises en juillet 2019, d’atteindre les 500 stations-services à terme, ce qui rendrait un positionnement dans le raffinage au Maroc économiquement très crédible.

L’autre prétendant, Petron Emirates Contracting & Manufacturing Co. LLC, une entreprise de construction d’infrastructures industrielles en acier, a déposé une offre de 25 milliards de dirhams. Elle s’apprêterait à déposer une garantie bancaire. Présente dans les infrastructures pétrolières, notamment dans le hub pétrolier émirati d’Al Fujaïrah, Petron Emirates est spécialisée dans la maintenance d’installations liées aux hydrocarbures. Elle pourrait selon un expert contacté par Economie Entreprises être intéressée de booster le potentiel industriel de la Samir en la mettant à niveau avant de la revendre. Toutefois, notre expert nous prévient qu’elle ne dispose pas de la surface financière nécessaire. Ce qui lui fait dire que «bien que ce soit elle qui ait déposé l’offre, il se pourrait que le tour de table de cette opération soit plus large que ça».

Le dernier prétendant qui s’est proposé est Citax Energy, un fonds d’investissement entre autres basé à Londres et Dubaï. Il est spécialisé aussi bien dans l’amont énergétique en achetant des gisements pétroliers, notamment en Afrique de l’Ouest ou dans l’aval en achetant une raffinerie en Argentine. Il est aussi diversifié dans la santé, le trading ou la gestion d’actifs. D’après diverses sources du secteur énergétique marocain, Citax vient de boucler sa due diligence pour déposer une offre sur la Samir. Celle-ci aurait été menée par des bureaux internationaux de renom aussi bien pour le volet technique que pour le volet juridique et fiscal. Ce dernier aurait été mené selon une information recoupée par Economie Entreprises auprès deux de ses sources par le cabinet Deloitte. Contacté par nos soins, Fawzi Britel, le Manager Partner de Deloitte au Maroc, prévient qu’il n’est «pas autorisé à communiquer autour des activités Offshore de Deloitte, par contre je peux vous affirmer qu’en Onshore, on ne s’occupe pas de ce dossier». Toujours d’après une de nos sources, «Citax s’apprête à déposer une offre financière suite à cette due diligence qui a dû coûter de l’agent au vu du calibre des experts dépêchés à Mohammedia». Elle aurait aussi entamé des discussions à haut niveau pour sonder la disposition politique pour une telle opération. Ayant déjà tenté sans succès, en 2018, de racheter une petite raffinerie en liquidation judiciaire dans un marché très fermé qu’est l’Inde, Citax aurait-elle jeté son dévolu sur la raffinerie nationale?

Offres sérieuses?

«Ce ne sont pas les offres qui manquent. Mais c’est leur crédibilité qui fait défaut. Celle-ci dépend du dépôt de la garantie bancaire comme cela est exigé par la loi», affirme une source très proche du dossier. Pourtant aucune de ces offres ne remplit cette condition. Le dépôt d’une caution bancaire, contracté auprès d’une banque marocaine, équivalente au montant du rachat proposé, est une condition stipulée par le droit marocain, et plus particulièrement l’article 636 du code de commerce (anciennement l’article 604).

Pour notre source, l’hésitation quant au dépôt de la caution peut être liée au peu de soutien politique porté à la reprise de l’activité de la raffinerie. «Il suffit d’une lettre ou d’un communiqué du chef du gouvernement attestant que le Maroc a besoin d’une industrie de raffinage et que le gouvernement est prêt à soutenir toute activité allant dans ce sens pour que le dossier se débloque», affirme-t-elle. Et d’ajouter: «Les investisseurs sont d’autant plus frileux que les déclarations sont tout à fait contradictoires de la part du ministre de tutelle. De même, le positionnement des opérateurs, notamment internationaux, dans la distribution et le renforcement du stockage ou la récente annonce d’une nouvelle raffinerie dans le nord vont à l’encontre du dossier de reprise de la Samir.»

Et ce ne sont pas les déclarations que le gouvernement fait à la presse qui vont apporter une assurance aux opérateurs. Car, comme écrit par Economie Entreprises dans plusieurs articles lors de sa couverture du dossier de la Samir, la position ambivalente du gouvernement quant à la reprise de l’activité de raffinage laisse planer le doute sur la volonté politique d’une telle démarche. Le ministre de l’Energie et des Mines Aziz Rabbah nous déclarait d’ailleurs en décembre 2018 à l’occasion d’un autre article: «Nous avons besoin du raffinage au Maroc. Au moins la moitié de ce que nous avions avant la fermeture de la Samir [5 millions de tonnes annuellement, soit moins de 50% du besoin national, ndlr]». Avant d’ajouter: «Est-ce que c’est la Samir ou ça va être de nouvelles installations, nous attendons la fin du processus judiciaire en cours pour voir», une position pour le moins ambivalente qui n’apporte aucune visibilité aux opérateurs d’autant plus que lors de la même déclaration le ministre nous a affirmé que: «Quel que soit le sort de l’entreprise, celle-ci dispose d’un système logistique dont on a besoin. Que ce soit les réseaux de pipes ou bien sa capacité de stockage. Ce sont des capacités stratégiques pour sécuriser l’approvisionnement du pays. Quelle que soit l’issue de cette crise, il va falloir faire fonctionner le système logistique».

Volonté politique

Une déclaration qui laisse entendre que, bien que le ministre profite du confort de l’attentisme conséquent du processus judiciaire en cours, sa préférence va implicitement vers un démantèlement de la raffinerie pour profiter de son système logistique. Ce dernier est composé d’un réseau de pipeline allant vers l’est du terminal pétrolier de Mohammedia jusqu’à Sidi Kacem au centre du pays et passant tout près du Gazoduc Maghreb Europe. Vers le sud, les pipes de la Samir vont vers le dépôt communautaire d’Oued El Maleh, une des principales sources d’approvisionnement de l’axe Casa-Rabat. Un réseau de pipe facilitant de fait le transport des hydrocarbures vers certaines capacités de stockage à coût nul. La Samir détient aussi près de 2 millions de tonnes en bacs de stockage, soit près de 50% de la capacité nationale. Elle détient aussi des capacités de stockage et d’emplissage de gaz butane. En cas de non reprise de l’activité de raffinage, ces actifs facilement vendables et stratégiquement situés rendent alléchante l’offre Samir auprès des opérateurs nationaux et internationaux intéressés par l’importation de produits finis au détriment de l’activité de raffinage. Une position qui concorde avec les déclarations des membres du Groupement des pétroliers marocains, qui ne ratent jamais une occasion d’affirmer que le Maroc n’a pas besoin d’activité de raffinage.

Il est à rappeler que lors de la privatisation de la Samir en 1996, plus de 75 offres ont été déposées auprès du ministère de la privatisation à l’époque, sans qu’aucune ne se concrétise. C’est de fait le choix politique de Hassan II de traiter avec les Saoudiens à travers Coral et Hussein Al Amoudi, un proche de la famille régnante saoudienne et plus particulièrement de l’ancien ministre de la défense et frère du roi Salmane, le prince Sultan Ibn Abdelaziz, pour garantir l’approvisionnement en brut de la raffinerie que le deal a été conclu non sans une certaine grogne. Ce deal comportait entre autres comme garantie, l’interdiction pour le gouvernement marocain d’accepter toute nouvelle implantation de nouvelles capacités de raffinage durant 15 ans en plus d’entraver la libre importation de produits finis. En plus de la confiance qu’avait le Maroc dans ses alliés du Golfe. En l’absence donc d’une volonté et de garanties politiques, pas de solution. Ce qui montre à quel point cette question était et reste éminemment politique. Et au plus haut niveau…

Ce qui soulève une autre question dans la mesure où les trois compagnies intéressées sont soit à capitaux émiratis, soit basées aux Emirats. Le niveau des relations bilatérales entre le Maroc et les Emirates est-il propice pour un deal de plusieurs dizaines de milliards de dirhams? En effet, comme rapporté dans un long article d’Economie Entreprises en mars 2019 les relations entre les deux pays ne sont pas au beau fixe et sont marquées par un rafraîchissement historique sans précédent en lien aussi bien avec une divergence de points de vue politiques, qu’un raidissement des relations interpersonnelles. Et la situation est toujours tendue bien que plusieurs tentatives aient été menées pour changer la donne.

Quoi qu’il en soit, la pertinence économique d’avoir une raffinerie au niveau de l’Atlantique est toujours un choix pertinent, ce qui explique la venue de plusieurs investisseurs cherchant à reprendre l’activité. Le Maroc, dont le marché des hydrocarbures croît annuellement de 3%, est à un jet de pierre de l’Europe dont les capacités de raffinage iront en se saturant et de l’Afrique dont les capacités sont insuffisantes. Il peut de la sorte aussi bien jouer de sa position stratégique pour profiter de l’offre de pétrole brut abondante garantie par de nouveaux gisements pétroliers découverts en Afrique de l’Ouest et même au Sénégal que du pétrole de l’Amérique Latine et des USA qui se sont transformés en exportateurs nets grâce à leurs huiles de schiste que pour exporter leurs excédents de production vers les pays européens qui pourront bien devenir de grands consommateurs de diesel à la faveur des changements de normes sur le fuel maritime (voir EE de Août-septembre 2019).