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A bout de souffle

Enquête décembre 2019

A bout de souffle

Confronté à de nombreux enjeux, l’ONEE tente de suivre les exigences de l’Etat tout en sauvegardant son périmètre. Une mission périlleuse.

En 2018, le Maroc a importé 1,5 milliard de dirhams en panneaux solaires photovoltaïques (PV), soit 29.000 tonnes. Une capacité équivalente à près de 500 MW. Ces chiffres sont essentiellement expliqués par le processus de la transition énergétique nationale porté par le Plan solaire marocain visant l’installation de 2.000 MW entre 2008 et 2020, mais pas seulement. Les quantités de panneaux PV importés ont été multipliées par 25 en 5 ans passant de 1.000 tonnes en 2015 à près de 29.000 tonnes en 2018. La valeur a suivi la même tendance, sachant que les prix du matériel PV suivent une courbe descendante. La valeur des importations a ainsi été multipliée par 10 en passant de 140 millions de dirhams en 2015 à 1,5 milliard en 2018. Si cette tendance montre que les producteurs d’électricité privés et l’ONEE sont en train de s’équiper massivement en solaire, il n’en demeure pas moins que le taux d’équipement des particuliers en dehors de tout cadre légal est aussi en train de s’accélérer.

L’informel électrique

D’après les estimations d’Economie Entreprises avec l’aide d’éminents spécialistes du secteur des énergies au Maroc, si l’on exclut les projets inclus dans des conventions avec l’Etat (loi 13-09) ou de l’équipement de Masen ou de l’ONEE, la partie des importations de capacités solaires destinée à l’équipement d’industriels, d’agriculteurs ou de particuliers doit se situer entre 40 et 50 MW en 2018. S’il n’est pas certain que toute cette capacité ait été intégralement installée par des particuliers, il est toutefois sûr que les ménages, les industriels et les agriculteurs sont en train de s’équiper et que c’est une tendance durable. Rien que le pompage solaire a permis l’installation de 300 MW en PV en 10 ans. Par ailleurs, «durant les 5 dernières années, les particuliers et industriels, qui comptent parmi eux même des gestionnaires délégués, ont commencé à investir massivement dans des installations de panneaux solaires sur leurs toits, voire à injecter directement dans le réseau lors des périodes de pics de production», nous affirme une source proche du dossier ayant requis l’anonymat. Un constat contrasté par Khalid Semmaoui, président de l’Association marocaine des industries solaires et éoliennes (Amisole). «Il y a de plus en plus de particuliers et d’industriels qui s’équipent, c’est sûr, mais personne ne peut s’avancer d’une manière précise sur un chiffre quant à la capacité installée», affirme-t-il. «Nous n’avons aucune visibilité sur les chiffres et personne ne peut le fournir. Bien sûr, on peut l’estimer assez finement, mais l’absence de données est patente même au sein de l’ONEE alors même que ça représente un risque important pour son activité», nous informe ainsi une source proche du dossier. Selon les estimations recoupées auprès de divers experts que nous avons pu consulter, les capacités installées jusqu’en 2019 par des individus ou des industriels pourraient se situer autour de 0,5% de la puissance nationale installée (11.000 MW). Un chiffre qui grossit au point de commencer à inquiéter. Car au-delà du risque économique dû à une baisse de chiffre d’affaires pour un Office fortement endetté, il y a un risque d’exploitation pour ses installations qui subissent d’une manière non contrôlée l’intermittence liée aux énergies renouvelables. En effet, le propre de l’énergie solaire est qu’elle est difficilement stockable, donc tout producteur non équipé en capacité de stockage est obligé d’injecter ce qui dépasse sa consommation dans le réseau national. Elle est aussi intermittente, c’est-à-dire instable alors que les réseaux ont besoin d’un flux continu d’énergie. L’’instabilité due à la nuit, au passage de nuages ou au contraire au très fort ensoleillement au zénith crée des déséquilibres dans les réseaux menaçant de les endommager. Si la baisse de la facture des consommateurs d’une manière individuelle couplée à une baisse du coût d’installation des énergies renouvelables (EnR) peuvent être de puissants moteurs vers l’investissement dans ces énergies propres, il n’en demeure pas moins que les coûts pour la communauté, notamment pour l’ONEE, peuvent être très élevés.

Un cadre institutionnel en retard

Aujourd’hui, le cadre légal disponible à travers la loi 13-09 et son complément la loi 58-15 ont permis de donner de la visibilité en termes de production indépendante d’électricité uniquement pour les opérateurs dans la très haute et la haute tension. Alors que l’arrêté conjoint entre le ministère de l’Energie et celui de l’Intérieur concernant l’injection en moyenne tension est toujours attendu, la loi est inopérante pour les producteurs moyens et les petits industriels. Une étude lancée en février dernier devait définir si la capacité d’accueil du réseau serait suffisante pour que la sécurité et l’équilibre du système production-transport ne soient pas mis en danger et que les performances technique et économique du système électrique ne soient pas dégradées. Une énième étude qui ne fera que retarder l’inéluctable libéralisation de la production décidée dans les années 1995. Mais c’est un retard qui prive d’une manière indirecte la possibilité de contrôler et de prévoir l’injection de cette production dans les réseaux, même s’il permet de sauver l’équilibre financier de l’ONEE et des distributeurs de l’électricité. Jusqu’à quand?

«L’accélération d’installation informelle de nouvelles capacités renouvelables que ce soit dans le rural ou de la part d’industriels ou de particulier et son injection dans les réseaux posent le risque de chute brutale de la production photovoltaïque le soir, qui nécessite de développer des outils de flexibilité permettant d’assurer l’équilibre offre-demande d’électricité. Une telle agilité ne peut être permise que par une connaissance des quantités injectées, or les compteurs mécaniques actuels ne peuvent pas le faire», affirme un expert dans le domaine contacté par Economie Entreprises. La récente acquisition par l’ONEE de 14.000 compteurs intelligents est un timide prélude à une meilleure prise en compte de cette donne nouvelle. Toutefois ce n’est pas suffisant dans la mesure où le phénomène est en train de prendre de l’ampleur en dehors de la loi. Le projet de mettre en place un centre de dispatching des EnR qui doit servir à réguler et prévoir les flux des EnR que reçoit le réseau lancé en 2015 tarde à voir le jour. De même l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE) en place depuis près de deux ans mais qui n’a pas encore pris ses marques, est un acteur clé pour l’équilibre technique et financier du secteur électrique. Toutefois, ses prérogatives sont limitées à l’énergie renouvelable et ne concernent pas le monitoring de l’évolution de l’écosystème électrique.

Poussé à bout

Et ce n’est pas le seul retard dont souffre le secteur alors même que l’ONEE a annoncé avoir trouvé un accord avec le ministère des Finances quant à son contrat programme. Ce dernier doit, selon la communication officielle, refonder le modèle économique de l’ONEE en vue de le pérenniser (voir article p. 19). Le nouveau cadre de partenariat entre l’Etat et l’Office dont les contours ont été déclinés avec la présentation du projet de loi de Finances 2020, tente certes de garantir la pérennité économique de l’ONEE, mais pas de rattraper le retard cumulé depuis l’ancien programme. Ce dernier n’a servi finalement qu’à augmenter les prix de l’électricité permettant à l’Office de dégager des marges d’exploitation. Il ne permet pas non plus de répondre aux problématiques institutionnelles devant lesquelles se trouve le secteur ni à la précarité économique de l’ONEE dont la dette a atteint près de 60 milliards de dirhams.  Ainsi, tous les contacts consultés nous affirment que le Maroc accuse un déficit institutionnel alors que le processus de libéralisation du secteur est bien avancé. «Nous réfléchissons avec les outils du passé», tranche ainsi un consultant indépendant en énergie ayant travaillé dans le secteur pendant 25 ans aussi bien dans le public que dans le privé. «Il y a une inadéquation institutionnelle dans l’évolution du secteur de l’électricité au Maroc», tonne de son côté un grand opérateur étranger ayant requis l’anonymat. Et d’ajouter: «Dans le processus «d’umbundling» (séparation des métiers) prévu dans le cadre du contrat programme 2014, l’ONEE doit se transformer en transporteur d’énergie pour assurer l’équilibre offre/demande au niveau national. Ce qui le pose comme acteur central du secteur mais sans en détenir réellement les moyens».

En effet, en le privant des outils industriels qui lui permettent de garantir la stabilité de son réseau comme par exemple le projet de privatisation de la centrale à gaz de Tahaddart, ou encore la cession à Masen de ces capacités de renouvelable que ce soit les centrales hydroélectriques ou les stations en PV en bout de ligne prévues dans le cadres des projets Noor Atlas, Noor Tafilalt et Noor Argana directement implémenté par l’Office, l’Etat le prive d’une capacité de contrôle de l’amont industriel. Et avec la montée de la production informelle, c’est tout le château de cartes qui risque de s’écrouler.

Absence de régulation

En effet, «la montée en puissance de l’autoproduction peut expliquer le tassement de la croissance de la consommation électrique constatée ces dernières années», affirme notre expert. Or, la stratégie énergétique nationale mise en œuvre en 2009 et qui a engagé le Maroc dans la transition vers les EnR prévoyait une croissance moyenne de la consommation électrique de 7% sur 10 ans. Il se trouve que celle-ci se situe autour de 1,5% et risque de tomber à -0,8% dans les quelques années à venir selon notre source. La mise en place de Masen en lui conférant l’objectif de produire 2.000 MW en solaire et autant en éolien, l’a mise en position de chercher à maximiser la production pour répondre à sa mission. Cela se fait au détriment de l’acheteur en dernier ressort qu’est l’ONEE qui est aussi le garant de l’équilibre entre l’offre et la demande. Une incompatibilité dans les rôles alors même que c’est l’ONEE qui est censé être le patron de Masen. Mais en l’absence d’une régulation forte en termes de projection de l’offre et de la demande, les prérogatives des deux organes publics se télescopent. Et de fait, le responsable en dernier ressort de la fourniture de l’électricité de bonne qualité à l’ensemble des Marocains au meilleur prix se retrouve astreint.

Ainsi, l’ONEE est en face aujourd’hui à des défis majeurs. Le premier est d’ordre social et politique. Il est en lien avec le maintien d’un prix d’électricité abordable à toute la population. Cet enjeu est contraint par le modèle des PPA (Contrats d’achat d’électricité à long terme à prix fixe auprès de producteurs indépendants) qui oblige l’ONEE à acheter de l’électricité à prix fixe pendant une longue période à travers le mécanisme de «take or pay». Ce dernier oblige l’ONEE à toujours se fournir auprès des gros producteurs indépendants aux prix négociés à l’avance. La majorité de cette énergie est stable. Elle vient essentiellement des centrales à charbon détenues par Taqa à Jorf et maintenant à Safi par Engie/Nareva/Mitsui. Il est aussi contractuellement engagé avec Masen pour acheter les énergies renouvelables qui proviennent des diverses stations Noor et bientôt de toutes les sources d’énergies produites par les partenaires de Masen. Or, il se trouve que Masen a opté pour le même modèle économique que l’ONEE, à savoir les PPA. Le seul hic c’est que les PPA de Masen sont forcément plus chers car l’énergie solaire doit essentiellement inclure des moyens de stockage à même de maintenir la stabilité des réseaux et lutter contre l’intermittence des EnR. L’Office est aussi contraint par les producteurs indépendants dans le cadre de la loi 13-09 qui injectent dans son réseau mais qui vendent d’une manière directe à leurs propres clients, ce qui représente près de 7% du chiffre d’affaires de l’ONEE.  «Aujourd’hui, l’ONEE doit jouer un rôle de technicien, stratège et commercial, alors que beaucoup de ses outils lui sont retirés au profit de Masen par exemple. Ce sont des luttes de pouvoir sans un cadre de régulation global», affirme notre expert. Et d’ajouter: «On a besoin d’une instance stratégique indépendante qui supervise l’offre et la demande et puisse prévoir sur le long terme les besoins du pays».

Ainsi pendant très longtemps l’Office s’est retrouvé seul à bord pour décider comment produire et vendre son électricité. Piloté par la volonté de l’Etat de généraliser l’électrification rurale puis soumis à la transition énergétique, l’ONEE se retrouve à bout de souffle. Et, avec la multiplication des producteurs mais surtout avec le shift technique introduit par les EnR, la résilience de son modèle a été ébranlée sans que l’écosystème électrique ne change fondamentalement. Les deux contrats programmes proposés par l’État semblent s’orienter ainsi plus dans une logique de maintien des équilibres financiers que de répondre aux enjeux liés à la mutation technique induite par l’introduction des énergies renouvelables dans le mix électrique et le changement du modèle qu’elle impose.