Ces élites sécessionnistes

Point de vue décembre 2019

Ces élites sécessionnistes

L’annonce de la formation du gouvernement Saadeddine El Othmani II était une douche froide pour ceux et celles qui scrutaient attentivement la construction de la nouvelle équipe en charge des affaires de l’État. Il faut dire que les attentes n’ont jamais été aussi fortes. La profonde crise que traverse le Maroc a nourri beaucoup d’espoirs et le discours du Souverain de juillet 2019 donnait l’impression que les choses allaient changer radicalement avec la rentrée parlementaire. Revenons sur la déclaration royale: «Du sang neuf doit, donc, être apporté au sein des institutions et des instances politiques, économiques et administratives, y compris le gouvernement. A cette fin, à l’horizon de la rentrée prochaine, Nous chargeons le chef du gouvernement de soumettre à Notre Appréciation des propositions visant à renouveler et enrichir les postes de responsabilité, tant au sein du gouvernement que dans l’Administration, en les pourvoyant de profils de haut niveau, choisis selon les critères de compétence et de mérite».

Le nouveau gouvernement était tellement pauvre en nouvelles compétences que je me demande s’il y avait derrière cette formation une quelconque architecture (…). Il y a moins de ministres certes, mais on ne voit pas les nouveaux visages compétents que le Roi a appelé de ses vœux.

Pour comprendre le profond malaise de la société marocaine, il faut savoir que depuis plus d’une décennie, un fossé s’est creusé entre les élites (politiques, économiques et médiatiques) et les institutions. Des scandales politico-financiers récurrents, pour la plupart non élucidés, la crise économique qui dure depuis huit ans et des discours qui restent sans commune mesure avec ce que l’on voit sur le terrain.

Tout cela a instauré un mur de méfiance entre ces élites et l’État. Mais au-delà de cette réalité, force est de constater que les élites ne se décrètent pas plus qu’elles ne se créent. Elles se forment, dans la durée et dans le temps, à penser et à réfléchir. Elles se préservent surtout. Et s’il y a un point noir qui entrave la progression du Maroc aujourd’hui, c’est bien la dominance d’une pensée unique et l’absence de gens compétents et d’intellectuels qui pensent à l’extérieur de ce «moule» en acier (…)

Pour illustrer mes propos je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée pour le G14. Ce groupe d’individus, tous jeunes à l’époque, que feu Hassan II avait choisi en 1997 pour le conseiller dans une réflexion autour du nouveau modèle de croissance au lendemain de la signature de l’accord de libre-échange avec l’Union Européenne. Je pense à Mourad Cherif, à Driss Benhima, à Hassan Benabderrazik, à Saad Bendidi, à Adil Douiri, à Mohammed Hassad et bien d’autres qui ont tous été marginalisés pour leur franc parler et leurs pensées hétérodoxes. Bizarrement, dans leur vie privée ils sont tous reconnus à l’échelle internationale, mais pas chez nous.

Pour faire progresser notre pays, l’État et ses institutions doivent apprendre à composer avec des intellectuels de tout bord. Il doit aussi prendre le risque de recruter des gens qu’il ne connaît pas, qui sont ni le fils de X ou la fille de Y et dont le pédigrée n’est pas nécessairement traçable.

Il y a quelques mois, j’avais appris avec stupéfaction qu’une instruction aurait été donnée au Chef du Gouvernement pour ne pas recruter de cadres aux hautes fonctions qui sont détenteurs d’une double nationalité. Cela va dans le sens du verrouillage de la pensée et va à l’encontre du discours royal, sachant que la diaspora marocaine devrait représenter un élément central dans la promotion des élites et des compétences.

Faisons attention à la sécession des élites. Le Maroc qui a tous les moyens d’être un modèle sur le continent et une exception dans le monde arabe devra se réconcilier avec ses élites sans lesquelles il n’y aura point de développement.