Dix années inégales

Entreprises novembre 2019

Dix années inégales

La publication du classement des 500 apporte annuellement un regard d’ensemble sur les entreprises leaders du marché. Nous vous proposons une lecture de leur évolution ces 10 dernières années.

La publication de l’ouvrage «Les 500» retraçant les performances annuelles des plus grandes entreprises du Maroc est une occasion de questionner l’état d’avancement de celles-ci au regard de la conjoncture nationale. Avec un regard inédit sur l’économie nationale, la base de données constituée par le cumul des chiffres d’affaires des mastodontes de l’économie marocaine, du moins celles qui jouent le jeu depuis 2002, année de lancement du classement, permet en effet de tirer des conclusions quant à l’évolution et à la nature même de l’économie nationale. Pour des raisons de simplification et de continuité du périmètre nous allons nous consacrer à l’analyse des 10 dernières années. Ainsi, depuis 2008, le chiffre d’affaires cumulé est passé de près de 511 milliards de dirhams à près de 653 milliards, soit un taux de croissance de près de 28%. En comparaison, l’économie nationale a crû de 54% en 10 ans passant de 689 milliards de dirhams à 1.063 milliards en 2018. La sous-performance des 500 coïncide ainsi avec la quasi-stagnation de leur chiffre d’affaires entre 2011 et 2014 plafonnant à près de 600 milliards de dirhams, voire une baisse de leur trend de croissance entre 2014 et 2016 tombant en dessous de ce cap symbolique. La courbe de croissance va ainsi reprendre du poil de la bête.

Décorrélation

A noter que le CA global des 500 s’est apprécié de 3,5% pour l’exercice 2018, drainant ainsi un volume d’affaires additionnel de 22 milliards de dirhams. De plus, il est essentiel de relever que ce résultat devrait être relu à travers l’évolution des 461 entreprises constantes dans le classement, ayant fait part de leur CA en 2018, et qui ont enregistré une croissance moyenne de leur activité de 4,6% contre 7,8% pour l’édition passée. Le creux de croissance de trois ans a coïncidé avec des crises de certaines entreprises majeures du classement comme la faillite de la Samir en 2015, les difficultés des grosses capi immobilières ou encore une baisse de régime de certaines boîtes de l’immobilier. En gros, les secteurs qui sont soit drivés par des effets prix comme les hydrocarbures ou les secteurs moteurs du modèle de croissance marocain essentiellement tiré par la pierre et le béton ont marqué le pas ces dernières années.

Redistribution régionale

Suivant une décomposition régionale, nous constatons que la région Casablanca-Settat conserve son hégémonie sur le classement 2019, avec sa métropole casablancaise qui constitue un poids dans les 500 de près de 440,2 milliards de dirhams, soit 67,4%. Pour sa part, Rabat-Salé-Kénitra représentant 57 entreprises pèse 119,7 milliards de dirhams (18,2%). Du côté de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, celle-ci concentre 54,2 milliards de dirhams, l’équivalent de 8,3% du CA global des 500. La région de Fès-Meknès avec 20 entreprises constitue 1,1% du CA global des 500, s’élevant à près de 6,8 milliards de dirhams. Enfin, Souss-Massa et Marrakech-Safi affichent un CA de 15,4 et 7,9 milliards respectivement, soit 2,3% et 1,2% du CA global pour l’édition 2019.

Cette évolution montre bien la surreprésentation de Casablanca au niveau des sièges des grandes entreprises alors même qu’il est évident, lorsque l’on suit l’évolution des PIB régionaux fournie annuellement par le HCP, que sur la même période la région casablancaise est passée de contributrice à près du quart du PIB national à moins d’un cinquième. Et c’est bien la région de Tanger, connaissant une très forte attractivité de par l’effort d’investissement public, l’installation du port de Tanger-Med et de l’écosystème de Renault, qui connaît les taux d’évolution du PIB régional les plus importants du pays. Toujours selon le HCP, la perte de l’attractivité casablancaise profite aussi à l’axe Rabat-Kenitra, qui connaît une dynamique similaire bien que légèrement en deçà de celle qu’a connue Tanger ces 10 dernières années.

Secteurs marquants

Côté sectoriel, le classement des 500 est dominé par les entreprises du secteur secondaire, dans la mesure où il n’inclut pas les secteurs financier, bancaire et assuranciel et les hodings pour ne pas fausser le classement par des effets de volume.

Au niveau de leur évolution, l’on voit bien que les entreprises industrielles y compris de BTP ont pu résister au retournement de conjoncture de 2012. Ainsi on remarque bien qu’en consolidé le secteur s’est bien tenu avec un chiffre d’affaires cumulé de 150 milliards de dirhams en 2008 qui a progressivement décollé pour atteindre près de 200 milliards en 2018. Un très fort trend haussier est ainsi à relever à partir de 2013, un an après l’entrée en production de Renault. La branche automobile et équipements a d’ailleurs plus que doublé de taille en passant de près de 32 milliards de dirhams en 2008 à plus de 71 milliards représentant près de 45% du chiffre d’affaires du secteur. Le secteur du BTP a lui longuement stagné après avoir baissé atteignant 31 milliards de dirhams en 2016 après avoir plafonné à 41 milliards en 2013. Fortement malmenées par les délais de paiement, les entreprises du secteur comme Stroc, Buzzichelli et DLM, pour ne citer qu’elles, vont connaître plusieurs déboires durant cette période. Le secteur va relativement se redresser ces deux dernières années en atteignant presque 45 milliards de dirhams, curieusement au moment où les établissements publics ont commencé à payer leurs arriérés… 

Le secteur des hydrocarbures est le plus atypique. Après une explosion de son chiffre d’affaires entre 2009 et 2012 du fait de l’effet prix atteignant durant la période 2012-2014 près de 125 milliards de dirhams en moyenne, le secteur va perdre près de 50% de son chiffre d’affaires d’une part à cause de la baisse des cours mondiaux des hydrocarbures mais aussi la fermeture de la Samir qui réalisait bon an mal an entre 40 et 50 milliards de dirhams de chiffre d’affaires. Les entreprises classées du secteur vont ensuite repartir à la hausse pour atteindre plus de 72 milliards de dirhams en 2018 à la faveur de la restructuration du secteur suite à sa libéralisation. 

Le secteur qui semble avoir connu une dynamique concordante avec celle du PIB est celui de la pêche et l’agroalimentaire effaçant presque la saisonnalité de l’activité censée marquer le secteur. Ainsi les entreprises classées sont passées d’un cumul de chiffre d’affaires de 41 milliards en 2008 à plus de 80 milliards en 2018, bien que la dynamique du secteur ait été cassée en 2014, année où la crise économique a commencé à sérieusement se faire sentir au niveau national. L’autre secteur ayant connu une belle performance est celui des mines et des énergies. Un secteur drivé essentiellement par l’OCP et les producteurs indépendants d’électricité, notamment JLEC. La courbe de l’évolution du chiffre d’affaires du secteur est d’ailleurs fortement marquée par les événements sur ces deux entreprises. On voit ainsi le secteur passer de 74 milliards de dirhams à 32,5 milliards entre 2008 et 2009 en lien avec la chute brutale des prix du phosphate durant cette année avant que la courbe reprenne une trajectoire ascendante pour atteindre 108 milliards de dirhams en 2018. Entre-temps, plusieurs contrats de production d’électricité ont été passés par l’ONEE branche électricité et le privé, de même le déploiement de la stratégie industrielle de l’OCP a permis de maintenir un cap de croissance malgré un retournement de conjoncture entre 2013 et 2015.

Au niveau des services, les résultats les plus étonnants sont bien ceux de la branche tourisme, hôtellerie et restauration où le chiffre d’affaires des entreprises classées a quasiment fait du surplace (autour de 3 milliards de dirhams) durant 10 ans. Les services sont de fait portés par la dynamique des offices et services d’utilité publique.