Mezouar, l’Icare marocain

Édito novembre 2019

Mezouar, l’Icare marocain

Plus on s’élève et plus dure sera la chute. Le célèbre adage chinois aura finalement trouvé tout son sens lors de la World Policy Conference qui s’est déroulée à Marrakech au début de mois d’octobre. Sur la scène du Four Seasons, c’est en effet un Salaheddine Mezouar au top de sa forme qui s’est présenté à son panel. L’exercice lui est familier et le désormais ex-patron des patrons prend ses aises, déploie ses ailes et s’essore. Invité à analyser les perspectives économiques et politiques à l’aune de la montée en puissance chinoise, Mezouar fait feu de tout bois. Tout y passe: ses anciennes fonctions ministérielles, l’accord climatique, la crise européenne puis la crise maghrébine qu’il développe en s’attardant sur la situation algérienne. Sur le coup, le ton plaît. Mais sur le coup seulement. La suite des événements, tout le monde l’a suivie avec plus ou moins d’intérêt, avec plus ou moins de compassion.

Ce qu’on ne sait pas par contre, c’est que l’intervention de Mezouar est survenue dans un contexte particulier des relations entre le Maroc et l’Algérie. Des sources bien informées évoquent un rapprochement consenti au prix de moult négociations et efforts diplomatiques…  jusqu’à la bourde de Mezouar. Il fallait donc donner un signal fort, fulgurant et sans appel: une exécution sur la place publique. Ce sacrifice aura réussi à apaiser les tensions. Assez en tout cas pour que le voisin de l’Est en fasse pareil. Coïncidence, un ancien cadre du FLN est sorti quelques jours plus tard avec une déclaration  insistant sur la marocanité du Sahara. L’honneur est sauf, mais pas celui de Mezouar.

La lucidité nous impose en effet d’accepter une évidence: le président de la CGEM a été sommé de démissionner de son poste. Pas parce qu’il a été «maladroit» et encore moins parce qu’il a été «irresponsable». On lui avait connu de plus graves travers sans que cela ne lui ait coûté son poste et il faut dire que c’est un «serial-gaffeur». Survivant du scandale des primes rétro-concédées avec le trésorier général du royaume, triomphant de l’embarras de la publication de la lettre de pistonnage de Laurent Fabius en faveur de sa fille, faisant le dos rond à la colère royale ayant fait trembler le corps consulaire alors qu’il était ministre des Affaires étrangères, Mezouar avait maîtrisé l’art de la navigation en eaux troubles de la responsabilité publique. Il prêtera finalement le flanc pour avoir «fourché». Un comble quand on sait qu’il a tenu tête en s’entêtant dans «sa manière de faire» malgré l’hémorragie qu’a connue la confédération patronale. Assumer cette reddition des comptes à la verticale qui n’obéit à aucune règle autre que celle des considérations occultes de parachutage et copinage donne le mauvais signal et sape les efforts pour redonner cette fameuse confiance.

Finalement, quel que soit le tort de Mezouar, il est d’ores et déjà acquis que sa chute a fragilisé une CGEM qui a été entraînée dans ces intrigues. Ce mauvais nuage passera. Il pèsera en revanche plus longtemps sur les cercles du sérail et rappellera à tous les nouveaux Icare qu’ils risquent de se brûler les ailes dans l’effort qu’ils font pour embrasser le soleil.