Où faut-il investir au Maroc ?

Débat octobre 2019

Où faut-il investir au Maroc ?

Le Maroc a réalisé une bonne performance dans le classement Doing Business avec un bond de 9 places en 2019 et l’on ne compte plus les success stories qui ont percé dans plusieurs secteurs. Pourtant, certains investisseurs préfèrent prendre le risque sous d’autres cieux, arguant d’un manque d’opportunités. Hatim Ben Ahmed et Karim El Gaouzi ont accepté d’analyser pour EE cette situation afin de revenir sur les secteurs où il fait bon investir aujourd’hui.

Les débatteurs

Hatim Ben Ahmed: Ingénieur de formation, titulaire du DESCF et diplômé du programme GMP de la Harvard Business School, Hatim Ben Ahmed est l’un des associés fondateurs de Mediterrania Capital Partners, une firme de capital-investissement dédiée à l’investissement en Afrique.

Karim El Gaouzi : Master en Finance de l’EDHEC Business School, Karim El Gaouzi est responsable de la structuration à la banque de financement et d’investissement de CIH Bank. Il a par ailleurs acquis une expérience démontrée en gestion des risques financiers et gestion d’entreprise, notamment au sein de la Société Générale et de CDG Capital.

Est-ce toujours une bonne idée d’investir au Maroc ?

Karim El Gaouzi : Au quotidien, l’on observe différents dossiers de financements relatifs de plus en plus à de nouveaux secteurs novateurs et dépassant de loin ceux liés aux secteurs classiques tels que le tourisme et l’immobilier. A juste titre, il y a énormément d’innovation à la banque, que ce soit en dette à travers une injection en octroyant des crédits à l’instar des banques conventionnelles ou à travers l’investissement en Equity. Actuellement, le choix est orienté vers des fonds détectant les niches d’investissement avec une préférence pour l’innovation. Un fort engouement de bailleurs de fonds étrangers sur le Maroc est à apprécier. Il faut savoir qu’au-delà même du classement Doing Business, si l’on raisonne en termes de risque, le Maroc est assimilé à une économie «safe». Nous sommes quelque part, si je peux me permettre l’expression, «l’Eldorado» dans le cas des investissements en Afrique.

Hatim Ben Ahmed : Lorsqu’on parle d’investir au Maroc, on se met sous le prisme de l’investisseur étranger dans un premier temps. A l’échelle du continent africain, le Maroc est la référence pour bon nombre d’investisseurs. Comparativement aux pays du Maghreb, l’analyse de la situation politique et économique révèle un profil plus attractif pour le Maroc lui permettant de sortir du lot avec en plus un environnement propice de facilitations des IDE. Si l’on enlève les économies sud-africaine et nigériane, il ne reste véritablement que le Maroc pour les investisseurs étrangers en Afrique. Ceci est visible au niveau de notre portefeuille, loin d’être une approche du cœur, nous avons une approche purement basée sur l’appréciation du risque par rapport aux pays limitrophes. Le Maroc constitue une destination de premier choix pour un investisseur qui veut faire des marchés émergents et qui est intéressé par le continent africain. Pour l’investisseur marocain, la vraie question qui demeure est de savoir s’il est dans l’attentisme ou est-ce qu’il investit dans de la production.

Quels sont les secteurs qui offrent encore du potentiel?

El Gaouzi : Il y a des secteurs qui sont historiques répondant à une certaine logique économique, basée sur la rente. Ces secteurs ne permettent pas au Maroc de devenir compétitif sur la scène internationale d’un point de vue économique et ils ne créent pas assez de valeur ajoutée. Hormis le classement Doing Business, il y a un classement africain très connu publié par la RMB Bank, banque sud-africaine ayant pour la première fois classé le Maroc en tête en termes d’attractivité et de compétitivité. Un tel score est dû à l’émergence de nouveaux secteurs au Maroc. Pour les énumérer, nous avons le développement et l’investissement novateur dans le secteur agricole dans un format moins traditionnel et de l’autre les autres secteurs que l’on voit émerger tels que l’aéronautique, la sous-traitance automobile, la pharma qui demeurent à forte valeur ajoutée, en termes d’innovation. Dès lors, le Maroc se positionnant en tant que hub en Afrique, il est important de sortir de la vision centrée sur le local et de l’étendre à tout le continent. En effet, l’Afrique devient un marché de débouchés pour nos produits mais aussi un vivier d’investissement. Ce qui fait qu’en globalité notre stratégie d’investissement ou de développement sectoriel tient compte à la fois de ce qui se déroule au Maroc, dans la région, et ce qui se passera dans les marchés futurs en termes de réception de produit, mais en termes de secteur tous apparaissent. Un des segments d’investissement émergents est celui de la Fintech et de la High-tech. En tant que banquier, ce sont des segments d’investissement dans lesquels nous pouvons investir et que l’on pourrait utiliser auprès de notre clientèle. Il faut tendre vers une transformation structurelle et réussir le passage entre les secteurs traditionnels et ceux à forte valeur ajoutée, tout en drainant des flux à l’exportation.

Ben Ahmed: Le Maroc contient de secteurs dits du passé et d’autres d’avenir et sur lesquels les investisseurs marocains devraient se positionner. En tant qu’investisseur en capital, on se focalise sur un certain nombre de choses, la première c’est l’émergence des marques «consumer», cela constitue une bonne transition vers les fameux business de distribution. Il y a de plus en plus de marques marocaines qui sont en train de voir le jour avec un accès B to C quel que soit le secteur (Food, Tech, …), permettant d’avoir cette excellente relation client final autour d’une marque. L’on regarde d’un œil attentif le secteur de la santé qui est prioritaire et se transforme depuis 5 années avec le changement de la loi sur les cliniques privées. Tous les métiers autour de ce secteur vont aller grandissant en termes de dépenses par rapport au revenu des ménages marocains. Ces dépenses sont encore très faibles en comparaison avec les ménages algériens, tunisiens, turcs, ce qui fait de la santé un secteur stratégique, grâce en partie aux solutions comme le RAMED et l’AMO, qui permettront aux Marocains de dépenser plus pour leur santé. Le second secteur non moins important est l’éducation, avec de nombreux groupes qui font surface, d’autres même mettent le pied à l’étranger. A titre d’exemple, nous sommes au capital d’UPM, présent au Sénégal, nous sommes la 1ère université privée marocaine avec plus de 8.000 étudiants, en plus du rachat de l’UIC. Au niveau du secondaire, il y a encore énormément à faire, les Marocains encore une fois sont à la recherche d’éducation de qualité et le secteur privé est capable de faire apparaître une véritable économie autour du secteur en plus de l’offre publique. Le troisième secteur est celui des services financiers autour de l’écosystème bancaire traditionnel qui est extrêmement mature au Maroc, regroupant des banques consolidées intelligemment. Autour de ces mastodontes de la finance, l’on voit s’installer un écosystème de pourvoyeurs de services sur la Fintech et autres, dont ceux-ci seront clients. C’est le début d’une initiative, il faudrait investir davantage dans tout ce qui est en relation avec les processus digitaux.

Est-ce que la fiscalité appuie ce potentiel ?

El Gaouzi : En général, lorsque nous avons une stratégie sectorielle poussée par l’Etat, l’on met en place des schémas de fiscalité assez attrayants. Le premier exemple est celui des zones d’activités industrielles bénéficiant d’incitations fiscales telles que la création de zones franches, l’Atlantic free zone pour l’automobile, la zone de Nouaceur pour l’aéronautique. L’on voit aussi des dispositions avantageuses en termes de réglementation de change et adaptables pour les secteurs liés à l’exportation, marquées par la dernière circulaire générale de l’Office des Changes publiée en janvier dernier, avec de nombreuses incitations plus marquées que celles déjà établies. Néanmoins et à l’instar des zones offshores, le fisc devrait davantage soutenir les activités en zone onshore afin de maintenir les secteurs où sont implantés des grands industriels et d’augmenter leur offre exportable.

Ben Ahmed : La fiscalité est un débat complexe, il faudrait que l’Etat trouve la bonne recette afin de trouver un certain équilibre entre les secteurs. Toutefois, pour ce qui est des investisseurs en capital, nous avons été ravis de voir qu’il y a deux ans, une «aberration fiscale» a été supprimée, celle des droits d’enregistrement en pourcentage du montant investi que ce soit sur l’achat et la cession d’actions ou sur l’augmentation de capital constituant un frein à l’investissement. Rien que pour des actes administratifs, ces droits s’élevaient à 4%, ce qui était excessif comparativement à la plupart des pays où les montants sont généralement fixes et très faibles. Pour ce qui est de l’IS, nombreux sont ceux qui désirent ramener ce taux aux alentours de 25% que l’on retrouve un peu partout ailleurs. Mais de mémoire, sur de nombreux projets réalisés dans divers secteurs, le taux d’imposition n’a jamais été un obstacle à l’investissement.

Au-delà des discours bienveillants, quelles sont les difficultés que rencontrent toujours les investisseurs sur le terrain ?

El Gaouzi: Pour revenir à la typologie d’investisseurs, l’investisseur marocain n’a pas la même incitation qu’un investisseur étranger. Pour les investisseurs locaux, nous avons la grande entreprise qui n’a pas de difficulté à lever des fonds que ce soit chez les banques ou sur le marché financier, car il ne faut pas perdre de vue que ce marché est l’un des plus développés d’Afrique. En général, l’on ne constate pas de réels obstacles dans la mesure où les business plans et les revenus sont disponibles. Par contre, la catégorie la plus importante en termes de création d’emplois, de développement économique est celle de la PME/TPME/TPE. Ici, la principale problématique est celle du financement du cycle d’exploitation qui pose des difficultés. Pour des entreprises naissantes, la tâche est complexe car on vient alourdir ses charges dès le départ tout en sachant qu’elles sont confrontées à une seconde difficulté intrinsèque à toute l’économie marocaine, à savoir les délais de paiement. Qui dit financement opérationnel dit financement du fonds de roulement en attendant de se faire payer par les clients. On constate généralement que le rallongement de ces délais pèse sur la rentabilité, car le recouvrement du chiffre d’affaires accule l’effort de l’entrepreneur souhaitant investir. Cette catégorie a besoin que l’on adapte nos produits de financements et d’investissements à leurs exigences et besoins spécifiques. Le texte de loi sur le crowdfunding pourrait répondre à ce type de financement avec un accompagnement du secteur bancaire afin de permettre à certains acteurs de se positionner sur cette brèche de financement du BFR.

Ben Ahmed : Il y a deux niveaux de difficulté. Sur le plan administratif, il y a énormément d’avancées, de nombreuses procédures sont dématérialisées. Même si l’Office des Changes est efficace, les délais administratifs suivants ne s’inscrivent pas toujours dans le temps du business. La remontée des capitaux et des dividendes des investisseurs étrangers est totalement garantie au Maroc, mais il faudrait plus de facilités à instruire les dossiers sans remettre en cause la réglementation des changes, et l’on gagnerait beaucoup à fluidifier les process. Sur les difficultés liées au business quotidien et sur la question des délais de paiement et le financement du BFR, plus l’entreprise est petite, plus elle souffre, les frais d’escompte et de retour d’impayés pèsent très lourd sur la profitabilité. Je ne suis pas sûr que le système bancaire dont nous disposons actuellement soit équipé pour adresser des offres spécifiques.

La structure du capitalisme marocaine laisse-t-elle de l’espace pour l’émergence de nouveaux entrepreneurs?

El Gaouzi : Pour l’émergence de nouveaux entrepreneurs nous avons besoin de nombreux acteurs. Nous disposons de banques résilientes, de grands groupes qui jouent un rôle important mais pas suffisant. Dans certains cas, ces acteurs font du capital-investissement, détectent des opportunités sur certains secteurs et peuvent aussi investir. Il y a encore un important potentiel et de nombreuses thématiques de type accélérateur, incubateur qui ne cessent d’émerger. Ce qui manque dans l’environnement capitalistique marocain, c’est que l’investisseur marocain, en général, notamment les grands groupes, se structure en fonds d’investissements pour pouvoir contribuer à l’éclosion des porteurs de projets.   

Ben Ahmed : Le capitalisme marocain qui est un capitalisme récent est en train de changer. Cette émergence est visible avec l’apparition de nouveaux profils. Au niveau de certaines industries l’on voit des dirigeants de 3ème génération qui prennent le relais. En revanche, il y a une quinzaine d’années, de nombreux entrepreneurs novateurs sont apparus dans des secteurs tels que les systèmes IT, le e-commerce… et qui ont bousculé le marché n’étant pas issues de la première vague du capitalisme marocain qui date de la fin des années soixante, caractérisé par un système rentier. De nouveaux «players» ont encore leur place sur le marché. C’est peut-être un discours que l’on n’aime pas entendre forcément, mais hormis les contraintes que nous avons exposées, le Maroc est un pays où l’on peut entreprendre.

Nous avons l’impression que les Marocains entreprennent et réussissent mieux ailleurs. Qu’en pensez-vous ?

El Gaouzi : C’est une fierté de voir un entrepreneur marocain qui décide de partir à l’étranger pour entreprendre, accompagné ou pas par des investisseurs étrangers. Cela montre qu’il y a un fort potentiel pour que le Maroc puisse récupérer ce qu’il a réalisé par ailleurs. Généralement, nombreux sont les opérateurs qui investissent ailleurs, suite à leur réussite, ont le réflexe naturel ou «patriote» de revenir investir dans leur pays d’origine.

Ben Ahmed : Non, les Marocains ne réussissent pas mieux ailleurs, bien au contraire. Effectivement, nous avons une diaspora marocaine qui est abondante à l’étranger et qui est une richesse, certains membres de cette diaspora réussissent, d’autres ont plus de succès, mais ce n’est pas pour autant que le Marocain ne réussit qu’à l’étranger.

El Gaouzi : De plus, il serait peut-être intéressant de mettre en parallèle la corrélation entre l’entrepreneuriat et la fuite des cerveaux. Ce n’est pas une fuite d’entrepreneurs, au contraire, un déploiement de l’entrepreneuriat marocain à l’étranger ne peut être que bénéfique pour le Maroc. A l’inverse, la fuite des cerveaux pose des problèmes du fait que dans un pays comme le Maroc où l’on investit dans l’éducation, c’est une perte que de voir des ingénieurs, des techniciens, des médecins s’envoler pour l’étranger pour travailler uniquement.

Quelles sont les opportunités d’affaires pour les porteurs de projets?

El Gaouzi : Cela dépend essentiellement de la volonté et de la soif de réussite de ces porteurs. Les secteurs en développement ne manquent pas, de nombreux acteurs sont présents tels que des incubateurs d’entreprises, des accélérateurs, des banques, et même des ONG. De nombreuses initiatives aident à l’entrepreneuriat surtout pour les jeunes. La décision de l’entrepreneur est intrinsèque à ses choix. Au sein même de certains groupes, les dirigeants encouragent l’entrepreneuriat de quelques collaborateurs à travers des incitations, un accompagnement au niveau des contrats, s’il y a une idée dans un secteur donné ils peuvent même devenir des fournisseurs de l’entreprise où ils travaillent.

Ben Ahmed : Plusieurs jeunes viennent m’interroger au sujet des business en devenir, des possibilités d’investissement, etc. J’apporte toujours la même réponse. Avant tout il faut être passionné, il faut que le sujet nous intéresse et l’on doit savoir ce que l’on veut véritablement, ensuite nous cherchons à le transformer en business, à en faire un moyen de vivre et de gagner de l’argent. Souvent, on démarre une réflexion stratégique en disant je veux gagner de l’argent, qu’est-ce que je peux faire? Dans ce cas-là, ça ne marche quasiment jamais. Entreprendre pour gagner de l’argent sans savoir ce que l’on veut faire, l’on finit soit par gagner un peu d’argent ou pas du tout. 

L’investissement peut aussi se faire sur le marché financier. Quels sont les actifs les plus attrayants aujourd’hui ?

El Gaouzi : Les classes d’actifs au Maroc gardent une corrélation importante par rapport au taux de croissance du pays. L’on a rarement trouvé des classes d’actifs décorrélées de l’économie du pays, à part celles qui sont corrélées avec d’autres facteurs externes. Avant tout investissement, l’on cherche tout d’abord à décorréler ces actifs par rapport au marché, car le rendement classique communément appelé le «bêta» du marché est obtenu en achetant le MASI. Le marché obligataire est très dynamique et draine d’importants flux mais ne répond pas à un besoin d’investissement à fort rendement. Il faudrait plutôt dans des segments tels que le «Private liquity», l’immobilier avec les OPCI qui sont en train de se créer qui permettent à un secteur qui était très concentré et patriarcal de devenir un peu plus liquide. Certes, les promoteurs pâtissent du fait qu’il y a un ralentissement des ventes, mais c’est un secteur à fort potentiel. Et créer de tels actifs qui soient liquides ne peut qu’aider au développement du secteur.

Ben Ahmed : Pour ma part, il faut investir dans des actifs productifs, car l’économie a besoin de capital. En effet, il est évident que les OPCI vont devenir une véritable opportunité pour liquéfier le marché de l’immobilier. Partout, le pierre-papier est une chose qui a toujours fonctionné. Pour ce qui est des détenteurs de fonds, ils devraient financer les startups, il n’est pas aisé de réunir des investisseurs marocains de par leur résistance face au risque élevé, comparativement à d’autres pays d’Amérique, d’Europe ou d’Asie. De ce fait, il y a peut-être une culture à changer par rapport à la prise de risque.