Mohamed Daidaa, SG du Syndicat national démocratique des Finances

Interview octobre 2019

Mohamed Daidaa, SG du Syndicat national démocratique des Finances

Le ministère de l’Économie et des Finances est à la veille d’une grande réforme. Mohamed Daidaa, figure de proue du mouvement syndical, a accepté de nous livrer sa lecture de la situation.

Il y a quelques jours encore, votre syndicat a organisé un sit-in en marge du Colloque International des Finances publiques concernant le départ de Omar Faraj. Qu’est-ce que vous reprochez à la TGR?

Je souhaite tout d’abord apporter une précision: le sit-in n’a pas été organisé à cause du départ de Omar Faraj. Cette action était prévue depuis le 19 avril dernier suite à une réunion du Conseil national du syndicat. Le but était de tracer une série d’actions militantes à prévoir dans le cadre des revendications que nous avons présentées au ministre des Finances à la tête desquelles un projet pour le statut particulier du personnel du ministère.

Vous souhaitez une uniformisation des primes?

Pas uniquement. Nos revendications concernent l’ensemble de la gestion de carrières administratives du personnel. Je pense que pour un département comme celui des Finances, et au vu des différentes spécificités des instances qui le composent, il serait illusoire de prétendre résoudre tous les problèmes dans le cadre du Statut général de la fonction publique. Pour garder la stabilité au sein du ministère et que le personnel puisse s’acquitter de ses tâches le plus convenablement possible, il faut un statut particulier. A l’instar de ce qui a été fait pour les fonctionnaires du ministère de la Justice, de la Sûreté nationale ou même nos confrères du département de la Famille et de la Solidarité. En plus de ça, le ministre avait également convenu avec nous de la mise en place d’un régime de retraite complémentaire. Un système similaire a été déployé à la Banque populaire et avait donné ses fruits. Enfin, nous avions également discuté de la mutation de certains collègues travaillant à la TGR qui sont membres de la section locale du Syndicat national démocratique des finances à Marrakech. Une affectation que nous avons jugée illégitime et qui n’avait d’autre but que de faire taire ces militants pour avoir dénoncé des pratiques non conformes qui ont été confirmées dans des rapports de la Cour des comptes. Cette requête a été bien accueillie par le ministre qui s’est engagé à les réintégrer dans leurs postes respectifs. Malheureusement, 6 mois après cette réunion, rien n’a été fait et aucune avancée n’a été réalisée dans aucun des dossiers soumis. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé d’appliquer notre programme militant qui comprenait entre autres actions revendicatives le sit-in devant la TGR le 20 septembre.

Mais vous avez également réagi dans plusieurs supports médiatiques à propos du départ de l’ancien directeur des impôts. Pourquoi?

Concernant le cas de M. Faraj, je trouve vraiment dommage que l’administration marocaine ait renoncé à une compétence dont la qualité se fait de plus en plus rare de nos jours. Que ce soit du côté purement technique ou d’un point de vue humain. Je l’ai dit et je le réaffirme aujourd’hui, c’est le ministre de l’Économie et des Finances qui assume l’entière responsabilité de ce départ. Tout le monde sait que Omar Faraj avait atteint l’âge de la retraite mais il y a eu prorogation de la limite d’âge pour deux années supplémentaires de l’époque du ministre Boussaid. Cette prorogation est renouvelable une fois. Avec l’arrivée de Benchaaboun, la procédure n’a pas pu être complétée. Il y avait une incompatibilité entre les deux hommes qui s’est fait sentir lors des Assises de la fiscalité. Il y avait des tensions et des points de vue différents.

Sur quels sujets en particulier?

Sur la question de la TVA sociale par exemple. Sans oublier la réforme menée par Omar Faraj pour plus d’équité fiscale. Tout le monde se souvient de la polémique que les propos de Zouhair Chorfi, secrétaire général du ministère, avaient suscitée concernant le cas des médecins. Omar Faraj est venu avec une vision réformatrice pour mettre fin à ces dépassements, premièrement à travers la digitalisation de l’administration mais aussi à travers l’interconnexion entre plusieurs administrations (Douanes, Office des Changes, ANCFCC…). Cette façon de faire n’a pas plu.

Il se raconte que c’est la relation privilégiée que vous avez avec Faraj qui a alimenté l’hostilité à son égard…

Il faut savoir que nous sommes de la même génération, celle des années 1970 et du militantisme du mouvement estudiantin. Quand nous nous sommes rencontrés, il y a eu rapprochement au niveau des idées. Mais il faut savoir que notre relation interpersonnelle n’avait jamais interféré avec le côté professionnel. Nous avions, en tant que syndicat, annoncé et mené des grèves au sein de la DGI alors que Omar Faraj était toujours à sa tête. Nous avions aussi mené des luttes au ministère des Finances de l’époque où il était directeur des affaires administratives et générales.

Ce n’est pas la première fois que vous signifiez votre mécontentement quand il s’agit pour un fonctionnaire de partir à la retraite. Vous avez vous-même saisi le Tribunal administratif pour proroger votre départ. Vous avez un problème avec la retraite?

Au contraire. Concernant mon cas précis, il faut savoir que j’étais en situation de détachement parce que j’étais au Parlement de 2002 à 2015. A mon retour, c’est la direction qui a exprimé le désir de proroger l’âge de mon départ à la retraite et ce sont eux qui ont déposé la demande. Cette demande a été validée par le ministre des Finances, a reçu un avis favorable de la part du Chef de Gouvernement mais n’a pas reçu le visa du trésorier général du Royaume. Je n’ai aucun problème à partir à la retraite.

La réforme de l’Administration sous impulsion de la Banque mondiale et du FMI avait démarré par le département des Finances. Aujourd’hui, on parle toujours de réformer le ministère. Où est-ce qu’on en est?

La réforme du ministère de l’Économie et des Finances est quelque chose que nous avons toujours répété et que nous avions évoqué avec Fathallah Oualalou du temps où il était ministre. On lui avait dit que le département travaillait dans le noir parce qu’il ne disposait pas d’un organigramme officiel pour ses services extérieurs. Comment se fait-il que le ministère soit le seul département qui compte quatre directeurs régionaux (Direction des domaines, TGR, DGI et Douanes). Malheureusement, chacune de ces directions est considérée aujourd’hui comme un ministère à part entière. Il y a un cloisonnement entre ces différentes instances, ce qui favorise l’opacité. On a toujours demandé à ce que cela cesse car il s’agit d’un seul et même département ministériel et il doit travailler selon une disposition unifiée et transparente.

Aujourd’hui, avec la mise en place de la régionalisation avancée, le ministère est dans l’obligation de mener cette réforme, ce n’est pas un choix ni une recommandation mais une nécessité nationale. Le ministère avait commandé une étude à un cabinet qui va bientôt remettre ses recommandations. On déplore juste que le ministère ne nous ait pas consultés en tant que partenaires sociaux dans le cadre de cette réflexion.

Pourrons-nous assister, dans le cadre de cette réforme, à la suppression de certaines directions ou leur absorption par d’autres, cas de l’Office des Changes et Douanes par exemple?

Pas dans le cas de l’Office des Changes, les missions qui sont les siennes ne pourront pas être effectuées par d’autres administrations, surtout celles concernant la supervision des changes. Par contre, il n’est pas exclu d’opter pour une organisation à la française qui réunit le fisc et le Trésor en une seule administration. Nous avions également une expérience quand les Domaines faisaient partie de la DGI. Il y a en effet certaines directions qui peuvent fusionner. Nous avons aujourd’hui des propositions qui vont dans ce sens, maintenant il s’agit de savoir jusqu’à quel point elles pourront être prises en compte et être appliquée.

C’est finalement à Benchaaboun que sera dévolue la mission de mener à bien cette réforme. Pensez-vous qu’il pourra réussir alors qu’il ne vient pas du ministère?

Je voue un grand respect à toutes les compétences marocaines, mais le ministère de l’Économie et des Finances a une particularité. Quelle que soit la personne désignée à sa tête, il faut qu’elle puisse être à l’écoute des différents cadres et fonctionnaires car ce sont finalement eux qui connaissent le département et son fonctionnement. Le ministre est tenu d’avoir une vision stratégique, une orientation globale, mais ce sont les cadres qui la mettront à exécution. Cette écoute active est à privilégier au détriment de l’égo. Tous les ministres qui ont eu un égo démesuré ont, d’une manière ou d’une autre, échoué au ministère des Finances.

À vous entendre, c’est un cadeau empoisonné d’être nommé à la tête de ce ministère…

Que Dieu vienne en aide à celui qui est nommé à la tête de ce département (rires). Non, sérieusement, il est dans une situation très délicate entre l’enclume des besoins socio-économiques de toutes les classes du pays qui vont en grandissant et entre le marteau des contraintes macroéconomiques et des recommandations des institutions internationales. Il faut donc une personne qui, en plus de la compétence, dispose de la capacité d’écoute, de la capacité d’accuser les chocs et d’absorber les mécontentements, mais surtout la capacité à dire la vérité quand il le faut avec courage.

Le sujet du nouveau modèle de développement est sur toutes les langues. Mais connaît-on suffisamment l’ancien modèle pour pouvoir parler de nouveau?

C’est une vraie question que vous posez ici. Ce n’est pas une question de modèle ou de son renouveau, il faut en finir avec un certain nombre de choses dont la rente et la corruption. Nous n’avons pas besoin de quelque chose d’extraordinaire. La mauvaise gouvernance et la corruption font perdre au Maroc trois précieux points de croissance par an. Sans oublier le conflit que nous avons avec l’Algérie autour de notre Sahara qui nous fait perdre trois autres points. Enfin, deux gouffres nous empêchent d’avancer, l’éducation et la santé. Une fois tout cela réglé, le Maroc connaîtra le développement sans forcément passer par un nouveau modèle.

Une loi-cadre est en préparation suite aux Assises de la fiscalité et engagera la politique fiscale pour les 5 prochaines années. Comment se fait-il qu’on tranche pour un modèle fiscal avant même de s’être mis d’accord sur le contrat social que nous souhaitons pour ce nouveau modèle?

Tout d’abord je voudrais souligner le fait que nous avions présenté un document à l’Union marocaine du travail (UMT) dans lequel on précisait qu’il est inconcevable de parler d’un système fiscal en l’absence d’un modèle de développement. Le système fiscal n’est qu’une conséquence de l’orientation choisie pour le modèle de développement. C’est inconcevable de mettre la charrue devant les bœufs. La réforme fiscale sera une conséquence du nouveau modèle sinon les deux sont voués à l’échec.

De l’avis de plusieurs opérateurs, un climat d’attentisme pèse sur le secteur des affaires. Rien ne bouge. Comment pouvez-vous expliquer cela?

Cet immobilisme est ressenti depuis 2011. Aujourd’hui, les opérateurs économiques n’ont aucune visibilité. Quiconque possède un avoir le protège. Il y a des personnes qui avaient des dépôts mais qui ont préféré tout retirer des banques, ce qui a créé un problème de liquidité. Tout ceci a donné une sorte de crispation économique. Le capitalisme par nature est lâche, c’est donc tout à fait normal qu’il se recroqueville sur lui-même en l’absence de visibilité. Il faut un choc politique pour dégager la vue et redonner espoir.

Vous pensez à des élections anticipées quand vous parlez de choc politique?

Non, je ne crois pas que nous irons vers le scénario d’élections anticipées. Pour une raison très simple, c’est que tout le monde sait que les résultats de telles élections pourraient être pires que ce qu’on vit actuellement. Il faut que le choc politique ait lieu avant l’échéance électorale sinon ce seront les mêmes qui auront le pouvoir. Tant qu’aucun choc ne viendra bouleverser cet état de faits, nous obtiendrons toujours plus au moins la même configuration.

Comment se porte le syndicalisme au Maroc, sincèrement et objectivement?

Malheureusement le travail syndical au Maroc est très faible avec un taux des syndiqués qui atteint à peine 6%. Cela est dû à plusieurs facteurs, surtout dans le secteur privé. En effet, il suffit de créer un bureau syndical pour se retrouver sans emploi.

Pourtant la liberté syndicale est un droit acquis…

Acquis sur le papier, mais la réalité est tout autre. Au contraire, un grand nombre d’entreprises étrangères qui souhaitent investir au Maroc exigent que le personnel qu’elle recrute ne soit pas syndiqué et ne crée pas de syndicat. En sachant que les entreprises qui se développent vraiment sont celles qui ont capitalisé sur les actions des ouvriers. D’un autre côté, il y a un affaiblissement du travail syndical de la part de l’État lui-même parce qu’il a favorisé la catégorisation (plusieurs cellules). A chaque fois qu’une catégorie a un problème, l’État la pousse à créer une petite structure afin d’affaiblir la force de mobilisation.

Si je vous dis Akhannouch, qu’est-ce que vous me répondez ?

Je respecte Aziz Akhannouch comme homme d’affaires et comme citoyen marocain issu d’une grande famille, mais je ne pense pas qu’il ait été créé pour faire de la politique.

Il a été poussé à en faire ?

Bien sûr qu’il a été poussé.

Quelle est votre lecture des récents rapports de la Cour des comptes concernant ses départements ?

Il ne faut pas faire dire à ses rapports des choses qu’ils ne disent pas. Tous les programmes et plans que connaît le Maroc aujourd’hui (Halieutis, Plan Maroc vert, Plan Azur, Programme d’accélération industrielle…) connaissent un certain nombre de limites. Et ces limites peuvent parfois émaner des acteurs administratifs et pas forcément des acteurs politiques qui les portent. De toute façon, que les projets portés par les départements de Aziz Akhannouch fassent l’objet de rapports de la Cour des comptes est quelque chose de tout à fait normal comme pour n’importe quelle administration ou institution qui dépense les deniers publics, c’est le contraire qui aurait étonné.

Quid du dossier des prix des carburants ?

Mais ce n’est pas à Akhannouch de gérer les prix des hydrocarbures, c’est la responsabilité de l’État. C’est le gouvernement qui devait mettre en place les mécanismes et outils pour accompagner le marché après la libéralisation. Il est vrai que cette politique a eu un effet positif sur la Caisse de compensation, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas faire un suivi minutieux.

Mais les opérateurs privés ont également leur part de responsabilité…

Au risque de déplaire, mais une entreprise est toujours à la recherche du gain. Si elle trouve un marché non structuré, bien sûr qu’elle va en profiter. On ne peut pas lui en vouloir de le faire.

Un mot sur la réforme des retraites…

Malheureusement, la réforme des retraites a été menée de manière échelonnée. Elle a certes permis de rétablir les équilibres des organismes de prévoyance, mais uniquement à court et moyen termes. Dans 3 ans, nous aurons besoin de réformer la réforme et on aura à subir les conséquences que ce soit au niveau de la productivité ou de la psychologie des fonctionnaires.

Et la solution ?

Pour le cas du secteur public, le problème ne sera pas résolu tant qu’il n’y a pas une politique de recrutement massif. Nous sommes arrivés à une étape où toute la génération qui avait intégré l’administration après l’indépendance est sortie à la retraite. Trois personnes cotisaient pour la pension d’une personne, aujourd’hui ce chiffre a été divisé par deux. Sans oublier que les différentes opérations de départ volontaire ont eu une incidence sur les budgets des caisses de retraite. Plus de 4 milliards de dirhams de déficit. Et nous payons aujourd’hui les pots cassés. Je fais partie de ces personnes qui disaient qu’au vu de l’espérance de vie au Maroc qui ne cesse de s’allonger, il est possible de pousser l’âge de la retraite à 65 ans dans des secteurs à faible pénibilité tout en gardant deux ans supplémentaires facultatifs pour ceux qui le souhaitent. Mais il faut consentir des incitations, notamment le fait que la part patronale représente les 2/3 plutôt que la moitié actuellement.

Et cette option de réunir la CNSS et la CIMR d’un côté et la CMR et le RCAR de l’autre ?

Ce n’est pas une bonne idée, car au fond, ce sont des régimes complètement différents. Je le répète, la seule solution est de recruter et d’avoir la capacité de le faire. Ceci ne sera possible que si nous avons un taux de croissance suffisant et capable d’absorber les rangs de personnes qui viennent annuellement sur le marché du travail. Pour ce faire, il faut être capable de drainer un grand nombre d’investissements dans des secteurs productifs, ce qui nécessite un climat des affaires adéquat avec une administration efficace et une bonne gouvernance. Tout est lié.