A l’ère de la perte de confiance

Economie octobre 2019

A l’ère de la perte de confiance

Baisse des liquidités bancaires, retraits des dépôts, stagnation des crédits, les signaux alarmants se multiplient autour de la santé économique du Maroc. Rien qui puisse rétablir la confiance dans un climat particulièrement anxiogène.

«Sans doute le ministre des Finances vous a-t-il parlé du remboursement des arriérés de la TVA. Sur les 40 milliards programmés, 33 milliards ont été débloqués. Cette somme a été injectée dans l’économie nationale. Normalement, ça devait booster l’économie marocaine» c’est ainsi qu’a introduit Saad Eddine El Othmani son propos lors de la dernière université d’été de la CGEM tenue en septembre à Casablanca. Devant un parterre constitué de l’élite économique et politique du pays, le chef du gouvernement a certes cherché à travers cette déclaration les applaudissements de l’audience, mais il a mis -peut-être sans le savoir- le doigt sur une aberration de l’économie nationale de cette année 2019.

Préférence pour le cash
Alors même que l’Etat a injecté près de 3% de PIB en argent frais dans le circuit économique, l’économie souffre d’un resserrement de liquidité bancaire malgré le fait que les investissements et les crédits stagnent depuis 2015. Cette situation a été même marquée par des mois où la croissance des crédits, notamment d’investissement et de trésorerie, était quasi nulle. Un mauvais signal qui avait même nécessité une réunion tripartite BAM-CGEM-GPBM en janvier 2016. A l’époque déjà, tout un branle-bas le combat s’est enclenché pour aboutir au final à une explication somme toute triviale: «Il n’y a pas de demande pour le crédit», avait alors avancé Abdellatif Jouahri, gouverneur de la banque centrale. Une explication pour le moins courte, surtout quand on sait que la même année plusieurs manifestations avaient eu lieu autour du caractère «émergent» de l’économie marocaine.

Cette année c’est donc un autre signal tout autant inquiétant et qui va dans le même sens que le premier: la décélération de la croissance des dépôts bancaires. De l’aveu même de Jouahri, «l’évolution des dépôts a baissé de moitié en 2 ans, passant de 6 à 3,5% de croissance. Par contre le cash augmente». En effet, depuis décembre 2017, le niveau de dépôt est faible en comparaison avec le taux de croissance des crédits. Une inadéquation inquiétante alors même que toute une stratégie dite d’inclusion financière est menée à tambour battant. Et c’est la même incrédulité du gouverneur de BAM -que dans le cas de la baisse du taux de croissance des crédits- qui va être exprimée: «Le volume des billets de banque étrangers que nous recevons n’est [pourtant] pas très loin de celui de l’année dernière», annonce-t-il devant les journalistes venus en masse à la conférence de presse trimestrielle du mois de septembre 2019. Et d’annoncer qu’il avait demandé aux banques de mener des actions de proximité auprès de leurs clientèles pour comprendre «les yeux dans les yeux» ce phénomène. Le président du groupe Attijariwafa bank, Mohamed El Kettani, était lui plus précis et a reconnu la «rétention d’argent frais», lors de la conférence de presse de présentation des résultats semestriels de la banque. Il reste par contre très évasif sur son analyse de la situation se contentant d’ajouter, comme le rapporte le site Le360°, «de là à apporter une explication, c’est une autre paire de manches». Jouahri par contren tente un début d’explication: «Toute la législation au titre du blanchiment et au titre de la lutte contre le financement du terrorisme se fait de plus en plus lourde, lourde…». Il confirme ainsi une préférence pour la thésaurisation au lieu des dépôts en banques quitte à être en contravention de la loi comme il le précise. «Vis-à-vis du cash nous ne restons pas les bras croisés. Au niveau de la stratégie d’inclusion financière toutes les actions se font en direction de l’élimination du cash ou du moins de sa limitation. Au niveau du mobile banking, la législation sur les montants des paiements en cash, etc., toutes ces mesures sont faites pour éliminer au maximum la circulation du cash en essayant autant que faire se peut à ce que les mesures à prendre apportent une valeur ajoutée en termes de facilitation des opérations mais en même temps en termes de coût des opérations, pour créer une adhésion autour de ce système et que ça permette de réduire le cash.»

Resserrement des liquidités
Il est vrai que les rémunérations aussi bien au niveau des dépôts à terme qu’en termes des divers produits d’épargne sont particulièrement basses, de même le renchérissement des services bancaires se fait de plus en plus ressentir, mais de là à vouloir détenir, voire «cacher» du liquide, de la part d’entreprises et de particulier, c’est un nouveau palier qui est plus lié à une perte de confiance dans le système. 

Un autre signal inquiétant est le creusement des liquidités bancaires nécessitant la baisse de la réserve obligatoire, actée par la banque centrale lors de la dernière réunion de son Conseil, et permettant de dégager près de 11 milliards de dirhams supplémentaires. Un montant à rajouter aux diverses avances de la banque centrale pour maintenir le système bancaire à flot. Un resserrement des liquidités incompréhensible, de prime abord, dans un contexte d’atonie du crédit. Alors que les diverses sources bancaires que nous avons l’habitude de contacter se plaignent de l’absence de deals, voire de l’abaissement des lignes de crédits octroyées, il paraît bien que le manque de liquidité dans le système soit particulièrement contre-intuitif. Pour l’économiste et ancien directeur à Bank Al-Maghrib, Abdelouahed El Jai, «le resserrement de la masse monétaire peut être expliqué par un mouvement de reflux de l’économie après l’euphorie qu’elle a connue entre 1997 et 2007. Du fait que ce sont les crédits qui créent les dépôts, un tassement des crédits, en plus de l’atteinte du seuil de surendettement des ménages, et le début des phases de remboursement de masse de la part des entreprises, a mené l’économie vers une phase de destruction monétaire qui peut aussi bien expliquer la décélération de la croissance de la masse monétaire que le tassement du crédit. C’est des phénomènes liés».

Perte de confiance
Toutefois, selon notre économiste et aussi vice-président du Centre d’étude et de recherche Aziz Belal, il y a un élément d’attentisme, notamment des entreprises. «Depuis quelques années, on ressent bien cet attentisme de la part des entreprises qui peut venir d’un de la perte de confiance dans l’avenir et qui fait qu’ils vont préférer lever le pied». Pour lui ce phénomène peut être lié «au climat général de défiance, notamment avec une administration fiscale plus regardante, le renforcement du contrôle concernant le blanchiment d’argent, des rapports de plus en plus alarmistes sur la gouvernance ou la situation économique, mais aussi par des éléments plus politiques», égrène El Jai. Pour lui, «il y a énormément de réformes qui ont été annoncées ou entamées mais qui peinent à voir le jour, ou à être menées à bout, que ce soit la réforme de la fiscalité lancée en 2013, la réforme des retraites particulièrement anxiogène, celle des CRI, la flexibilisation du taux de change, la compensation, la réforme de la justice, etc.». Le lent rythme et l’absence d’une visibilité font entrer le pays dans une sorte de salle d’attente comme largement développé sur Economie Entreprises en janvier 2019, dans un article intitulé «En attendant 2021».   

Entre-temps, aussi bien le gouvernement que les organes de régulation n’arrivent pas à se mettre d’accord sur comment sortir de ce bourbier. Les débats les plus passionnants ont lieu entre la vision qui veut que la politique monétaire et budgétaire sont trop restrictives, dont le champion est sans conteste le Haut commissaire au plan Ahmed Lahlimi, et d’un autre côté, les tenants de la prudence voire de l’orthodoxie avec comme champion le gouverneur de Bank Al-Maghrib. En juillet dernier, Lahlimi a directement interpellé Jouahri en lançant dans la conférence la présentation du budget économique exploratoire de l’année 2020. «Pourquoi ne pas baisser davantage le taux directeur pour relâcher un peu l’inflation et permettre aux producteurs de relancer la machine économique? J’ai fait un benchmark et il n’y a pas un seul pays comparable qui réalise une inflation inférieure à 2%. Ils sont tous à 7 ou 8%. C’est un scandale», avait affirmé Lahlimi.

Le match
Une position que n’a pas cessé de réitérer Lahlimi depuis plusieurs années. Tout comme il avait, dès 2013, prévenu des signes d’essoufflement du fameux modèle de développement. Réponse du berger à la bergère: «Il y en a qui nous disent que vous nous cassez la tête avec vos équilibres macroéconomiques. Je leur réponds que s’il y a des dérapages, ceci n’a pas seulement des conséquences sur le budget, mais cela va impacter de plus en plus la balance des paiements. Comme je le dis et le répète, s’il n’y a plus de devises qu’est-ce qu’on va faire? Se mettre sous la coupe du FMI qui va imposer ses conditions comme cela s’est passé en 1983. Et comme cela se passe actuellement avec la Tunisie, la Jordanie, ou l’Egypte…», a lancé Jouahri apparemment de plus en plus isolé dans sa position d’orthodoxie. Et d’ajouter lors de sa réponse à une question sur l’augmentation du pouvoir d’achat: «Vous voulez arriver à la planche à billets? Regardez l’Algérie comment elle s’est embourbée. […] Sinon, si vous voulez des dirhams, il faut être clair. C’est une décision politique comme ça s’est passé en Algérie où c’était une décision de la présidence». Le gouverneur est-il face à des pressions pour lâcher prise et laisser glisser le taux d’intérêt et l’inflation? Sûrement! Est-ce que le Maroc est vraiment arrivé au point où il devra recourir à la planche à billets comme dernier recours? Sûrement pas, et pour plusieurs raisons. D’une part, il ne peut pas, puisque le statut de la banque centrale contraint fortement tout financement direct du Trésor par la Banque Centrale. D’autre part, en recourant à la LPL, le Maroc est constamment sous surveillance par le FMI. Cette même LPL permet au pays de recourir au FMI pour tirer des DTS en cas de choc extrême. C’est aussi une assurance qui permet en principe de sortir sur le marché international bien que pour le Maroc la situation soit encore quelque peu confortable avec 5 mois de réserve de change. Même si cette réserve s’est rognée de quelques jours en une année, elle pourrait être renforcée par une sortie sur les marchés internationaux particulièrement favorables dans ce contexte… Ces éléments rassurants n’enlèvent en rien l’acuité de la question du rétablissement de confiance et son corollaire, la visibilité politique.