Maroc-USA Viendra, Viendra pas?

Economie octobre 2019

Maroc-USA Viendra, Viendra pas?

A une année des élections américaines, l’ambassadeur US aura-t-il le temps de défaire ses bagages? Son absence n’entrave pas la gestion des affaires courantes. Retour sur les relations entre Rabat et Washington.

Cela fait près de 680 jours que le poste d’ambassadeur des États-Unis à Rabat est vacant. Depuis le départ de Dwight Bush en janvier 2017, personne n’est venu le remplacer à la tête de la diplomatie américaine. Pourtant, comme annoncé en avant-première par Economie Entreprises (voir numéro de mai 2017), le nom de David T. Fischer avait circulé dans les «lobbies» washingtoniens dès novembre 2017, mais le patron de Surburban Collection, plus important concessionnaire automobile de l’État du Michigan, n’a jamais pris ses fonctions. Contacté par nos soins, Fischer s’est refusé à tout commentaire tant que sa nomination n’est pas validée dans l’ensemble de son processus. Une consigne rigoureuse fixée par le Département d’État. Le chef d’entreprise, très proche de Donald Trump, nous a toutefois confié par l’entremise de son directeur de communication qu’il était «impatient de prendre ses fonctions et espère un dénouement rapide de la situation».

Car il faut savoir que la nomination par le Président américain, pour des postes déterminés, dont les fonctions diplomatiques, est systématiquement soumise à l’approbation du Sénat. Les candidats nommés doivent ainsi se présenter aux audiences de confirmation tenues par la Commission des Affaires Étrangères de l’institution américaine, ce qui est loin d’être une partie de plaisir. «La confirmation des ambassadeurs par le Sénat américain est un processus minutieux et délibéré. Il n’y a donc pas de calendrier préétabli», nous précise David Greene, actuel Chargé d’Affaires à l’Ambassade des États-Unis à Rabat, dans sa première sortie médiatique au royaume.

Pour le cas de David Fischer, la situation est plus compliquée puisque le passage devant ladite Commission n’a pas abouti à une confirmation. Selon le Journal Officiel (Congressional Record) paru le 04 janvier 2019, le Sénat américain a en effet refusé le candidat de Trump. Le Président américain a aussitôt répliqué en réitérant sa confiance à Fischer, et en le renommant le 16 janvier 2019, comme l’indique l’American Foreign Service Assocation. «D’habitude, les ambassadeurs américains sont nommés par le Président, soit parmi des diplomates de carrière, soit parmi des personnalités politiques», nous explique un expert bien au fait de la vie politique à la Maison Blanche. «Mais il arrive également que certaines nominations aient pour but de gratifier une aide, notamment un soutien financier», ajoute notre source. C’est le cas de David T. Fischer. Gros contributeur financier à la campagne de Donald Trump, le soutien de Fischer aurait permis à l’actuel Président de rallier à sa cause les 16 grands électeurs de l’Etat du Michigan. Un appui décisif face à Hillary Clinton.

Des ambassades sans ambassadeurs

Il faut préciser toutefois que la situation du Maroc est loin d’être exceptionnelle. Sur les 188 missions diplomatiques américaines à l’étranger, «il y a actuellement plus de 50 postes d’ambassadeurs à pourvoir, notamment dans des pays comme le Brésil, le Canada, le Japon, la Jordanie, les Émirats arabes unis et le Qatar, sans parler du Maroc», souligne David Greene. C’est en effet le cas de Doug Manchester, candidat aux Bahamas, qui attend sa confirmation depuis plus de 850 jours et qui a comparu avec d’autres ambassadeurs nommés devant la Commission du Sénat. Joseph Cella, candidat aux Fidji, et Leandro Rizzuto Jr, candidat de la Barbade et des Caraïbes, ont chacun attendu près de 600 jours. John Rakolta Jr., candidat des Émirats arabes unis, a, pour sa part attendu plus de 500 jours.

Même si le Sénat est, en majorité, contrôlé par le Parti républicain, le fait qu’un ou plusieurs sénateurs retardent la confirmation d’une nomination officielle n’est pas une première, généralement pour essayer d’obtenir une concession politique en échange. Force est de constater qu’au lendemain des élections de mi-mandat qui ont eu lieu en novembre 2018, le Parti Républicain a certes conservé la majorité dans la deuxième chambre, mais il a perdu celle au Congrès.

Afin de justifier les sièges vides dans de nombreuses ambassades, y compris dans des pays stratégiques, Donald Trump avait tweeté : «Les démocrates font traîner les choses pour valider mes nominations, y compris celles d’ambassadeurs. Ce ne sont que des types qui font obstruction ! Je veux des feux verts».

Hormis ce blocage politique émanant du Sénat, nombreux sont les experts qui perçoivent dans ces retards de confirmation l’instabilité de l’administration Trump entre départs, démissions, réaffectations et limogeages. Le dernier en date est celui de son troisième conseiller à la sécurité nationale, John Bolton. L’avocat à la moustache est décrit comme le fonctionnaire de l’administration Trump le plus étroitement identifié à une politique combinant l’intervention militaire, les sanctions économiques et les menaces diplomatiques pour obtenir un changement de régime dans une série de pays tels que l’Iran, la Corée du Nord ou encore le Venezuela.

Des relations qui continuent

Après le voyage privé du Roi Mohammed VI à Cuba, et suite à son arrivée, le 13 avril à Miami, en Floride, le Palais avait fait une demande pour rencontrer le Président Trump comme l’avait rapporté Jeune Afrique en 2017. Une rencontre qui a été accordée, à en croire l’hebdomadaire qui cite une invitation à déjeuner mais qui n’a finalement pas eu lieu. La dernière entrevue officielle avec un Président américain date de novembre 2013. Néanmoins, «le Roi Mohammed VI et le Président Trump se sont rencontrés pour la dernière fois à Paris le 11 novembre 2018 à l’occasion du centenaire de l’armistice de 1918. Nos dirigeants se réuniront toujours au bon moment», a rappelé D. Greene.

Une grande première dans les relations entre les deux pays, l’absence exceptionnelle de l’ambassadeur américain nommé n’a duré pour les 4 mandats précédents que 94 jours en moyenne. Ce retard alimente les discussions dans les milieux diplomatiques mais ne semble aucunement être la preuve d’un gel des relations entre Rabat et Washington. Le Chargé d’Affaires américain ajoute également: «Comme les Marocains le savent bien, le Maroc a été le premier pays à reconnaître notre jeune nation il y a plus de 240 ans, et notre Traité d’amitié – le plus ancien accord diplomatique de l’histoire des États-Unis – a résisté au temps. Pour les États-Unis, le Maroc est un partenaire solide dans la lutte contre le terrorisme, un allié majeur non-membre de l’OTAN et un acteur central dans les problèmes auxquels la région est confrontée». Le Congrès américain a repris ses sessions le 9 septembre, la confirmation de la nomination de David T. Fischer demeure en attente. La Commission des Affaires étrangères, organe principal chargé de l’examen de cette question, n’a pas encore communiqué le programme des auditions des candidats proposés par l’administration Trump à la tête des missions diplomatiques américaines à l’étranger. En revanche, d’autres Commissions au Sénat sont déjà à l’œuvre. Il est à rappeler que le Congrès dispose d’un délai de 40 jours avant la fin de l’année législative pour trancher une fois de plus le sort du candidat. Toutefois, il y a fort à parier que le poste d’ambassadeur restera vacant et que cette situation provisoire durera jusqu’à l’élection présidentielle américaine prévue le 3 novembre 2020.

Durant ce temps, «la mission des États-Unis au Maroc a exécuté et continuera d’exécuter la gamme complète des programmes bilatéraux avec le gouvernement marocain. Je consulte étroitement le gouvernement marocain sur des questions d’intérêt commun, notamment la sécurité régionale, le commerce, la promotion des échanges entre nos deux pays», nous confie David Greene. De plus, sachant que David Fischer n’appartient pas au corps diplomatique américain, il devrait donc déposer sa démission tout de suite après la nomination d’un nouveau président. Dès lors, s’il venait à rejoindre son poste d’ici là, il occuperait ainsi sa fonction jusqu’au prochain rendez-vous électoral, faisant de lui, sauf reconduction de Trump, l’ambassadeur américain au Maroc au plus court mandat.