Les néo-ottomans à la charge

Enquête octobre 2019

Les néo-ottomans à la charge

La doctrine néo-ottomane déclinée aussi bien économiquement que diplomatiquement a permis une percée sans précédent de la Turquie dans la région. En voici quelques éléments.

«Les Marocains ont commencé à découvrir la Turquie au début des années 2000 avant que ça explose avec la signature des Accords de libre-échange», résume Taib Aiss, président de Amal entreprise et connaisseur de la Turquie. Pour lui, la multiplication des échanges économiques entre le Maroc et la Turquie n’est que l’une des facettes de la recherche de la diversification des partenariats économiques du Maroc. Pourtant en face, c’est une vraie machine économique, diplomatique et idéologique qui est déployée, notamment après la rupture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne sous la direction de Recep Tayyip Erdogan et de son parti l’AKP. Une stratégie diplomatico-économique mise en place par l’ancien chef du gouvernement, ministre des affaires étrangères et conseiller diplomatique d’Erdogan, Ahmet Davutoglu, entre 2007 et 2013. Cette doctrine, dite néo-ottomane, cherche à repositionner la Turquie en tant qu’acteur régional et mondial en réinvestissant les anciennes zones d’influence ottomanes dans les pays du Maghreb, du Moyen-Orient, d’Europe de l’Est, des Balkans, d’Asie Mineure et en les étendant au-delà vers l’Afrique et l’Amérique Latine.

Revirement d’alliances
Considérée jusqu’au Printemps arabe comme proche des Américains et de l’Occident, la Turquie, membre de l’Otan, a massivement bénéficié d’investissements européens qui ont soutenu son industrialisation, dès sa libéralisation économique au début des années 90. Elle a en outre bénéficié d’un soutien diplomatique, militaire et financier des USA qui y voyait un rempart à la montée de l’influence de l’Iran dès le début des années 90. La république laïque, moderne et démocratique de culture musulmane, avec un pouvoir central fort tout en étant ouvert sur l’Occident, représentait de fait l’antithèse d’un Etat religieux hostile à l’Amérique et à Israël qu’est l’Iran. Un modèle donné à voir aux nouveaux Etats indépendants post-Union Soviétique.
Fortement orientée vers l’UE, avec laquelle elle est en union douanière et dont les pays (surtout l’Allemagne) ont massivement investi l’industrie dans le cadre de joint-ventures, notamment dans le secteur automobile dans la ville de Bursa et plus largement dans le nord-ouest du pays, l’économie turque a pu s’ériger en puissance régionale grâce à son industrie (automobile, textile, construction navale, BTP, sidérurgie, chimie, industrie militaire, électronique grand public …). Déjà doté d’un noyau industriel dans les années 80, le secteur représente aujourd’hui plus du quart du PIB turc. Il a ainsi pu profiter aussi bien de l’afflux des capitaux européens que de leur savoir-faire à travers la joint-venture permettant de produire sous licence et d’accéder de fait à un transfert technologique et des standards de qualité européens. Toutefois, la crise en UE de 2009-2010, qui se maintient encore aujourd’hui avec un régime de croissance bas, la fermeture de ses débouchés vers le Moyen-Orient et le Golfe à la faveur de la montée des conflits régionaux en 2013 qui ont fini par venir à bout d’un maillage patiemment construit avec l’Irak et la Syrie, va porter la Turquie à chercher non seulement de nouveaux débouchés mais aussi de nouveaux partenariats. Elle va ainsi porter un intérêt croissant à l’Iran, la Russie, la Chine, le Maghreb et plus largement l’Afrique.

L’Afrique en ligne de mire
La Turquie a construit au fil des années un des plus puissants réseaux diplomatiques au monde constitué de 239 ambassades et consulats. En parallèle, un réseau économique dense d’hommes d’affaires porté par l’association des industriels et hommes d’affaires indépendants (Müsaid) regroupant 30.000 entreprises, vise notamment les pays musulmans d’Afrique pour renforcer une propulsion géopolitique au-delà de la reconquête de l’ancienne sphère d’influence ottomane. Ainsi, en une vingtaine d’années, les échanges économiques avec l’Afrique sont passés de 100 millions de dollars à 20 milliards.

Un des symboles de cette réussite est la concession portuaire de 99 ans à Suakin au Soudan, sur la mer Rouge en face du port de Djedda réalisée en 2017. Grâce à un financement du Qatar, la Turquie pourra développer aussi bien une présence militaire qu’économique à un jet de pierre de l’Arabie Saoudite mais aussi renforcera sa présence dans la corne de l’Afrique où elle est déjà présente, notamment à travers des accords humanitaires, militaires et commerciaux, lui permettant de s’approvisionner en matières premières comme le coton nécessaire à son industrie textile. Le pays, essentiellement à travers son agence de développement Tika, a ainsi massivement investi dans la reconstruction de la Somalie par exemple à travers des projets d’écoles et d’hôpitaux, la reconstruction de l’aéroport de Mogadiscio… et la coopération a été poussée jusqu’à l’entraînement de l’armée somalienne dans une région soumise à de très fortes tensions.

Le président turc qui a réalisé depuis 2005 plus de 40 visites d’Etat dans 26 pays du continent, se projette au-delà. Il a déjà pu sécuriser le contrat de gestion de l’aéroport international de Dakar. Les investissements au Maroc et plus généralement en Afrique du nord font ainsi partie d’une stratégie plus large et à multiples facettes qui s’accentuera dès 2011. En effet, une des principales doctrines de la diplomatie turque depuis le début des années 2000 était le «zéro problème avec les voisins». Une stratégie qui sera mise à mal avec la montée des conflits post-printemps arabes, notamment avec l’implication de la Turquie dans le conflit en Syrie dès 2013. Par contre, la montée au pouvoir de formations islamistes en Afrique du Nord, notamment au Maroc et en Tunisie, va ouvrir un nouveau champ de déploiement du «modèle turc» alliant islamisme, business et ouverture politique.

Soft Power
Doté d’un formidable levier culturel, ce «modèle» profite d’un véritable soft power constitué par la montée en puissance de la destination touristique turque, mais aussi de son industrie télévisuelle. Grande destination touristique, la Turquie a pu passer de 35 millions de touristes en 2014 à 45 millions en 2018 avec un rôle clé joué par Turkish Airlines (4ème compagnie au monde présente dans 121 pays et 306 destinations en 2018 dont 52 en Afrique contre 55 pays et 103 destinations en 2003). Rien que cette année la Turquie a pu attirer plus de 120.000 touristes marocains et 100.000 algériens. Par ailleurs son industrie de l’Entertainment représente un atout indéniable. La Turquie est le 2ème exportateur mondial de séries télévisées dans le monde après les USA.
Bien que disposant de moins de moyens que d’autres puissances régionales, notamment des pays du Golfe, la Turquie a depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP pu reconstruire une vision diplomatique et remettre en ordre des moyens de sa politique étrangère. A travers des Accords de libre-échange dans la région, la promotion de sa culture, ce mélange des genres, mêlant turkish way of life, réseaux d’hommes d’affaires, Accords de libre-échange, soutien politique et diplomatique en plus d’une agilité aussi bien diplomatique qu’économique, fait que la Turquie cherche non seulement à s’imposer comme concurrent sérieux des produits européens, chinois et indiens en Afrique mais aussi une puissance régionale à vision internationale. Un activisme qui peut susciter l’admiration mais qui met à nu les faiblesses intrinsèques aussi bien au niveau économique que politique du Maroc qui se rêve en puissance régionale…