Renouveler les élites… et bousculer la pensée

Point de vue octobre 2019

Renouveler les élites… et bousculer la pensée

Le discours du trône sur le renouvellement des élites était un énième message de vérité et de sens de la part du Souverain. Mais malheureusement pour nous, si le Roi est, comme disent les Américains, «spot on» dans ses discours, les différentes instances d’exécution tardent dangereusement à transformer ses visions en idées novatrices pour apporter des solutions aux maux du pays. A se demander où est le pouvoir.

Bref, c’est un autre débat (…) Celui d’aujourd’hui concerne le renouvellement des élites et ses effets induits. Plus que jamais l’heure est au renouvellement des têtes avec son corollaire, le changement des mentalités. Le Souverain a insisté sur le besoin urgent d’apporter du sang frais aux diverses instances de responsabilité de l’Etat pour porter la nouvelle génération de réformes tout en faisant prévaloir les critères de compétence et de mérite.

Depuis des années, notre magazine a porté cette voix du changement arguant qu’on ne peut pas changer le pays avec les mêmes têtes, citant en exemple plusieurs hauts responsables dans le secteur public et dans l’entourage royal qui occupent la même fonction depuis près de 20 ans!

Partant du principe que ce que dit le roi a valeur de loi, je me réjouis de ce discours et me pose des questions tout de même sur ses modalités de mise en œuvre.

Tout d’abord il y a le sujet de la maturité de l’Etat à accepter des gens compétents. Nous l’avons vécu ces dernières décennies, beaucoup de hauts cadres très méritants ont payé le prix de leur compétence. Il ne faut pas aller chercher très loin. Il y a quelques semaines, Omar Faraj, l’ancien Directeur des Impôts, s’est fait quasiment «licencier» avec très peu d’égards à son encontre. Au-delà des chiffres qui parlent d’eux-mêmes, sous le mandat de Faraj, la DGI avait surtout réussi à se faire respecter dans les salons casablancais par les gros contribuables!

Pour que la greffe du renouveau prenne, il faut ce que j’appellerais un parallélisme des formes. Le renouveau doit concerner les trois strates du pouvoir: la Monarchie, le Gouvernement et l’Administration publique. C’est là une condition sine qua non pour crédibiliser la démarche et que ces différents étages, qui constituent l’Etat, puissent communiquer et se comprendre.

Il y a aussi cette volonté de politiser à outrance la fonction publique, qui repousse les hauts cadres qui ne sont pas séduits par ce monde. Il est important de noter que l’écrasante majorité des hauts cadres compétents recrutés ces deux décennies étaient cooptés et protégés par de puissantes personnalités qui incarnaient la vision de la Monarchie. Mais là encore, c’est une approche court-termiste. Pour accueillir des hauts cadres compétents et méritants, et leur permettre d’évoluer, il leur faut un environnement propice au changement. Ce qui n’est pour le moment pas le cas de l’administration publique.

Et enfin je conclurais en disant que la crise que traverse le Maroc est certes économique et sociale, mais elle est surtout une crise de la pensée. On peut renouveler beaucoup de responsables, mais pour que l’Etat puisse puiser dans leurs ressources intellectuelles, il leur faut un environnement qui n’inhibe pas la pensée et la parole.

Il y a là une véritable opportunité de changement. La voie est tracée pour réécrire le nouveau modèle de développement du Royaume. On verra par la constitution de la commission et ses membres la tonalité du changement. Il faudra certes des sages qui connaissent le Maroc sous tous ses angles, mais il faudra aussi des jeunes qui apporteront de l’innovation dans le modèle, et des intellectuels qui sont à contre-courant. Le défi est plus important qu’on ne le pense! Ici, il est question de préparer les bases du règne de Moulay El Hassan avec toutes ses facettes économiques et sociales.