Amitié

Édito octobre 2019

Amitié

Le 30 septembre 2019, la France a dit adieu à son ancien président, Jacques Chirac. La cérémonie, célébrée à l’église Saint-Sulpice à Paris, est très solennelle et a connu la présence de nombreux Chefs d’État et personnalités publiques, dont celle de Moulay El Hassan. Confirmant une vieille coutume alaouite qui veut que les monarques ne se déplacent pas aux funérailles, Mohammed VI avait toutefois prévu une visite privée à la famille Chirac qui a été annulée à la dernière minute à la suite d’un souci de santé nécessitant son repos. Loin d’être un simple geste de courtoisie diplomatique, l’amitié qui liait Chirac au royaume est bien réelle, comme en témoignent les nombreuses rencontres qu’il avait avec feu Hassan II. Une amitié qui sera reportée sur le Souverain. N’est-ce pas le même Jacques Chirac qui avait défendu, juste après l’intronisation du nouveau monarque, le Maroc face à l’Espagne dans l’affaire de l’îlot «Leila»? Cette amitié entre les deux Chefs d’État, on la retrouve également dans les rapports officiels (et officieux) entre Rabat et Paris. Que ce soit sur le volet réglementaire, économique, culturel ou celui des renseignements, le lien historique entre les deux pays n’a jamais été rompu, malgré les ballottements ponctuels qui sont le propre de toute relation passionnelle.

Pourtant, le poids de cette « amitié » se fait de plus en plus lourd, tirant vers le bas et sapant plusieurs efforts d’affranchissement. L’analyse du point de vue de la polarisation sociale présentée par Youssef Saâdani trouve ses fondements dans ce raz-de-marée culturel subi par le Maroc. Le rôle important de la langue française, la connivence des élites et les réseaux qui en découlent et qui ont été entretenus pendant des années ont fini par sectionner en deux une société en quête d’identité. Il n’y a qu’à se rappeler le débat passionné (mais stérile) qui a accompagné la réforme de l’enseignement sur la question de la langue à l’heure où le réseau des établissements scolaires d’enseignement français au Maroc scolarise près de 40.000 élèves.

Déjà en 2013, un certain Moulay Hafid Elalamy demandait de rompre définitivement avec le modèle français pour sortir de la crise. Et c’est bien Hassan Bouhemou qui était derrière le revirement stratégique de virer les multinationales françaises des tours de table des filiales de la SNI pour s’affranchir d’une déperdition de valeur. Mais aujourd’hui encore, on ne compte plus les références au fameux modèle français dans les présentations des administrations en quête de réforme. C’est l’image du spectateur qui insiste pour regarder l’épisode suivant d’une série alors qu’il n’a même pas compris l’intrigue du précédent. Le ministère des Finances lorgne ainsi du côté de l’Hexagone en suggérant de fusionner la DGI et la TGR. Cette dernière vient d’ailleurs de tenir une énième édition de son Colloque international des finances publiques sous un thème aux relents néocoloniaux. Même les intervenants n’ont pas manqué de souligner que la France se dépêtrait dans ses propres contradictions et que son modèle n’était pas une piste à suivre. Dans sa quête d’un nouveau modèle de développement, le Maroc ne doit pas céder à la tentation du prêt-à-adopter et doit construire sa propre voie administrative. Son amitié ne s’en portera que mieux.