Moncef Belkhayat, Président du groupe Dislog

Interview août 2019

Moncef Belkhayat, Président du groupe Dislog

On a rarement vu plus ambitieux que lui. L’atypique homme d’affaires, qui ne renonce pas à sa carrière politique, est de tous les fronts. EE l’a rencontré pour avoir son appréciation sur plusieurs questions d’actualité.

Nous fêtons cette année les 20 ans de règne du roi Mohammed VI. Quelle appréciation faites-vous, sans langue de bois aucune, de ces deux décennies ?

Je pense sincèrement que le Maroc s’est développé à plusieurs niveaux. D’abord, Sa Majesté a mis en place une stratégie nationale de réconciliation avec une mise en avant de la femme marocaine. Il a également mis en place une stratégie de développement des régions basée sur la décentralisation. C’est juste incroyable le nombre de kilomètres que Sa Majesté a parcouru dans l’ensemble des villes et des régions du royaume. Ensuite, il a porté une vision d’infrastructures qui a clairement fait sortir le Maroc d’un pays sous-développé vers un pays développé en infrastructures. Sans compter la mise en place d’une politique étrangère qui est extrêmement puissante puisque le roi a positionné le Maroc au cœur de l’Afrique que ça soit au niveau politique, économique, social et même religieux.

Nous avons bien dit sans langue de bois…

C’est le cas et c’est une réalité, le bilan est extrêmement positif. Maintenant, s’il y a des aspects sur lesquels il faut revenir sans langue de bois, c’est bien dans la politique du gouvernement. Cette dernière a clairement fait défaut au niveau de l’humain. Certes, le Maroc s’est développé, mais j’ai l’impression que nous sommes un pays à 3 vitesses. Un Maroc moderne représenté par l’essor économique de villes comme Casablanca, Kénitra ou Tanger et par le dynamisme des villes touristiques. Un Maroc rural, dans lequel cette dynamique est complètement différente. Et puis nous sommes en train de découvrir un troisième Maroc qui est constitué d’une classe moyenne urbaine qui n’a plus accès aux bons services publics. Quand on analyse ce qui se passe dans notre société, on trouve une certaine dichotomie qui est juste incroyable entre ceux qui peuvent mettre leurs enfants dans l’école privée et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui peuvent voyager à l’étranger et ceux qui ne peuvent pas, ceux qui peuvent aller à la clinique et qui ont une couverture médicale qui les rembourse et ceux qui ne peuvent pas et sont obligés d’aller à l’hôpital public, ceux qui ont accès à la propriété et ceux qui ne l’ont pas… Je pense que le vrai défi des 10 prochaines années est de mettre en place les politiques sociales et économiques pour mettre en adéquation ces trois pans de la société et de créer les liens sociaux leur permettant de pouvoir faire un seul Maroc.

Une analyse similaire a été faite par Youssef Sâadani lors d’une conférence organisée par votre parti à l’occasion des 20 ans de règne. Est-ce la nouvelle ligne de conduite du parti et les nouveaux éléments de langage que vous allez adopter ?

Je tiens à dire que je ne parle pas au nom du RNI. Je parle en mon nom et tout ce que je dis n’est pas la position du RNI. Je suis un entrepreneur et j’ai des postures qui ne sont pas forcément celles que le RNI adopte. Exemple: je suis extrêmement déçu de la position d’Abdelilah Benkirane sur l’histoire de la loi-cadre sur l’éducation. Le Maroc a décidé sur les 50 dernières années de s’ouvrir sur l’international que ce soit au niveau des investisseurs étrangers, du tourisme… Aujourd’hui, si vous ne parlez pas plusieurs langues et si vous ne maîtrisez pas l’outil informatique, vous ne pouvez pas avoir un boulot. Et ce monsieur considère qu’on ne doit enseigner à nos enfants qu’en arabe ou en amazigh. C’est un crime !

En quoi est-ce différent des positions du RNI ?

Ce que je suis en train de dire c’est que le parti pourrait, peut-être, ne pas vouloir communiquer sur ce sujet. Moi je suis de ceux qui donnent leur avis parce que je veux défendre un Maroc moderne. Je ne connais pas beaucoup de gens aujourd’hui qui se sont manifestés contre la position de Benkirane sur ce dossier alors que cela fait plusieurs semaines qu’il traîne.

Mais le projet a été voté, il n’y a pas eu de problèmes. Pourquoi le remettre sur le tapis ?

Oui, mais vous oubliez le processus. Le projet devait être voté il y a déjà deux mois et demi. Contre toute attente, Benkirane a fait une sortie un dimanche soir à partir de chez lui sur Facebook et les députés et conseillers PJDistes ont refusé de voter alors que c’était plié. Comment un monsieur, qui n’a plus aucun rôle institutionnel, peut donner des instructions à des parlementaires qui sont dans une institution ? En tant qu’homme d’État et ancien Chef de gouvernement, il devrait être le premier à le savoir : on ne donne des positions et on n’oriente que quand on a un rôle, quand on est élu, quand on est en charge. Maintenant qu’on est un «ex», il faut vraiment…

… se taire ?

Non, mais il faut avoir un positionnement d’homme d’État. Nous avons eu plusieurs premiers ministres, mais une fois que leur mission est finie, ils ne parlent plus. J’étais moi-même ministre de la Jeunesse et des Sports. Une fois que j’ai quitté mon poste, je n’ai plus jamais parlé des dossiers du ministère car je considère qu’il s’agit de la continuité de l’État et que Sa Majesté a nommé un nouveau ministre qui doit reprendre ces dossiers. Ce qui s’est passé durant mon mandat ne doit pas être divulgué parce qu’il s’agit de choses qui sont liées à l’État et le positionnement d’un ministre doit être le positionnement d’un homme d’État parce qu’il a été au service de l’État.

Autre actualité, cette fois-ci dans la sphère micro-économique, et qui concerne les démissions en cascade à la CGEM. Comment analysez-vous ce qui se passe à la centrale patronale ?

D’abord, permettez-moi de préciser que j’ai assisté à l’élection et que j’ai voté pour Salaheddine Mezouar. Il a été élu haut la main avec 80% des voix donc personne ne peut contester aujourd’hui la légitimité de son élection. Mezouar a été élu avec un colistier qui au bout d’une année a démissionné. Ça veut dire qu’il y a une divergence de vision.

Une divergence de taille quand même…

Oui de taille, au point de le pousser à démissionner et il semblerait qu’il y ait d’autres personnes qui démissionnent ou qui se préparent à démissionner. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien que nous avons un président élu de manière légitime mais dont l’action ne crée pas l’unanimité au sein de l’équipe dirigeante. Il y a donc deux options possibles : la première c’est qu’il analyse et fasse un diagnostic de son action et son bilan sur un an et qu’il revoie sa copie. L’autre est qu’il trace et qu’il dise à ceux qui ne sont pas d’accord avec lui de partir. Je pense qu’il faut qu’on arrête de mettre en place des processus démocratiques d’élections et qu’on change d’avis au bout de six mois ou d’un an. Nous sommes dans cette culture, mais elle doit cesser. Si nous avons donné un mandat à une personne pour 3 ans, il faut qu’on la juge sur le travail accompli durant ces 3 ans et pas avant. Maintenant, c’est à Salaheddine Mezouar de décider s’il veut garder ou pas son équipe. C’est une décision qui lui appartient.

C’est pourtant la première fois qu’une telle chose arrive à la CGEM. Comment pouvez-vous expliquer ce précédent ?

Au Maroc, nous sommes souvent dans le consensus et l’ensemble des présidents qui se sont succédé à la tête de la CGEM ont été consensuels. Mais attention toutefois, ils ont été consensuels avec les membres de la confédération. Face aux pouvoirs publics, la plupart d’entre eux ont, au contraire, défendu les entrepreneurs et pris des positions fortes pour le faire. Ce n’est pas encore le cas de Salaheddine Mezouar. L’actuel président de la CGEM est trop policé pour être le président des entrepreneurs. Il faudrait qu’il sache qu’il n’est pas ministre et qu’il a aujourd’hui un rôle de défense des entrepreneurs et non pas de trouver le consensus avec l’État.

Certains parlent aussi de la malédiction de la deuxième Chambre. Vous partagez cet avis ?

Non, je ne pense pas que ça soit une malédiction. Vous savez, avec la deuxième Chambre, nous avons fait entrer une dose de politique à la CGEM. Je trouve que c’est dommage puisqu’elle doive rester une confédération apolitique. La CGEM est une confédération qui est très respectée, qui est bien organisée et qui mérite d’avoir un peu plus d’entrepreneurs et de chef d’entreprises qui la dirige plutôt que des employés. Vous savez, un chef d’entreprise ne peut voir ses intérêts défendus que par un autre chef d’entreprise. Être un grand dirigeant est un beau métier, mais ce n’est pas être entrepreneur. Être entrepreneur c’est miser son argent, c’est prendre des risques pour son argent. Salaheddine Mezouar est un grand dirigeant mais il n’est pas un entrepreneur et par conséquent il faut qu’il revoie son style pour qu’il fasse sentir aux entrepreneurs qu’il défend les intérêts de l’entreprise plutôt que ceux du gouvernement.

En parlant justement des intérêts des entreprises, quel est votre ressenti en tant qu’entrepreneur sur le climat des affaires marocain ?

L’environnement des affaires est globalement bon avec une très bonne amélioration du Doing Business et la réelle possibilité pour les entrepreneurs de réussir.

C’est un discours optimiste que vous présentez qui occulte certains problèmes fondamentaux que rencontre l’entreprise…

Non, il faut arrêter avec cette fausse idée qui dit qu’il n’y a pas de possibilités d’entreprenariat au Maroc. Ce n’est pas vrai. On peut réussir au Maroc en lançant sa propre entreprise. Je ne suis pas optimiste, je suis juste pragmatique. Tout n’est pas rose certes, mais il faut voir la moitié pleine du verre. Je vais être très honnête avec vous. Je suis un entrepreneur qui a commencé avec un capital social de 1,5 million de dirhams et ceci après 15 ans de travail, dont 4 années d’expatriation au Moyen-Orient. Quand je suis revenu au Maroc, j’ai lancé une entreprise et je suis fier de dire que j’ai multiplié par 200 la valeur de mon groupe en 14 ans. J’ai travaillé, j’ai pris des risques et je me suis développé. Mais cette réussite n’aurait pas été possible sans «ridat el waldine» [bénédiction des parents, ndlr] premièrement et sans le système financier marocain. Je tiens à le dire de manière très claire, les banques et les fonds d’investissements vous accompagnent aujourd’hui sans problème quand vous présentez un projet structuré et quand vous présentez des garanties que vous n’allez pas sortir l’argent à des fins personnelles.

Quand vous présentez un bon carnet d’adresses également…

Mais comment ce carnet d’adresses est créé ? Je l’ai créé avec 15 années d’expériences. Avec mes employeurs, mes partenaires et mes prestataires. Quand vous avez travaillé chez Méditel [actuel Orange, ndlr] et que vous avez fait partie de l’équipe qui a levé un milliard de dollars de prêts syndiqués pour en faire le plus grand prêt privé de l’histoire du Maroc à l’époque, vous bâtissez forcément des relations. Mais ces relations ne deviennent crédibles que si vous délivrez des résultats. Si au bout d’un moment, vous n’avez pas de résultats, vous êtes finis.

Concernant le secteur de la logistique, le Maroc n’a pas gagné en compétitivité avec cette question de coût qu’on n’arrive pas à réduire alors qu’il était censé perdre 5 points de pourcentage depuis 2015. Comment expliquez-vous cette stagnation ?

Tout simplement parce que l’État a mal fait son travail. Il est entré dans le secteur de la logistique en voulant l’organiser par le renforcement d’une entreprise publique [SNTL, ndlr]. Cette société n’a pas tenu ses comptes depuis maintenant deux ans et son Conseil de surveillance refuse de se réunir justement à cause des comptes qui ne sont pas bons. Même le ministre ne veut pas prendre ses responsabilités et convoquer le Conseil. La Cour des comptes doit nous éclairer sur ce dossier. Quand vous donnez à une entreprise publique un terrain gratuit et des entrepôts à travers tout le Maroc et qu’elle perd quand même de l’argent en dépit d’une facturation et d’un tarif qui est de 30% moins cher que le marché, il y a quelque chose qui cloche. Pour réduire le coût de la logistique, l’État doit opérer une consolidation. Il doit favoriser la création d’entreprises pour regrouper en une centaine d’entreprises les 8.000 à 10.000 entrepreneurs-camionneurs uniques sur le marché.

Et que faire de la SNTL ?

Il faut la privatiser. Mieux vaut la vendre et faire ce qu’on appelle un stop-loss plutôt que de la garder alors qu’elle fait perdre des centaines de millions de dirhams par an. C’est une entreprise qui doit être privatisée le plus rapidement possible.

Amethis a annoncé récemment le closing de l’opération de vente de sa participation dans le Groupe Dislog que vous avez racheté. Pourquoi ce plan de restructuration ?

Nous venons de lever un financement important en termes de restructuration de notre capital nous permettant de pouvoir nous diversifier vers plusieurs autres métiers, notamment dans le e-commerce et le digital mais aussi dans l’agro-industrie pour nous intégrer totalement dans notre chaîne de valeur, de l’usine jusqu’au consommateur final. Nous avons en ce sens fait un test pendant près d’un an sur un projet de plateforme commerciale digitale B2B. Le projet sera incorporé aux Émirats arabes unis parce que c’est là-bas qu’on peut trouver des ventures-capitalistes pour lever de l’argent nécessaire pour ce genre de projets et faire du Maroc le premier pays marché.

Combien cela vous a coûté en termes d’investissements ?

Plusieurs millions de dollars. Mais vous savez, la manière dont on voit l’investissement sur Internet et dans le secteur de l’e-commerce est très différente de la culture avec laquelle on gère un investissement traditionnel. Nous sommes dans une approche où la création de valeur se fait non pas à travers la marge mais en bâtissant de la base de données. D’ailleurs, nous incorporons notre projet à Dubaï parce qu’on y retrouve des investisseurs qui comprennent cette notion de cash-burning.

Par rapport à Tijara 2020, pourquoi avoir fait le choix de devenir une fédération ?

En octobre 2018, j’avais écrit une lettre que j’avais fait parvenir début 2019 au président de la CGEM et au ministre de l’Économie et des Finances. J’y décrivais les conséquences fâcheuses qu’allait avoir sur le secteur l’introduction de l’ICE. Soyons clairs, nous sommes pour la transparence et pour l’équité fiscale, mais la manière dont cette disposition a été votée posait problème. Nous n’avons malheureusement eu aucun retour, ni de la part du ministère ni de la part de la CGEM. Nous avons donc compris qu’il fallait qu’on passe d’une association à une fédération pour que nous soyons écoutés. Avec 85 milliards de dirhams de chiffres d’affaires, notre poids nous a permis d’avoir la crédibilité nécessaire afin de devenir un interlocuteur auprès des pouvoirs publics et d’être associés aux différentes réunions qui ont eu lieu avec le ministre du Commerce et de l’Industrie.

Certains vous ont taxé de récupération du mouvement de grève des commerçants…

Je vais vous répondre. Après les réunions tenues avec le ministère de tutelle, avec la DGI et les Douanes, nous avons réuni nos recommandations et sorti un livre blanc qui a été remis au ministère du Commerce lors des Assises. Ça ne me dérange pas d’être quelqu’un qui récupère dès lors que je produis une valeur ajoutée. Et puis il y a aussi un problème de représentativité des commerçants. Je considère en tant que président-fondateur de Tijara 2020 et aujourd’hui en tant que président d’honneur de la Fédération des métiers de la distributions que la CGEM ne nous représente pas du tout dans ce dossier. Le patronat a fait un très mauvais travail pour la défense des commerçants sur la question de l’ICE.

Pour avoir suivi de près de dossier, quel était le réel problème derrière les grèves ?

C’est simple. Il y a eu une mauvaise communication autour du sujet et les gens pensaient qu’il fallait mettre l’ICE du vendeur et de l’acheteur. Les vendeurs ont donc contacté l’administration pour avoir les ICE des contribuables afin de le mettre sur les factures, mais ils n’ont eu aucune réponse. Les commerçants ont alors pris peur, ce qui a ralenti les affaires. Or, quand vous réduisez la vitesse du commerce, vous paralysez l’économie. Sans compter que cette peur a également touché les petits commerçants et les épiciers.

Ils n’étaient pourtant pas concernés par cette disposition. Pour quoi avoir pris peur ?

Au début, quand vous lisez le texte de loi, ils sont bien concernés. C’est le directeur des impôts qui a pu rétablir les choses dans la circulaire accompagnant la loi de finances.

Vous n’avez pas été mandaté pour éteindre l’incendie ou du moins tenter de sauver les meubles ?

Non. Chaque acteur a joué son rôle dans ce dossier et tout le monde a contribué pour sauver ce secteur qui emploie quand même plus de 1,1 million d’emplois.

Dernièrement, le HCP a sorti des pronostics alarmistes sur la situation économique du Maroc. Faut-il accorder du crédit aux prévisions de Lahlimi ?

M. Lahlimi a souvent eu ce genre d’accroche entre les chiffres qu’il présente et ceux présentés par le gouvernement. Ce n’est pas une première, mais l’histoire retiendra que le Haut-Commissaire a eu raison.

Comment expliquer cette débandade économique à l’heure où plusieurs avancées ont été accomplies ?

Globalement, le Maroc a connu pendant les 10 ans qu’ont duré les mandats de Driss Jettou et d’Abbas El Fassi un bon niveau de croissance et créait assez d’emplois pour absorber l’arrivée des jeunes sur le marché du travail. Ceci, en ne comptant que les chiffres officiels alors qu’en réalité, le royaume a enregistré, et je pèse mes mots, des niveaux de croissance à deux chiffres grâce à l’économie parallèle. Il suffit de revenir aux indicateurs de l’ONE de l’époque de la progression de consommation de l’énergie pour s’en convaincre. Cette dynamique a dopé la demande. Les ménages sont entrés dans un cycle effréné de consommation, ce qui a fait que l’ensemble des secteurs étaient en croissance que ça soit le logement, les produits de grande consommation, les télécoms, les voyages… Avec l’arrivée du PJD au pouvoir et la non-cohérence des différentes majorités gouvernementales, nous avons assisté à la faillite du service public marocain. Les ménages ont trouvé leurs revenus grevés par les dépenses liées à l’éducation, à la santé, au transport, à l’énergie, etc. Conséquence, malgré une augmentation des revenus, le pouvoir d’achat a baissé, ce qui a entraîné une baisse de la demande interne qui a à son tour entraîné une croissance molle. L’arrivée du PJD au pouvoir est la plus grande catastrophe que le Maroc ait connue. Ces gens sont incompétents, n’ont pas d’expertise et ont fait perdre au pays beaucoup de temps.

A vous entendre, ces personnes sont de la pire espèce…

Non, je ne dis pas ça. J’ai eu l’occasion de travailler avec eux. Ce sont des gens sérieux, droits et honnêtes. Ce sont des Marocains comme moi et je partage d’ailleurs beaucoup de leurs valeurs et de leurs principes.

Vous partagez leur projet de société également ?

Pas du tout. Contrairement à eux, mon projet de société est un projet où les libertés individuelles ont une place importante et dans lequel la religion ne doit en aucun cas régir la manière avec laquelle on doit vivre. Vous savez, il faut être conscient que nous sommes dans une société conservatrice, je suis moi-même conservateur dans ma vie par rapport à la sphère religieuse, que je considère comme étant un aspect strictement personnel et par rapport à l’éducation de mes enfants. Mais en même temps, au-delà de ces sphères très intimes, vous ne trouverez peut-être aucun homme politique plus libéral, plus progressiste, plus moderniste que Moncef Belkhayat. C’est important de vivre dans une société de pardon, d’entraide et de partage mais en même temps je sacralise l’entreprise et l’entrepreneuriat et je suis fier de m’enrichir parce que je travaille et je n’ai aucune honte de dire que grâce à mon travail et à mes idées, j’ai pu gagner de l’argent.

Cela fait un moment que l’on ne vous voit pas sur la scène politique, quelles sont vos relations avec le RNI ?

Vous savez, je suis toujours membre du bureau politique. J’étais d’ailleurs à Rabat la semaine dernière pour assister à la conférence et à Ouarzazate pour une réunion du bureau politique. Je représente également mon parti en tant que vice-président de la région de Casablanca-Settat. Mon rôle politique est peut-être moins important que si j’étais dans le gouvernement mais je suis toujours là à défendre mes idées.

Vos idées ne font pas toujours l’unanimité au sein du parti…

J’en suis conscient, mes idées sont un petit peu trop libérales (rires). À moi seul, je représente un courant au sein du RNI mais je ne changerai jamais mes idées pour rentrer dans un moule.

Et vous seriez prêt à changer de moule pour respecter vos idées ?

Non, pas du tout. Mais je serais prêt à quitter la politique s’il faut que je garde mes idées et mes convictions.

Vous critiquez beaucoup le gouvernement du PJD et ses actions. Est-ce que vous oubliez que vous faites également partie de la majorité ?

Non, je refuse ce discours et je vais vous dire pourquoi. Le RNI n’a pas été au pouvoir au Maroc depuis le gouvernement présidé par Ahmed Osmane en 1972. Certes, nous avons fait partie des majorités gouvernementales mais nous n’avons pas eu la responsabilité de gouverner.

Vous avez quand même eu des postes clés : Agriculture, Economie et Finances…

Prenez tous les problèmes que le Maroc vit aujourd’hui, ce sont des problèmes sociaux. Le service public s’est fracassé que ce soit au niveau de l’école ou au niveau de l’hôpital. Montrez-moi un seul de ces services qui a été géré par un RNIste. Soyons clairs, on respecte les gens du PJD mais il y a un problème de compétence. On dit juste qu’il est temps pour eux de se retirer et de laisser la place à d’autres. La politique obéit à des tendances, à des cycles, vous pouvez avoir 10 ans de gauche, 10 ans de droite, 10 ans de libéraux, 10 ans de conservateurs. Au Maroc, nous avons eu 10 d’islamisme. Il y en a marre !

Mettre fin au règne du PJD était également la vocation d’un autre parti politique qui connaît aujourd’hui des déboires. Est-ce qu’on ne va pas assister à une «fusion-acquisition» du PAM par le RNI ?

Cela me dépasse. Je ne suis pas à ce niveau de responsabilité pour pouvoir dire s’il y aura une fusion-absorption ou pas. La seule chose que je peux dire est que les partis comme le PAM ou l’UC doivent réfléchir réellement sur leur rôle au sein de l’échiquier. Il faut qu’il y ait un électrochoc politique permettant une reconstitution du champ politique marocain.

Vous étiez, à un jeune âge, un influent ministre. Si vous deviez reprendre la fonction aujourd’hui, que feriez-vous différemment ?

C’est une bonne question. Vous savez, j’étais entrepreneur avant de devenir ministre. Je suis donc venu en 2009 avec l’idée qu’un ministère pouvait être géré comme une entreprise. Je fonçais comme un train avec une vision, des objectifs, des buts, des stratégies et des mesures. Je me rappelle même avoir dit à mes délégués que ceux qui voulaient monter dans le train avec moi le fassent, que les autres devaient descendre car je ne pouvais pas me permettre de les attendre. C’était peut-être une erreur vu que je n’ai pas duré. Pour durer dans la politique il faut être un sage comme Mohand Laenser qui pour moi est le plus sage des sages ; j’étais le plus fou des fous (rires). Mais je suis fier de mon bilan surtout lorsque, à chaque fois que je me balade de nos villes, je vois un club socio-sportif de proximité avec des jeunes qui y jouent.