Mezouar, cet incompris ?

Entreprises août 2019

Mezouar, cet incompris ?

Alors que le torchon brûle au sein de la CGEM concernant les dernières démissions en son sein, de nombreuses voix accusent son patron de la politiser à outrance.

L’équipe de Salaheddine Mezouar, patron des patrons, ne cesse de s’effilocher. Après le très médiatisé départ de Ahmed Rahhou, en tant que premier vice-président chargé de la compétitivité et de l’environnement des affaires à la fin de décembre dernier, soit 7 mois à peine après l’élection du binôme Mezouar-Mekouar à la tête de la confédération, voici que l’hémorragie continue.

Discorde et démissions

Comme affirmé lors de notre article de janvier 2019, tout porte à croire que les relations ne se sont pas apaisées au sein de l’organisation patronale. Coup sur coup, c’est le vice-président chargé des délais des paiements Hammad Kassal qui démissionne le 20 juin. Puis, les médias annoncent le départ du directeur général délégué Fadel Agoumi, suivi quelques heures plus tard par le départ fracassant du binôme de Salaheddine Mezouar lors des élections de mai dernier, Faïçal Mekouar, soit le 17 juillet. C’en est trop, la presse se déchaîne et naturellement lie ces trois démissions de têtes d’affiche en moins d’un mois. Le lendemain, le patron des patrons sort de son mutisme, et affirme lors d’une conférence de presse énergique, presque belliqueuse, que «si on continue à me combattre, ce n’est pas grave, je continuerai à me battre. Les personnes qui me soutiennent sont autrement plus nombreuses qu’on ne le pense». Voilà qui est dit, l’ancien sportif de haut niveau monte à l’attaque. Et d’ailleurs plus rien ne semble arrêter cet homme, connu pour son sens poussé du compromis, à hausser le ton: «La première fois, j’avais décidé de me taire, et j’ai eu tort. Cette fois-ci, je répondrai à tout ce qui va sortir et je ne laisserai rien passer. Et plus ça monte, plus je monterai». Plaçant officiellement ce qui se passe à la CGEM dans la case du complot, voire de la cabale personnelle, Mezouar a tenu à préciser: «Maintenant, la CGEM continuera sa vie. Je sais que l’acte II va durer encore un peu plus [En parlant des démissions, NDLR]. Et je sais qu’il y aura aussi probablement un acte III. Et je sais qu’il y a des réunions qui se font ici et là. J’ai des informations qui m’arrivent sur ça». Toutefois les divers concernés ne semblent pas partager ce point de vue.

Mezouar visé

C’est Hammad Kessal qui a été le plus prompt à réagir à sa démission puisqu’il n’y a pas eu de réaction officielle de la CGEM. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Telquel, il revient sur les raisons de sa démission qui sont essentiellement en lien avec son écartement de certaines commissions pour lesquelles il se sentait plus légitime en plus de se déclarer victime de censure. «A chaque fois que je voulais faire des interventions, ils voulaient voir d’abord ce que j’allais dire. Pour la réunion sur le financement de l’entreprise avec le président du GPBM Othman Benjelloun et le wali de la BAM Abdellatif Jouahri, c’est moi qui devais faire l’intervention. Ils ont charcuté mon discours, ils se sont réunis pendant trois heures et n’ont fait aucune pression sur les banques ou les grandes entreprises». Toutefois selon les informations que nous avons pu collecter, le principal concerné aurait été mis à l’écart des négociations patronat-gouvernement concernant les délais de paiement. Le PV de cette réunion aurait même été concocté avant sa tenue. Et Kessal se serait senti floué à l’issue de la rencontre quand on lui a demandé d’approuver un accord qu’il croyait encore en discussion. Une version des faits qui vient confirmer ce que beaucoup de nos contacts nous ont affirmé concernant l’attitude conciliante du patron des patrons envers le gouvernement. C’est d’ailleurs une opinion qui a été partagée avec Economie Entreprises par Moncef Belkhayat, membre du bureau politique du RNI et proche de Mezouar: «J’ai voté pour lui, mais l’actuel président de la CGEM est trop policé pour être le président des entrepreneurs. Il faudrait qu’il sache qu’il n’est pas ministre et qu’il a aujourd’hui un rôle de défense des entrepreneurs et non pas de trouver le consensus avec l’État».

Politisation à outrance

La politisation de la CGEM est passée par là, et peut-être même la personnalité et les intérêts du président du patronat. Quoi qu’il en soit, nombreuses sont les voix aujourd’hui qui se lèvent pour décrier le caractère de plus en plus partisan que prend la confédération. «On est en train de s’orienter vers la situation qu’ont connue les chambres de commerce dans les années 60 à travers leur politisation d’une manière partisane et qui a fait que de nombreux entrepreneurs les ont fuies en faveur de la CGEM plus apolitique. Aujourd’hui, Mezouar est excellent pour tenir un discours politique, mais il ne fait rien pour les problèmes des entreprises qui sont éminemment économiques et qui touchent des questions en lien avec sa compétitivité et sa capacité à défendre les intérêts de ceux qui misent leur argent et qui en attendent du profit», affirme un vieux routier de la CGEM avec plus de 30 ans dans ses rangs. Et d’ajouter: «Avec le groupe parlementaire, la confédération commence à avoir une gestion bicéphale. Avant c’était le conseil qui priorisait les secteurs et les revendications. Maintenant, les discussions se tiennent dans la deuxième Chambre et on informe les instances de la CGEM par la suite. Mezouar n’arrive pas à imposer l’agenda des entreprises et est terrorisé à l’idée de devoir négocier avec la présidence du groupe parlementaire». Cette tendance à la politisation, voire la polarisation du débat, est venue aussi suite à la réponse officieuse sur un site internet de la place à un article paru dans les colonnes du quotidien du parti de l’Istiqlal. Une source autorisée, présentée par le journaliste comme membre du CA de la CGEM, déclare ainsi que «le coup a été savamment orchestré. Ils ont profité du départ du numéro 2 de la CGEM pour faire croire à qui de droit que la méthode Mezouar ne plaît pas au parti de l’Istiqlal qui le fait savoir à travers son organe officiel». Une dérive grave qui place directement la CGEM sur le terrain du combat partisan alors qu’elle a depuis des années été épargnée. Et cela alors même que d’anciens présidents étaient fortement connotés politiquement comme Hassan Chami ou d’autres avant lui. Pour Hakim Marrakchi, candidat malheureux face à Mezouar et personnellement impliqué dans la polémique, «c’est du jamais vu que la CGEM attaque un parti politique ou ses membres, d’autant plus qu’elle comprend en son sein des gens issus de milieux politiques différents. Ce genre de discours mène à une fragmentation de la Confédération». Une sorte de politique de la terre brûlée où c’est le RNI qui sort gagnant dans une joute politique au détriment de l’entreprise et de la confédération.

Culture démocratique

Dans la même veine, un autre point que révèlent les turpitudes au sein de la CGEM et qui aurait poussé son VP à la démission suite au départ négocié de son DG exécutif Fadel Agoumi et l’audit qu’aurait lancé son président. «J’ai fait un audit organisationnel, un audit des procédures, un audit financier… pas pour nuire à qui que ce soit ou pour dire que celui-là est bon et l’autre ne l’est pas. J’ai une philosophie, je sais où je veux mener, j’observe les uns et les autres et je fais en sorte d’aider les uns et les autres à évoluer et à s’adapter. C’est ça faire évoluer une organisation et la faire vivre», déclarait ainsi Mezouar lors de sa conférence de presse. Mais nombreux sont ceux qui remettent sur la table l’essence même de son mandat. «Salaheddine Mezouar est un grand dirigeant mais il n’est pas un entrepreneur et par conséquent il faut qu’il revoie son style pour qu’il fasse sentir aux entrepreneurs qu’il défend les intérêts de l’entreprise», affirme Moncef Belkhayat. Et notre vieux routard de la confédération de surenchérir: «Malheureusement Mezouar n’a jamais été chef d’entreprise, il se perd dans les détails, il est présent quotidiennement dans la confédération comme s’il en était gestionnaire et non pas PDG. Les actes de gestion à l’intérieur de la confédération n’ont jamais été mis sur la place publique, c’est un détail qui n’intéresse personne et qui vient juste pour amuser la galerie et met en doute le sérieux de la CGEM». Alors même que le patron des patrons semble conscient que la fronde au sein de la confédération ne s’est pas encore tue, nombreux sont ceux qui appellent à la retenue, dans la mesure où il faut instaurer une culture démocratique et le laisser finir son mandat pour juger de son travail et éventuellement le sanctionner électoralement. Encore faut-il que l’esprit d’apaisement soit de mise au sein de la vieille dame de 70 ans…