Capital immatériel, ce précieux ingrédient

20 Ans De Progrès Dossier août 2019

Capital immatériel, ce précieux ingrédient

Une nouvelle ère a vu le jour le 30 juillet 2014, où le roi Mohammed VI a mis l’accent sur la notion de «capital immatériel» et son importance dans la réévaluation de l’impact des politiques publiques.  Explication.

«On se souviendra toujours du discours tenu par le Roi Mohammed VI un mercredi 30 juillet 2014, à l’occasion de la Fête du Trône, qui a coïncidé avec le quinzième anniversaire de l’intronisation du souverain. Cette date constitue à n’en pas douter un moment historique dans l’avènement du capital immatériel comme mesure de la valeur des pays, organisations et territoires.

Un discours qui a mis la lumière sur l’impact qualitatif des différentes réalisations. Le souverain a souligné à cette occasion que «ce qui m’importe, ce n’est pas tant le bilan et les chiffres, mais surtout et avant tout l’impact direct et qualitatif que les réalisations ont pu avoir sur l’amélioration des conditions de vie de tous les citoyens».  Un message clair qui attire l’attention sur la qualité de vie des concitoyens et l’impact des politiques publiques dans l’amélioration de leur quotidien.

Kamal El Mesbahi, économiste et professeur à l’université Mohamed Benabdellah de Fès, explique à cet effet que le «capital immatériel est souvent approché sous le vocable «richesses cachées» ; celles que l’on ne peut déceler à la lecture du bilan comptable, en particulier la composante capital humain. Il s’agirait donc de la différence entre «richesses réelles» et «richesses comptables». Toute société, tout ménage, tout pays possède un stock de capital immatériel, recensé ou pas, évalué ou pas encore, utilisé efficacement ou pas. La question est donc que faire pour que ce stock puisse participer efficacement à une meilleure convergence économique ? Voilà où se situe l’enjeu.

Nouveau concept

Le Souverain a insisté sur la nécessité de tenir compte du capital immatériel lors de l’élaboration des politiques publiques, compte tenu de son importance grandissante dans le processus de prise de décision.

Le roi Mohammed VI a aussi mis en lumière le fait que la méthode d’évaluation des politiques publiques a montré ses limites. Pour ce faire, le souverain a déclaré, toujours à la même occasion: «Nous croyons que le modèle de développement marocain a atteint un seuil de maturité qui nous habilite à adopter des critères avancés et plus pointus pour évaluer la pertinence des politiques publiques et la portée de leur impact effectif sur la vie des citoyens. Cette appréciation a été confirmée par la Banque Mondiale qui a montré que la valeur globale du Maroc a connu, ces dernières années, une hausse sensible, surtout grâce au développement majeur de son capital immatériel. Or le capital immatériel s’affirme désormais comme un des paramètres les plus récents qui ont été retenus au niveau international pour mesurer la valeur globale des Etats et des entreprises».

Et le moins que l’on puisse affirmer est que depuis le discours du roi, la question du capital immatériel est devenue le leitmotiv aussi bien des politiques que des économistes. Et même les grandes entreprises se sont saisies de la thématique, afin de contribuer, à leur manière, à l’évolution du débat.

Un calcul délicat

De manière plus simple, la prise en considération du capital immatériel est une autre façon de calculer la productivité et contribuer à mieux appréhender la consommation soutenable et, in fine, la richesse globale du pays. Le capital immatériel englobe en effet trois composantes principales: le capital humain, le capital social et le capital institutionnel.

Kamal El Mesbahi précise à cet effet: «Il semblerait que dans le contexte propre qui est le nôtre, le capital immatériel pourrait être un atout majeur pour nous rapprocher de notre seuil d’efficience. Pour ce faire, des réformes s’imposent à trois niveaux. Institutionnel, c’est-à-dire tout ce qui permet de faciliter, réguler et accompagner l’allocation efficace du capital et du travail dans l’économie, et selon la Règle du Droit. Humain ensuite, permettre et soutenir l’accès de tous les citoyens à un meilleur système d’éducation, de santé et de libération des énergies. Et social, enfin, consolider durablement le lien social, réduire les fractures et rendre possible la confiance dans les institutions et en faire la charpente de tout le reste».

De son côté, El Mehdi Fakir, Économiste et Directeur associé chez AdValue Audit & Consulting Groupe, précise que «la richesse réelle de toute nation c’est «sa matière grise» et son «capital immatériel». Les richesse naturelles sont épuisables et se déprécient avec le temps, par contre la richesse immatérielle ne fait que s’apprécier. Aujourd’hui plus que jamais, le Maroc doit promouvoir et valoriser son capital «immatériel» à travers un modèle de développement complet, avec une composante nœud «sociétale». L’Education et la Santé se doivent d’être promues en «priorités sociétales» et non des «postes budgétaires prioritaires». En d’autres termes c’est le qualitatif qui doit prendre les devants et non le quantitatif, les logiques de politiques de «généralisation» ne doivent plus primer car elles se font au détriment de «la qualité» des services.

L’éducation, la composante principale

L’expert explique que «l’Ecole, par exemple, avant d’être «un lieu de scolarisation» c’est un «vivier» de la société où nos enfants se doivent d’être imprégnés des valeurs du civisme, patriotisme et de productivité. Sans une société dont «les forces vives» et non «l’Etat-Exécutif» sont la vraie locomotive œuvrant pour «l’intérêt suprême» de la Nation, animée par un patriotisme objectif, nous n’allons pas pouvoir profiter de cette «singularité marocaine»: stabilité–valeurs institutionnelles… pour un vrai «décollage» à tous les niveaux.

En effet, il faut savoir que le capital humain fait partie des principales composantes du capital immatériel. Son impact sur la richesse globale est considérable. Malheureusement, au Maroc, il demeure peu qualifié. Malgré les efforts fournis pour la généralisation de la scolarisation, qui frise aujourd’hui les 100% au primaire, la qualité n’a pas suivi. Le taux d’abandon reste aussi très élevé. Selon le ministère de l’Education nationale, 70% des élèves quittent l’école avant d’obtenir leur baccalauréat. L’analphabétisme touche, par ailleurs, encore près de 32% de la population.

Or, selon un rapport du CESE et de BAM, «si un pays comparable au Maroc se fixait pour objectif d’améliorer de deux ans le nombre moyen d’années d’études par adulte de 25 ans et plus, la richesse immatérielle du pays augmenterait de 81%. La richesse globale, elle, bondirait de 56%».

Kamal El Mesbahi déclare à cet effet: «Kofi Annan disait avec raison que «toute société qui ne réussit pas à puiser dans l’énergie et la créativité de sa jeunesse se retrouvera distancée». Le volet Education, formation et emploi continue à nous bloquer sérieusement dans un équilibre sous-optimal. Et ce en dépit de tous les efforts enregistrés ces dernières années ; particulièrement sur le plan financier et budgétaire. Prenons un seul exemple. Entre 1999 et 2018 notre indice IDH est passé de 0,52 à 0,67, soit une évolution de 28%. Ce n’est pas suffisant. Nous demeurons classés 123e sur 189 pays. Ce résultat n’est pas bon. Il nous interpelle, et questionne notre mode opératoire sur ce grand chantier. Il faut noter que c’est particulièrement notre scoring en Education qui nous place dans un rang en deçà de nos capacités et des efforts entrepris ».

Pour cet expert, «il suffit d’analyser les cohortes des «chômeurs diplômés de longue durée» pour se rendre compte de l’immensité de ce chantier, et des risques multiples qu’il peut générer à terme. C’est là où se situeront les enjeux économiques et sociaux de demain. Sans l’inclusion des jeunes et des femmes, aucun progrès ne pourrait être garanti. Et c’est justement cette inclusion des femmes et des jeunes qui consolidera demain notre capital social. Pour ce faire, on a besoin d’une politique d’éducation et de formation de qualité capable et disposant de moyens pour faire les arbitrages nécessaires. Pas seulement en termes de vision et de programmes, mais également en optant pour une autre gouvernance qui revoit en profondeur le mode de fonctionnement de ce secteur de l’Education et de la Formation».