Le Maroc perd-il de son attractivité ?

Entreprises juin 2019

Le Maroc perd-il de son attractivité ?

Le départ brusque de bombardier suscite encore des interrogations. Au-delà de son impact socio-économique, ce retrait pose avec acuité la question sur l’offre Maroc destinée à attirer les investisseurs étrangers. Mais pas seulement, l’enjeu serait aussi de faire émerger des champions nationaux au sein du tissu industriel marocain.

Coup dur pour l’industrie marocaine. La décision de retrait du Maroc, annoncée en mai dernier, par le constructeur canadien Bombardier suscite encore des interrogations. La sortie du ministre de l’Industrie et ses explications ne semblent pas avoir réussi à apaiser les esprits : de nombreuses questions restent en suspens. Pourquoi le fabricant canadien, qui annonçait début 2019 l’extension de son site de Nouaceur Midparc, décide-t-il, trois mois plus tard, de plier bagage? Où se trouve la faille? Quel est le talon d’Achille de l’offre marocaine responsable de ce retrait? D’autant que l’avionneur s’inscrivait dans une stratégie de développement à long terme au Maroc en parfaite conformité avec son engagement, dans le cadre du mémorandum d’entente signé avec le gouvernement marocain en 2011, d’investir 200 millions de dollars au Maroc pour le développement d’une unité de production industrielle de calibre mondial, avec à la clé la création de 850 emplois directs, à l’horizon 2020.

Pour expliquer son désengagement, Bombardier, qui est tenu de trouver preneur à son site, invoque un repositionnement stratégique de la société mère qui souhaiterait simplifier sa structure par la création d’une division aéronautique unique réunissant ses activités d’avions d’affaires et de court-courriers et la cession de ses actifs non stratégiques, en l’occurrence au Maroc et en Irlande du Nord.

Un repositionnement stratégique aux conséquences dangereuses

Certes, ce genre de repositionnement stratégique est fréquent dans les grandes industries au vu des différentes contraintes et mutations auxquelles elles sont confrontées. Il n’en reste pas moins qu’il pose aux pays d’accueil, comme le Maroc, de sérieux problèmes. A commencer par l’impact socio-économique et les incertitudes que font planer de tels retraits sur l’activité en question. Mais le plus dur reste, de l’avis d’observateurs, l’impact sur l’image et sur l’attractivité de la destination Maroc pour les investissements directs étrangers (IDE). «Le départ d’un poids lourd de l’industrie aéronautique comme Bombardier constitue une mauvaise publicité pour l’image du Maroc et écorne sérieusement son attractivité», constate le professeur d’économie Hicham El Moussaoui. Ce coup, ajoute-t-il, est d’autant plus dur qu’il coïncide avec une période de chute des investissements étrangers qui ont reculé de 47,2% en une année. D’ailleurs, estime l’économiste, au vu de la taille de son économie, les IDE drainés par le Royaume sont inférieurs à ses potentialités. Aussi, prévient-il, «le risque que ce désengagement fasse des adeptes est à prendre au sérieux». C’est aussi l’avis de l’économiste Mehdi Lahlou qui pointe du doigt le manque de compétitivité de l’offre du Maroc qui se cantonne depuis toujours à un rôle de sous-traitant: «L’offre marocaine reste limitée. Nous ne sommes présents ni sur le milieu de la chaîne ni dans le software, encore moins dans la recherche». Résultat: le Maroc reste une destination limitée, perçue encore comme un atelier par les grands investisseurs qui n’y voient qu’un site de la sous-traitance. Autrement dit, la compétitivité de la destination Maroc ne tient qu’à sa main-d’œuvre moyennement qualifiée et peu coûteuse.

Hammad Kessal, économiste et ancien président de la Fédération des PME, estime pour sa part que le retrait de Bombardier devrait inciter le Maroc à revoir sa copie s’il souhaite continuer à attirer des investisseurs étrangers et surtout à les retenir. «L’offre Maroc n’a pas évolué et ne s’est donc pas adaptée aux nouvelles exigences des investisseurs. Ce sont les mêmes arguments d’un pays moins-disant fiscal avec une main-d’œuvre peu coûteuse qui sont ressassés à l’envi», fustige Kessal qui déplore, par ailleurs, l’absence d’un modèle industriel viable. Il en veut pour preuve le positionnement du Maroc sur le segment de la sous-traitance. «Des pays à économie similaire et qui étaient aussi dans une approche de sous-traitants, comme la Turquie ou la Corée du Sud par exemple, ont su monter en compétence en se positionnant sur des segments à plus forte valeur ajoutée. Aujourd’hui, ils figurent parmi les nouveaux pays industrialisés (NPI)», fait remarquer Kessal. C’est dire que le modèle low-cost du Maroc a montré ses limites et l’attractivité de la destination marocaine ne pourrait se maintenir face à l’émergence de pays comme ceux de l’Europe de l’Est ou comme l’Éthiopie par exemple qui fait mieux que le Maroc en étant deuxième destination des IDE en Afrique en 2018 derrière l’Égypte. «Ce n’est plus le coût de la main-d’œuvre ou sa disponibilité qui fait la différence, mais sa qualification, sa flexibilité et son adaptabilité», rappelle El Moussaoui.

Les limites de l’effet vitrine

Pour pallier ces limites, l’État déroule le tapis rouge devant les grands investisseurs. C’était le cas pour Bombardier d’autant que le Maroc était en compétition avec la Turquie, souligne El Moussaoui en précisant que «c’est la générosité de l’État marocain qui a fait pencher la balance en sa faveur». L’universitaire cite, entre autres, des incitations fiscales dont notamment l’exonération d’impôts pendant cinq ans, des aides au foncier et un appui à la formation. En effet, poursuit El Moussaoui, loin d’une logique de construction d’un modèle industriel viable, les pouvoirs publics misent plutôt sur l’«effet vitrine», consistant à attirer le plus rapidement possible de grands noms. Ils pensent ainsi favoriser un effet d’entraînement pour d’autres investisseurs potentiels. Certes, jusqu’à maintenant, cette approche a permis d’attirer des poids lourds dans différents secteurs. Mais, la question est de savoir comment les retenir et surtout comment, dans des domaines caractérisés par une grande volatilité de capitaux, se prémunir contre d’éventuels désengagements comme celui de Bombardier. D’autant que le Maroc n’est pas encore en position de force pour imposer des garanties ou dicter ses conditions pour retenir et fidéliser ses investisseurs. «La meilleure garantie reste le renforcement de sa compétitivité face aux destinations concurrentes et une adaptation continue pour se mettre au diapason des exigences d’un environnement en mutation permanente», recommande El Moussaoui. Pour cela, une réforme globale du cadre institutionnel s’impose afin d’assoir des bases solides pour un modèle industriel viable et une meilleure attractivité des IDE. C’est aussi l’avis de Hammad Kessal qui précise que cette réforme devrait focaliser non seulement sur l’investissement étranger mais également s’étendre pour inclure l’investissement domestique. En faisant bénéficier les investisseurs marocains des mêmes avantages que les étrangers, estime Hicham El Moussaoui, nous assurerons, d’une part, un élargissement de la base d’investissement. Et d’autre part, l’émergence d’entreprises marocaines dans différents secteurs d’activités constituant ainsi des écosystèmes attractifs d’investissements étrangers. Le Maroc a donc encore une carte à jouer en favorisant le développement et l’émergence d’entreprises marocaines dans différents secteurs d’activités. L’enjeu principal sera alors autant la capacité à attirer et retenir les gros industriels étrangers, que l’aptitude à en faire émerger de nouveaux au sein même du tissu industriel marocain.