Le dernier acte !

Enquête juin 2019

Le dernier acte !

Alors que la population juive tend à disparaître, la restructuration de ses instances représentatives pose plus de questions qu’elle n’en résout.

«Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Amir Al-Mouminine, a donné Ses Très Hautes Instructions au ministre de l’Intérieur pour l’organisation des élections des Instances représentatives des communautés israélites marocaines, non tenues depuis 1969». C’est sur ce ton lapidaire que le communiqué du ministère de l’intérieur est venu suite à la nomination du nouveau «Av Beth Din», ou «dirigeant du Tribunal religieux», Yoshiahu Yosef Pinto, à Casablanca. Le communiqué, daté du 19 avril, va encore plus loin: «Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste, a demandé également au ministre de l’Intérieur de veiller dorénavant au respect de la périodicité du renouvellement de ces instances conformément aux dispositions du Dahir du 7 mai 1945 relatif à la réorganisation des comités de communautés israélites». Une remise en cause à peine voilée de la légitimité de la nomination de Yoshiahu Yosef Pinto faite en présence du Wali de la région Casablanca-Settat le 13 avril à la synagogue Beth El dans la capitale économique du royaume, soit une semaine plus tôt.

A l’origine, une nomination

Annoncée au départ dans la presse israélienne et marocaine comme Grand Rabbin du Maroc, la communication autour de la nomination du rabbin Pinto a vite été rattrapée par le Conseil de la Communauté Israélite du Maroc (CCIM), le 15 avril. Celui-ci a promptement démenti l’information en précisant qu’il s’agissait de la création d’une institution nouvelle au Maroc: le Beth-Din, une institution religieuse essentiellement chargée d’organiser le service de la cacherout (le code alimentaire religieux des juifs pratiquants). «Le CCIM a décidé la création d’un Beth-Din Maroc pour différencier les responsabilités des chambres rabbiniques, des tribunaux marocains avec les autres tâches du rabbinat dont la cacherout. Cette distinction est spécifique au Maroc où les tribunaux sont une partie intégrante du système judiciaire national», précise le communiqué. Et d’ajouter: «Dans un futur très proche, le CCIM procédera à la désignation et à l’intronisation du futur Grand Rabbin du Maroc dont la désignation est en cours de finalisation». Selon une source bien introduite au sein de la communauté israélite casablancaise, «dans l’invitation reçue par les membres de la communauté, il n’était pas du tout question d’une quelconque nomination, ni de la création d’une Yeshiva ou d’une nouvelle institution, mais d’un cérémonial religieux avec la présence d’un rabbin venu d’Israël», glisse notre source. Un mélange des genres et un cafouillage, du moins dans la communication, qui a apparemment suscité la réaction du cabinet royal via le communiqué du ministère de l’Intérieur. En effet, la désignation du Grand Rabbin du Maroc est bel et bien une prérogative de l’institution de la commanderie des croyants, Imarat Al Mouminine. De même, la création d’un Av Beth-Din pourrait crèer la confusion avec le président du tribunal rabbinique dépendant, lui, du ministère de la justice et prononçant ses jugements au nom du Roi sur les affaires de droit de la famille et de succession impliquant des juifs marocains. Cette nomination peut aussi faire doublon avec la commission de la cacherout déjà en place, notamment à Casablanca, accueillant la plus grande communauté juive marocaine. La création par Serge Berdugo, Secrétaire Général du CCIM de ce nouvel étage, aurait-elle déplu en haut lieu? Le ton du communiqué du département de l’intérieur le laisserait entendre. Il met surtout à rude épreuve sa crédibilité en rappelant la non-conformité avec les lois marocaines des instances de la Communauté. Un rappel à l’ordre à mettre aussi en perspective avec le fait que la personnalité choisie pour occuper ce poste créé ad hoc ne suscite pas forcément l’adhésion de tout le monde. Et c’est le moins qu’on puisse dire. «Cette nomination est en relation avec des enjeux qui ne concernent pas forcément la communauté», estime Raphaël Devico, une des figures actives de la communauté juive marocaine. Industriel et impliqué dans la vie communautaire, il a, à plusieurs reprises, ces dernières années pris position contre la gestion des affaires de la communauté juive marocaine, notamment à travers des lettres ouvertes et des sorties médiatiques. Pour lui, la personnalité du nouveau Av Beth-Din est très contestée, un rabbin en tant que leader religieux doit être irréprochable. «Beaucoup de gens sont catastrophés par cette nomination pour plusieurs raisons. D’une part, parce que la personne en question ne connaît pas le Maroc. Elle n’est pas née ici, elle ne parle ni le dialecte marocain, ni même le français d’autant plus qu’il y a des gens qualifiés que ce soit pour enseigner le judaïsme marocain ou pour la cacherout. Ensuite ses démêlés avec la justice en Israël et aux États-Unis sont de notoriété publique, ce qui touche à l’image du Maroc et de sa communauté. Comment peut-on accepter une personne comme ça?!». Un point noir sur le CV de celui qui, dans la foulée de sa nomination, a annoncé l’ouverture d’une Yeshiva (Ecole religieuse supérieure) pour promouvoir le judaïsme marocain. Celle-ci doit accueillir à Casablanca une quarantaine d’étudiants venant de plusieurs pays. Elle est adossée à une nouvelle fondation qui devra la financer (voir encadré).

Visé par des gangsters

Par ailleurs, il est intéressant de signaler que le rappel à l’ordre du cabinet royal vient quasiment un mois après le démantèlement par la Brigade Nationale de la Police Judiciaire (BNPJ) d’un réseau de trafic de nationalité marocaine impliquant au moins 5 ressortissants israéliens dont plusieurs sont inscrits sur la liste rouge d’Interpol pour des crimes violents et trafic de drogue. Selon les informations recoupées par Economie Entreprises auprès d’une source autorisée à la DGSN, il s’agirait d’un réseau de 33 à 35 personnes (l’enquête est toujours en cours) dont un Marocain de confession juive, plusieurs policiers, fonctionnaires, agents d’autorité… en plus des destinataires des passeports. Les principaux accusés ont falsifié des actes de naissance et entamé des procédures judiciaires au profit de citoyens israéliens dont les parents ne sont pas nés au Maroc dans le but de leur obtenir une carte d’identité nationale et un passeport marocain. Des agents administratifs leur ont facilité la tâche moyennant des pots-de-vin allant de 5.000 à 7.000 dollars pour chaque personne, versés par des Israéliens pour obtenir des documents de résidence et d’identité. Notre source à la DGSN ne précise pas s’ils visaient à s’installer au Maroc ou pas. Toutefois, depuis 2012, la presse se fait l’écho de plusieurs affaires d’Israéliens connus pour leur appartenance à la pègre cherchant à s’implanter au Maroc. Un article du quotidien Haaretz publié en septembre 2014 a même titré: «Le Maroc, nouvelle destination de fuite pour les présumés gangsters israéliens». Dans cette enquête, le journal revient sur l’histoire de plusieurs figures puissantes de la mafia israélienne (comme Gabriel Ben-Harush et Shalom Domrani, recherchées pendant des années par Interpol), qui se sont installées au Maroc pour fuir la justice de leur pays ainsi que d’affaires de blanchiment d’argent allant jusqu’à 20 millions de dollars. La presse s’est aussi fait l’écho d’une affaire de fuite de ressortissants israéliens présumés coupables de crimes comme le viol qui auraient choisi de s’installer au Maroc pour profiter de l’absence de traités de coopération judiciaire et d’extradition entre le Maroc et Israël.

Risque de réputation

«La nomination de Pinto au Maroc a beaucoup fait parler d’elle aussi bien ici qu’à l’étranger, tout comme l’histoire du trafic de passeports marocains. Des liens ont commencé à se faire dans la tête des gens. Ça fait beaucoup de mal à l’image du Maroc et de sa communauté, ce qui peut être très négatif à terme», nous confie sous le sceau de la confidentialité un membre de la communauté contacté pour les besoins de cet article. «Le nombre de juifs marocains ou d’origine marocaine vivant à l’étranger dépasse le million. Nombreux sont ceux qui vivent entre le Maroc et un autre pays. Et au moins 100.000 juifs marocains reviennent chaque année pour faire du tourisme au Maroc. C’est une communauté qui reste attachée au pays et qui a rendu et continue à rendre de nombreux services. Notre réputation est donc fondamentale», tonne Raphaël Devico, visiblement excédé. Et d’ajouter: «Ces dernières années il devient de plus en plus difficile de plaider la cause du Maroc quand les instances de nos communautés ne se renouvellent pas, et la dernière nomination d’un Av Beth-Din controversé ne va pas améliorer les choses. Sa Majesté est bien conscient de cela, et il a demandé que ça change». Un avis que nuance Julien Nouchi, fiscaliste et militant associatif à Casablanca. «Il ne s’agit pas d’une priorité selon moi puisque les institutions fonctionnent relativement bien. Toutefois, le déficit de démocratie et de transparence découlant du non-renouvellement des représentants depuis plus de 30 ans soulève des malentendus et des rancœurs, ce qui empêche tout le monde de tendre vers le même objectif. Il n’est donc pas raisonnable d’entretenir des rivalités dans une communauté de quelques milliers d’âmes». Et le cœur de l’enjeu se situe à ce niveau. La communauté juive marocaine s’est réduite comme peau de chagrin depuis près d’un siècle au point où tout le monde s’attend qu’à ce rythme de dépopulation, elle va complètement disparaître dans les prochaines années. Ils ne sont plus en effet, selon les estimations, qu’entre 1.000 et 2.000 Marocains de confession juive encore installés de façon permanente au pays. Certains parlent de 3.000 ou 4.000 mais la plupart de nos contacts et des documents reprennent le chiffre de 2.000 personnes.

Comme peau de chagrin

Qu’ils soient de Casablanca, Rabat, Marrakech, Essaouira ou Tanger, ce nombre a été divisé par 10 en 20 ans et par près de 200 en 60 ans. Certaines villes du nord du pays, connues jadis pour leur communauté très dynamique comme Tanger et Tétouan, peinent aujourd’hui à célébrer leur culte tellement les effectifs se sont dégarnis. Ne disposant pas de statistiques officielles basées sur l’appartenance religieuse au Maroc, la population peut être approchée grâce au nombre de fidèles qui fréquentent la trentaine de synagogues encore ouvertes pour le shabbat au niveau du pays ainsi que les abattages rituels des services de la cacherout proportionnés pour 3.000 personnes. Bien que cette population s’étoffe pendant les diverses grandes fêtes religieuses du calendrier hébraïque, il n’en demeure pas moins qu’elle n’a fait que fondre depuis plus d’un siècle. Représentant près du tiers de la population marocaine à la fin du 19ème siècle, selon certaines sources, et 8% des Marocains à l’indépendance, cette population n’a cessé de décroître au fur et mesure des événements historiques (voir article suivant). Une réalité qui ne va pas s’inverser selon Sydney Corcos, un des grands spécialistes de la généalogie des familles juives marocaines. Descendant d’une famille de Toujar As’ Sultan, des familles juives historiquement liées au Makhzen, il vit depuis plus de 60 ans à Jérusalem. A la retraite, il travaille aujourd’hui sur le projet d’un musée du judaïsme et d’un centre de recherche à Essaouira aux côtés d’André Azoulay. Pour lui, il est quasiment impossible de voir un repeuplement juif au Maroc. «Le départ des juifs du Maroc est une tendance qui dure depuis plus d’un siècle et elle n’est pas près de s’inverser, pour plusieurs raisons. Le Maroc n’offre pas suffisamment d’opportunités de travail et de formation pour les jeunes générations comparé à d’autres pays. D’ailleurs, il n’y a pas que les juifs qui quittent le Maroc. Le pays ne s’est malheureusement pas développé assez vite, et les familles qui l’ont quitté se sont assimilées dans leurs nouveaux pays». La question du renouvellement des instances de cette communauté qui suscite le débat depuis 20 ans, occulte ainsi la question de fond liée à l’avenir de cette communauté au Maroc. «La réduction – selon moi inéluctable – de la communauté juive du Maroc n’est pas un frein à la présence juive dans notre pays, notamment en raison des nombreuses bonnes volontés de nos compatriotes musulmans d’entretenir et d’intensifier ce lien et cette mémoire. Mais malheureusement, je ne pense pas qu’il soit possible d’inverser la tendance au dépeuplement, même si je l’appelle de mes vœux. Je suis moi-même un contre-exemple puisque je suis né et j’ai grandi en France et j’ai décidé de venir m’installer au Maroc il y a quelques années, où j’ai pu récupérer la nationalité marocaine. Si pour moi l’installation au Maroc de personnes de confession juive en nombre ne me paraît pas envisageable, en revanche le socle des institutions actuelles, ainsi que le soutien de Sa Majesté en la matière permettent d’envisager l’avenir avec sérénité, afin de renforcer les liens avec la diaspora juive marocaine», affirme Julien Nouchi.

Des élections pour qui?

Pour notre fiscaliste et membre de l’association des amis du musée du judaïsme de Casablanca, «le communiqué du cabinet royal fait référence au Dahir de 1945. Or celui-ci est ancien et soulève de nombreuses questions d’ordre juridique auxquelles le ministère de l’Intérieur devra répondre: quels sont les postes mis en jeu lors des élections, quel sera le collège électoral? L’urgence est d’obtenir du ministère de l’Intérieur une clarification concernant les critères d’éligibilité, la définition du corps électoral et l’octroi de garanties sur la transparence et l’indépendance de ce processus. A ce titre, les instances et les personnes qui n’ont pas organisé d’élections depuis des décennies ne sont pas – selon moi – crédibles pour organiser ces élections de façon indépendante, en l’état actuel des choses». Le texte de 1945, lui-même une modification d’un Dahir de 1918, est, en effet, complètement anachronique en plus d’être anticonstitutionnel. Instauré le jour même de la défaite allemande après la Deuxième Guerre mondiale, alors que la population juive était forte de plus de 300.000 âmes, le Dahir de 1945 ne donne pas le droit de vote aux femmes par exemple, ce qui constitue une première discrimination. Il donne le droit de vote et de représentation à des «notables» ayant payé des taxes religieuses, donc il exclut les pauvres, ce qui est aussi discriminatoire. Le texte ne prévoit pas de modalité de vote ou de représentation de juifs marocains vivant à l’étranger du moins une partie de l’année, alors qu’une grande partie de la communauté juive marocaines qui a encore des attaches fortes ou des affaires au Maroc nomadise entre plusieurs pays, suivant en cela ses occupations professionnelles ou contingences familiales. Finalement, le Dahir de 1945 traite uniquement des questions liées à la gestion des œuvres caritatives et des biens communautaires juifs, il ne structure pas les aspects politiques d’une communauté présente plus à l’étranger qu’au Maroc. Interrogé par Economie Entreprises sur la possibilité de la réforme du texte, un haut cadre au Secrétariat Général du Gouvernement à Rabat affirme qu’aucun texte de changement de cette loi n’est aujourd’hui introduit dans le circuit législatif. Et d’ajouter: «Si cela se fait, ce sera sûrement à travers un Dahir rectificatif».

L’appel à des élections semble ainsi poser plus de questions qu’il n’apporte de réponses. D’autant plus que la situation de laisser-aller a duré pendant des décennies. D’aucuns y voient une tentative de renouvellement des réseaux d’influence du Maroc à l’étranger surtout avec les dernières évolutions que connaît la scène diplomatique internationale et la position de sa diaspora israélite. La dernière venue du conseiller de Donald Trump pour le Moyen Orient, Jared Kushner, au Maroc et sa visite privée en compagnie de Mohcine Jazouli, l’homme d’affaires d’origine marocaine Yariv El Baz et le rabbin David Pinto, cousin et oncle par alliance de Rabbi Yoshiahu Yosef Pinto, (mais en l’absence de ce dernier et de Serge Berdugo) à l’ancien cimetière hébraïque à Casablanca, tendrait à renforcer cette hypothèse.
Alors qu’il y a quelques décennies, le Maroc était le pays qui comprenait la plus grande communauté juive de la région Maghreb-Machrek, aujourd’hui tout le monde assiste impuissant à la disparition d’une des composantes de la population marocaine dont l’enracinement dans le pays remonte à près de 3.000 ans. Et malgré les nombreux chantiers en cours pour restaurer et promouvoir la culture et la mémoire juive marocaine, cette perte semble aujourd’hui jouée d’avance.