Présence symbolique

Enquête juin 2019

Présence symbolique

Tout comme la population, les affaires des familles juives marocaines ont tendance à rapetisser. Tour d’horizon.

«Le poids de la communauté juive est proportionnel à son poids démographique. Toutefois sa présence dans le Royaume, même en petit nombre, a une très forte valeur symbolique, au même titre que la venue du Pape François», résume Julien Nouchi, fiscaliste et militant associatif à Casablanca. Dans le business, la présence des familles juives marocaines a pendant une période structuré le commerce international du Maroc. A travers la figure des Tajer As’Sultan, les commerçants du sultan, certaines familles de commerçants, notamment juives du Maroc, avaient pour mission d’endiguer la pénétration commerciale et financière du Maroc durant le XIXe siècle. Ces grands négociants se spécialisent dans le transport, la banque, le commerce et participent à des monopoles. 

Du Tajer As’Sultan, au grand départ

Une élite économico-financière qui, soit à travers ses propres deniers ou encore à travers la cassette sultanine, avait les privilèges de l’Etat pour alimenter les marché de produis européens comme le sucre, le thé, les tissus, mais aussi des carrosses, des meubles, des médicaments, des montres, des horloges, etc. En relation avec les autorités du Makhzen et les maisons internationales, ils assurent aussi l’exportation de marchandises locales (céréales, cuirs et peaux, cire). Certaines familles, parfois les mêmes, contrôlent le commerce de détail par l’intermédiaire du colportage et de petites boutiques. Pendant les premières années du protectorat, les juifs marocains vont être impactés par le changement de structure, imposé par la colonisation. De nombreux juifs vont s’inscrire dans les écoles de l’alliance juive qui constituaient un réseau très dense dans les villes marocaines et seront de plus en plus francisées. Ils vont par la suite former une petite bourgeoisie d’employés, car maîtrisant aussi bien le français que l’arabe. Selon les chiffres compilés par Economie Entreprises dans un numéro spécial dédié à 100 ans de capitalisme au Maroc, publié en août 2011, «peu nombreuses sont les familles juives à avoir fait fortune. En 1949, on ne comptait que 9 juifs marocains ayant une fortune entre 10 à 30 millions de francs à Fès contre plus de 200 Marocains musulmans. Au total, ce sont en tout seulement 21 familles qui disposent de fortunes allant de 500.000 à 10 millions de francs contre près de 300 familles fassies musulmanes à la même époque.» Comme le reste des Marocains, ils seront entravés dans leurs affaires par les patrons français qui ne voient pas d’un bon œil que des Marocains puissent entrer en concurrence avec eux. Les grandes familles juives vont investir dans l’industrie, les travaux publics, la ferraille… Ils vont aussi investir dans la banque et la finance, notamment à Tanger. Toutefois, «les premiers Tujjar Es-Sultan ont commencé a quitter le Maroc dès la fin du XIXe siècle» affirme Sydney Corcos, lui-même descendant d’une de deux de ces familles, et un des grands spécialistes de la généalogie des familles juives marocaines. Entravé par la percée commerciale coloniale, plusieurs familles vont s’installer dans leurs pays de correspondance commerciale, en France, en Angleterre, en Hollande, etc. Avec le débarquement américain en 1942, et la création de l’Etat d’Israël en 1948, ce mouvement va s’accélérer. Avec les guerres israélo-arabes qui ont suivi, plusieurs vagues d’émigration de Marocains vont s’organiser, notamment soutenues par le mouvement sioniste, pour un départ massif des 300.000 juifs du Maroc de l’époque. La diaspora juive marocaine compte aujourd’hui quelque 1,2 million d’âmes selon les diverses estimations évoquées, dont 800.000 en Israël. Très peu de familles ont ainsi choisi de rester au Maroc et la plupart se sont consacrées aux affaires. 

Des succès en affaires

Ainsi, des certaines de familles d’entrepreneurs qui ont préféré rester au Maroc vont constituer de vraies success stories sur leur terre natale. On peut citer à titre d’exemple la famille de Jacques Toledano qui va fonder en 1961 le groupe Locafinance avant d’être premier franchisé Avis en Afrique en 1964. Spécialisé dans la location de voitures à longue et moyenne durées, le groupe revendique en 2018 un parc de 3.500 voitures avec une moyenne d’âge de moins d’un an. Basé sur un réseau de 20 agences et de 64 affiliés, le groupe plus que cinquantenaire réalise près de 230 millions de dirhams de chiffres d’affaires. Il emploie 120 personnes. Jacques Toledano était aussi industriel dans les secteurs du textile et du cuir, ainsi que du tourisme dans les premières années post-indépendance. Reprise depuis 2018 par le fils, Eddy-Richard Toledano, 35 ans, après le décès du fondateur, en 2017, l’entreprise familiale s’est récemment diversifiée dans les véhicules de tourisme avec chauffeur (VTC) et la mobilité, notamment en prenant une participation dans la startup portant l’application votrechauffeur.ma. Edy-Richard est né et a grandi en France. Il a débuté sa carrière en 2008 au sein du groupe familial après de brillantes études en mathématiques, statistiques et finances à l’Université Paris Dauphine en France, et une fugace carrière dans les bureaux newyorkais de Lehmann Brother. Il va ensuite gravir les échelons de l’entreprise en passant du poste de sales manager à Directeur général en 2014, en passant par secrétaire général et DGA. Il s’impliquera de plus en plus dans le développement de l’affaire familiale, dégageant le temps à son père pour ses activités associatives et de représentations entre la France et le Maroc. Grands mécènes, les Toledano sont aussi bien connus au Maroc qu’en France pour le soutien à la communauté juive, notamment à travers des bourses pour étudiants méritants et plusieurs dons à des fondations culturelles, notamment la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain. 

Les Devico, rois de la fraise

Les frères Devico se sont, quant à eux, lancés dans la fraise dans les années 60 sous l’impulsion du défunt roi Hassan II. A partir d’un noyau de quelques dizaines d’hectares dans la région du Gharb, et en agrégeant les agriculteurs de la région de Moulay Bousselham, la production est passée de quelques dizaines de tonnes à plus de 100.000 tonnes étalées sur 3.500 hectares aujourd’hui. Introduisant de nouveaux plans et de nouvelles techniques d’agriculture moderne importése, les Devico se targuent d’avoir «démocratisé la fraise» en baissant significativement son prix la rendant accessible pour une grande partie de l’année et à des prix raisonnables. En 1962, la famille rachète une petite usine de 400 m² fondée en 1929 à Meknès par le Français Paul Sibut associé à Neyron et la rebaptise Les Conserveries de Meknes (LCM). C’est la naissance du mythe des confitures Aïcha,  après la création du premier laboratoire agroalimentaire au Maroc. Dirigée encore aujourd’hui par Mardochée Devico, les confitures Aïcha produisent près de 2.000 tonnes par jour d’une quinzaine de fruits. LCM s’est aussi diversifié dans le haricot vert, les petits pois et divers légumes en conserves, les concentrés de tomates, en plus des champignons et cèpes, des câpres, etc. Annonçant un investissement de 100 millions de dirhams dans une unité de traitement écologique de l’huile d’olive, l’entreprise continue sa croissance et sa diversification en attaquant le marché des huiles d’olive haut de gamme essentiellement destinées à l’export. D’une dizaine d’employés dans les années 60, LCM en emploie entre 800 et 900 aujourd’hui et réalise près de 400 millions de dirhams de chiffre d’affaires dont près d’un quart vient de l’export. Ainsi on peut trouver des produits de LCM aussi bien dans les marchés africains qu’européens, américains ou moyen-orientaux. Son nom est aussi attaché au trophée Aïcha des Gazelles et le festival de cinéma d’animation de Meknès, devenus  des références dans la région. 

Riches et discrets

La famille El Baz est, elle, plus discrète bien que disposant d’un patrimoine conséquent. Victor et Rosine El Baz ont ainsi une longue histoire avec la voiture. Ayant intégré le secteur de la concession automobile depuis les années 60, la famille El Baz est aujourd’hui à la tête de la Centrale Automobile Chérifienne (CAC) générant près de 4 milliards de dirhams de chiffre d’affaires annuellement. Elle importe et distribue notamment les marques du Groupe Volkswagen au Maroc à savoir Volkswagen, Volkswagen Utilitaires, Audi, Škoda, Porsche et Bentley. Affichant près de 18.000 ventes annuellement, soit un doublement de taille en 10 ans, la famille El Baz continue à se développer, notamment dans les services.

Une autre famille juive marocaine est dans la location et la vente de voitures, c’est le cas de la famille d’Henry Abikzer. Très connu par ses show rooms à l’entrée de Rabat et sa concession Honda et Seat, il est aussi dans l’hôtellerie, le transport touristique, l’immobilier, etc. D’autres familles adeptes de la culture du secret se sont spécialisées notamment dans la promotion immobilière comme la famille Harroch dont les immeubles réputés de bonne qualité dans les quartiers de Racines et Gauthier à Casablanca attirent toujours la convoitise. Le fils Harroch, Jonathan, s’est lui lancé dans les salles de sport à travers la franchise City Club, revendiquant près de 30 clubs au Maroc avec plus de 130.000 adhérents. La famille Zaafrani, jouissant d’un prestige religieux et scientifique important, s’est positionnée dans le transit à travers Intermar. Les enfants, eux, ont des franchises de textile et prêt-à-porter comme Sinéquanone, Yamamay… Toujours dans le textile, la famille Azran produit et vend les denims Diesel aussi bien au Maroc qu’en Afrique. Dans le textile, la famille Chokran s’est lancée dans le tissage, la teinture dès les années 60, et continue cette activité encore aujourd’hui bien qu’elle ait été impactée par la désindustrialisation du secteur. La famille de Josef Levy, connue dans les milieux casablancais et rbatis pour la décoration haut de gamme, notamment dans le cristal, détient la franchise de la marque française Lalique et entre autres Enzo Home. Toujours dans le haut de gamme, la famille Azuelos est célèbre en tant que joaillier des puissants du Maroc depuis des décennies. Yariv El Baz est lui positionné sur la minoterie. Ce natif de Kenitra, aperçu à l’aise avec Jared Kushner à Casablanca, est né en 1976. Son père originaire de Bejaad était un proche du milliardaire Jo O’hanna pour lequel il était directeur au sein de la CMCP. Il est diplômé de l’école de commerce ESCP Europe Paris (promotion 1998) et fait une carrière dans la gestion de portefeuille, notamment à la BNP avant de fonder le groupe Ycap. Dit proche de Richard Attias tout comme de la famille présidentielle gabonaise, il se lancera au Maroc avec Forafric pour en faire un leader du marché en la fusionnant avec le groupe Tria. Ses ambitions africaines dans le secteur sont de notoriété publique. D’autres familles ont quant à elles complètement disparu des radars alors que leurs patrimoines s’élevaient à des centaines de millions de dollars. Le cas qui a été peut-être le plus médiatisé est celui de la famille de Jo O’hana, un Marocain de Meknès qui a constitué un vrai empire financier dans le sucre, le papier, le cartonnage, l’immobilier… estimé à près de 600 millions de dollars. Neveu du nationaliste et parlementaire Jacques O’hana, il fera notamment fortune en redressant et cédant CMCP pour 100 millions de dollars. Sa succession a finalement tourné à une bataille entre sa fille unique et son oncle et ses cousins. Bien que la liste ne soit, bien sûr, pas exhaustive, la présence des familles juives reste somme toute limitée au vu de la diversification du tissu économique du Maroc depuis les 30 dernières années. Ayant coïncidé avec la dernière vague de départs massifs des juifs marocains, le manque de jeunes pour développer les affaires se fait cruellement sentir. «Même celles gardant des affaires au Maroc, la plupart des familles juives marocaines sont établies dans plusieurs pays, notamment aux USA, au Canada, en France et en Israël. Les cas où les enfants reprennent les affaires familiales restent rares, puisque, en général, après leurs études ils préfèrent s’installer à l’étranger», souligne Raphaël Devico, frère de Mardochée et auteur de l’ouvrage de référence «Juifs du Maroc, des Racines ou des ailes» en 2015. Très peu de personnes, donc, pour réfléchir à développer les affaires localement. Une tendance inéluctable car selon une enquête réalisée par l’ethnologue Annick Mello, publiée en 2002, «puisque les élèves, juifs et musulmans, fréquentant les écoles juives sont préparés à poursuivre leurs études à l’étranger, on assiste à une émigration massive des bacheliers». Et d’ajouter plus loin: «La voie est tracée et la migration se poursuit inéluctablement, par un effet «boule de neige» : les frères et sœurs en France, en Israël, au Canada ou aux États-Unis préparent la venue des plus jeunes, puis les parents les rejoignent, s’ils en ont la possibilité financière […] «l’enfant sert d’appât»». Une conclusion poignante pour une situation non moins dramatique.