Maroc, Europe, Chine, ou un billard à trois bandes

Point de vue juin 2019

Maroc, Europe, Chine, ou un billard à trois bandes

Depuis plus d’une décennie le Maroc essaie en vain de tisser des liens économiques équilibrés avec la Chine et attirer ses investisseurs. Mais derrière la puissance de ce pays se cache un agenda que le Maroc n’arrive pas toujours à cerner. Sans réelle connaissance ni de la langue, ni de la culture ni des pratiques d’affaires, il y va à sa manière. Les multiples tentatives d’investissements chinois avortés au Maroc témoignent de la complexité de ce pays et appellent à une introspection.

Le premier grand projet remonte à 2005, à un moment où le Maroc préparait la mise en exploitation de TangerMed. Cette infrastructure a éveillé l’appétit des Chinois qui ont compris que le Maroc était une porte d’entrée vers l’Europe et à la main-d’œuvre bon marché. Une entreprise publique chinoise s’est alors rapprochée du Premier Ministre de l’époque, Driss Jettou, pour négocier la construction d’un second port de transbordement dédié à la Chine. Le choix s’est porté sur Nador, et l’idée du projet Nador West Med est née; une plateforme d’exportation dédiée aux entreprises chinoises pour desservir l’Europe.

Jettou avait personnellement mené les discussions avec cette holding publique pendant près de deux ans. Sauf que sous l’effet de la crise mondiale de 2008, ce groupe avait bizarrement coupé l’écoute et n’a plus donné suite. Même les courriers diplomatiques vers Pékin sont restés lettre morte!

En 2016, le groupe Haite propose de construire une cité industrielle à Tanger aux contours pharaoniques : 100 milliards de dirhams d’investissement, 20.000 hectares, installation de 200 entreprises, création de 100.000 emplois… Dans la hâte, on proposera de nommer ce projet Cité Mohammed VI Tanger Tech. Haite, ce groupe privé, qui n’a pourtant aucune expérience dans l’aménagement de zones industrielles ou de villes nouvelles, se retirera aussi rapidement qu’il est arrivé, laissant le Maroc dans l’embarras.

Deux ans plus tard, le projet refait surface, avec cette fois-ci un nouveau promoteur chinois, China Communications Construction Corp, CCCC.

La même année, BMCE Bank of Africa confie la construction de son projet de gratte-ciel à Rabat à la holding publique China Railway Construction Corporation. Deux ans plus tard, le projet accusant un retard inquiétant, le Président Othman Benjelloun, pourtant reconnu pour sa proximité avec la Chine, retire le projet à CRCC et le confie à Besix et TGCC.

En 2017, le Souverain reçoit en audience le Président de BYD, fabricant de véhicules électriques, qui signe avec Moulay Hafid Elalamy la réalisation d’un écosystème industriel dédié aux solutions de transport électrique de BYD (automobile, camions, bus, Skyrail, batteries). 18 mois plus tard, aucun signal concret, si ce n’est des messages rassurants émanant du Ministère de l’Industrie.

Quelle conclusion tirer de ces expériences avortées? Si aujourd’hui la Chine est le plus grand contributeur en termes d’IDE en Afrique, pourquoi le Maroc ne reçoit-il que des miettes ?

Malgré les discours optimistes, il faut d’abord accepter une froide réalité : le Maroc ne figure pas sur le trajet des nouvelles routes de la soie annoncées en 2013. Cette nouvelle stratégie d’influence mondiale de la Chine traverse 62 pays entre l’Asie et l’Europe et s’ancre directement au cœur du Vieux Continent. En 10 ans la Chine a investi dans 14 ports européens, dont six en contrôle.

Pour ce qui est de l’Afrique, la Chine a déjà choisi Djibouti comme sa porte d’entrée. Dans ce petit pays situé à la corne de l’Afrique, elle a investi des dizaines de milliards de dollars dans l’industrie de transformation et installé sa première base militaire à l’étranger.

Il est temps de repenser notre élan envers la Chine, et chercher le trajet qui mènera le Maroc vers les nouvelles routes de la soie qui vont redistribuer les cartes de 50% du commerce international. L’éclatement de la chaîne de valeur à l’échelle de l’économie mondiale est une opportunité de colocalisation pour le Maroc.

Développer des relations de triangulation avec les pays européens qui sont dans les nouvelles routes de la soie comme la France ou l’Espagne est une opportunité à saisir. Une sorte de billard à trois bandes où le Maroc apportera une véritable valeur ajoutée tout en s’insérant davantage dans sa zone économique de prédilection.