L’étrange destin de la ville de Settat

Economie mai 2019

L’étrange destin de la ville de Settat

Tantôt adulée, tantôt décriée, la ville de Settat peine à retrouver son lustre d’antan. L’âge d’or qu’elle a vécu dans les années 80-90 lui semble aujourd’hui inaccessible. Des tentatives de relance sont amorcées de temps en temps, mais sans grand succès ni conviction. Retour sur le destin de la capitale de la Chaouia.

L’élan tant attendu de la capitale de la Chaouia n’aura finalement pas lieu. Ou en tout cas, pas de sitôt. Plongée dans une léthargie comateuse depuis quelques années, Settat semble résister à toute velléité de relance. Après un léger sursaut entamé il y a une dizaine d’années, la ville replonge dans son atonie. Pourtant, des investissements à coup de milliards de dirhams avaient été annoncés en grande pompe (projet de ville industrielle intégrée Ditema, aciéries, cimenteries…), mais aucun n’a encore vu le jour. Et en attendant, les anciennes unités qui faisaient la gloire de la ville, il y a une vingtaine d’années, se meurent lentement. «Il est bien loin le temps où Settat attirait les grands investisseurs de renom comme Settavex, Cristalstrass, Roca,…», se rappelle Mohamed Bazi, directeur général de Boyauderie Atlantique dont l’activité est essentiellement tournée vers l’étranger. Sa PME figure d’ailleurs parmi les premières à s’installer à la zone industrielle (ZI) de Settat. «Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 5 à 6 entreprises à résister encore alors que nous étions une vingtaine au début», déplore-t-il. Et pour cause, cette ZI, grande fierté de la ville pendant des années, ne répond plus aux attentes des entreprises. Sur place, des industriels égrènent une longue liste de manquements et de dysfonctionnements: carence de terrains équipés, absence de services de maintenance et de gestion, faiblesse de l’éclairage public, voieries vétustes, … et plus inquiétant, le climat d’insécurité qui règne dans la ZI : «nos ouvrières se font agresser chaque jour. Elles ne peuvent plus s’aventurer seules dans la ZI. Nos multiples sollicitations et relances sont restées lettre morte auprès des autorités. La ZI est complètement abandonnée à son triste sort», fustige le patron d’une PME à Settat. Et d’ajouter: «La ZI est devenue le fief d’une activité informelle dont nous ignorons tout. Certaines unités qui ont cessé leur activité depuis des années louent leurs locaux à des Chinois». Interrogés sur les raisons de ce triste état des lieux et sur les solutions pour rectifier le tir, autorités et différents responsables se contentent d’évoquer les programmes de réhabilitation des ZI, des études et diagnostics lancés et dont les résultats se font attendre. «Settat et Berrechid font partie d’un vaste programme de réhabilitation des zones industrielles. Nous bénéficions de l’appui des autorités et d’un financement du Fonds des zones industrielles durables (Fonzid) lancé par l’Agence Millennium Challenge Account (MCA-Morocco)», indique Hayat Berka, présidente de la CGEM-Settat. Ces actions visent, précise-t-elle, à requalifier les zones industrielles existantes par une réhabilitation des infrastructures, une amélioration de la gestion des services aux entreprises et un renforcement de la sécurité. Des extensions de ZI et de nouvelles créations sont également au programme. Reste à savoir si de telles actions seraient suffisantes à rendre à Settat son lustre d’antan.

Des observateurs et des industriels en doutent fort. «L’âge d’or qu’avait connu Settat dans les années 80-90 était la résultante de plusieurs paramètres et actions dont notamment le leadership de certaines figures politiques et économiques de l’époque qui voulaient à tout prix ériger Settat en pôle industriel», témoigne un industriel. C’est aussi ce que pense l’ancien patron de Tavex, José Miguel Zaldo, qui affirme que sa décision de s’implanter à Settat a été conseillée et soutenue par plusieurs personnes influentes à l’époque dont il cite notamment Hassan Ouchen, l’ancien Wali, Azeddine Guessous, ex-ambassadeur du Maroc en Espagne, Mohamed Kabbage, Driss Jettou et même Driss Basri. Avec le concours de Salah Eddine Mezouar, Badr Kanouni, Said El Messal et beaucoup d’autres. L’homme d’affaires espagnol affirme que grâce à leur soutien, il était en mesure alors de relever le défi de son implantation à Settat. D’autant qu’en 1989, date de son implantation, «le contexte global était compliqué car le Maroc ne figurait pas encore parmi les priorités d’investissement des Européens». Il faut dire qu’en plus de «l’appui officiel» des autorités et décideurs, les opérateurs de l’époque bénéficiaient d’autres facilités et incitations allant d’une offre de foncier à prix préférentiels à des facilités de crédits, en passant par une accélération des processus des autorisations, allégement et facilité des procédures administratives et opérations d’import-export. Mais, la vraie carte gagnante de la ville de Settat résidait ailleurs : l’ancienne charte d’investissement. Découpant le territoire marocain en zones selon leur attractivité, le document classait Settat et sa région dans la zone 4 à l’instar de villes comme Guelmim, Boujdour, Chefchaouen, Es-Semara, Oued-Eddahab, Tata ou Tan Tan… Un statut qui octroyait à la ville des avantages de taille destinés à attirer les investisseurs, dont un traitement fiscal attrayant avec notamment un allégement de l’IS et de l’IR. C’est ce qui explique que la ruée des grands investisseurs à l’époque sur la ville va stopper net dès que cette manne s’est tarie. En effet, le 30 juin 1998, est promulgué le décret d’application (n° 2-98-520 du 5 Rabii I) sur la loi n°24-86 relative à l’impôt sur les sociétés et la loi n° 17-89 sur l’impôt général sur le revenu qui retire la ville de Settat de la liste des préfectures et provinces bénéficiaires de ce régime préférentiel. A cela s’ajoutent toutes les conséquences liées à la disgrâce qui avait frappé alors certaines grandes figures de la région. Résultat : Settat perd subitement son attrait. Les investissements commenceront à se faire rares voire nuls. Pire, des cessations d’activité et fermetures d’unités industrielles vont se succéder plongeant la ville dans le marasme et l’atonie dont elle tente de sortir aujourd’hui encore. «Bon nombre d’entrepreneurs, face à cette situation qui s’est entretemps accentuée par l’impact de la crise internationale, ont préféré abandonner leur activité au Maroc, certains sont même partis en laissant de lourdes ardoises aux banques, d’autres sont toujours empêtrés dans des procès interminables», déplore le patron d’une PME de la ZI de Settat. Pour lui, «les autorités pressées d’installer Settat en grand pôle économique se sont précipitées sur les premiers investisseurs sans grand discernement».

Dix ans après, la ville amorçait un léger décollage mais cette fois-ci en misant plus sur des PME-PMI et quelques rares grands investissements. Sauf que ce bond aura été de courte durée ou en tout cas insuffisant pour pérenniser l’attractivité de la ville. Et pourtant Settat ne manquait pas d’atouts avec sa position géographique privilégiée, sa grande connectivité aux axes routiers, autoroutiers et ferroviaires, l’existence d’un vivier d’une main-d’œuvre qualifiée (université, ENCG, …), disponibilité de foncier facilement mobilisable… Ces attraits restent insuffisants en l’absence de l’essentiel : «une vision et un leadership», laisse entendre un entrepreneur sur place qui déplore l’absence de relève ou d’homme fort pour prendre les choses en main.

En attendant des jours meilleurs, les entrepreneurs actuels résistent bon an mal an. «Nous avons choisi de rester dans la ZI de Settat en dépit du marasme ambiant. Tant que nous avons notre main-d’œuvre sur place, nous poursuivrons notre activité», promet Mohamed Bazi. Un répit qui, selon lui, pourrait bien s’avérer de courte durée : «la relève choisira peut-être de partir à la recherche d’un meilleur environnement et de meilleures conditions de travail».

Comment Berrechid éclipse Settat

Alors que Settat se débat pour renaître de ses cendres, Berrechid affirme lentement mais sûrement son positionnement en tant que pôle industriel dynamique et attractif. Bénéficiant d’une position géographique de choix avec une plus grande proximité de Casablanca et d’une connectivité routière, autoroutière et ferroviaire, elle commence à faire de l’ombre à Settat. Les chiffres sont d’ailleurs parlants : sur les 313 projets agréés, entre 2010 et 2015, 72% sont pour la province de Berrechid et 28% pour celle de Settat. Sur la même période et sur les 41 milliards de dirhams d’investissement réalisés dans les deux provinces, Berrechid se taille la part du lion avec plus des 70%. Berrechid l’emporte aussi sur le registre de création d’emplois avec 81% de l’ensemble des 84.689 postes pourvus entre 2010 et 2015. Berrechid se démarque aussi par son offre immobilière professionnelle avec des ZI nouvelle génération dédiées à la PME-PMI et développées dans le cadre de partenariat public-privé. C’est le cas notamment avec son projet de parc industriel EcoPark. Ce projet de ZI locative est porté par la Chambre française de commerce et d’industrie (CFCIM) en partenariat avec le MCI et la commune de Sidi Elmekki et l’appui du ministère de l’intérieur (principalement pour libérer le foncier). Ce projet de parc est destiné essentiellement aux PME-PMI et s’étend sur une superficie de 61 hectares avec 192 parcelles et une capacité d’accueil supérieure à celle de Settapark également portée par la CFCIM. «Forte de ses premières expériences pilotes avec les premières ZI de Ouled Saleh et Bouskoura, notamment dans la résolution de problèmes inhérents aux parcs industriels tels que la maintenance et la spéculation foncière, la CFCIM duplique ses parcs à Settat et Berrechid», souligne Mounir Benyahia, directeur des parcs industriels de la CFCIM. Les travaux de viabilisation ont été achevés en mars 2019 et les travaux de construction démarrent, indique-t-il. En termes d’emplois, ce parc table sur quelque 8.000 postes. «Un objectif qui sera largement dépassé, estime Benyahia, au vu des annonces des premiers investisseurs comme Léoni qui envisage de créer quelque 4.000 postes.

Une aubaine, sans doute, pour Berrechid, mais aussi pour la ville de Settat pour contribuer à résorber en partie le déficit d’emploi des lauréats du pôle universitaire. En attendant que la capitale de la Chaouia sorte de sa léthargie.