Amina Figuigui, DG de l’Office national des pêches (ONP)

Interview mai 2019

Amina Figuigui, DG de l’Office national des pêches (ONP)

À une année de son échéance, le Plan Halieutis cumule les réalisations. Mais si les indicateurs chiffrés sont au rendez-vous, beaucoup de choses restent encore à faire. La Directrice générale de l’ONP a accepté de nous recevoir pour faire le bilan du secteur.

Nous avons essayé de vous joindre à plusieurs reprises avant d’obtenir ce rendez-vous. La Directrice Générale de l’ONP est-elle très occupée ces derniers temps ?
Effectivement, comme tous les responsables, j’ai un agenda chargé. De plus, après la grande mobilisation pour l’organisation du Salon Halieutis, il fallait reprendre dans les 48 heures le monitoring des projets de l’Office et se consacrer à la poursuite de la mise en œuvre du plan d’action 2019.

Il faut dire que vous n’avez pas le profil type: expertise comptable, CDG, CDVM… vous cumulez une belle carrière dans la finance. Comment vous êtes-vous retrouvée dans le monde de la pêche ?
L’expertise comptable m’a appris à être rigoureuse et consciencieuse et m’a donné l’opportunité d’appréhender différentes problématiques inhérentes à plusieurs secteurs. Mon expérience au sein du Conseil Déontologique des Valeurs Mobilières (actuellement AMMC), m’a par ailleurs permis d’élargir mon spectre et de développer ma capacité d’adaptation, qualité qui m’a beaucoup aidée dans le monde la pêche. En définitive, savoir écouter, s’adapter, se remettre en question sont autant de qualités nécessaires pour tout dirigeant.

Mais c’est un secteur qu’on a tendance à considérer comme masculin par excellence. C’est facile pour une femme d’évoluer dans ce milieu ?
Je ne suis pas la seule femme à occuper un poste de responsabilité dans le secteur de la pêche. J’ai l’intime conviction que lorsqu’on fait preuve de sérieux, d’engagement et de diligence, il n’y a pas de difficulté particulière à se faire accepter et respecter. Notre objectif à tous, femmes et hommes, est de contribuer au développement du secteur.

Vous revenez du Salon Halieutis, comment s’est passée cette 5e édition ?
Cette édition est une vraie réussite, dont nous sommes très fiers. Notamment du fait que la demande était supérieure à l’offre et la commercialisation des stands a atteint les 100% quelques semaines avant le démarrage du Salon, ce qui est une première ! Le Salon a également gagné en notoriété mondiale avec la participation de plus de 300 exposants, dont 46% d’internationaux venus de 39 pays, et un taux de retour élevé. Il s’est également démarqué par la présence de 50.000 visiteurs grand public et professionnels. Ces derniers ont pu saisir bon nombre d’opportunités d’affaires.

Des indicateurs chiffrés sur ces affaires ?
Nous ne disposons pas du détail des affaires conclues pendant le Salon mais le feed-back des opérateurs est positif. L’analyse des appréciations des exposants montre que ces derniers sont très satisfaits et considèrent désormais cet événement comme un rendez-vous professionnel incontournable et une véritable plateforme de business.

L’organisation du Salon Halieutis était censée accompagner la mise en œuvre du plan éponyme. Qu’est-ce qui a été fait jusqu’à présent au niveau de la stratégie ?

La Stratégie Halieutis s’est traduite par une feuille de route bien tracée prenant en compte les impératifs d’un développement fort et durable. Dans ce cadre, le Département de la Pêche Maritime a, entre autres, mis en œuvre plusieurs actions visant la préservation de la ressource, en instaurant les mesures nécessaires à même d’assurer une exploitation optimale et durable des espèces halieutiques. En effet, grâce aux plans d’aménagement des pêcheries (poulpe, crevette, petits pélagiques, algues), basés sur les analyses de l’Institut National de la Recherche Halieutique, 96% de l’objectif fixé par la stratégie Halieutis est atteint. La valorisation des captures, préoccupation majeure des acteurs, s’est également traduite par l’effort considérable d’investissement pour doter le secteur d’infrastructures modernes de commercialisation, répondant aux exigences et standards internationaux. Ainsi, 11 halles au poisson dites de nouvelle génération ont été construites et 10 marchés de gros au poisson modernes ont été réalisés.

D’autre part, il y a lieu de citer l’introduction de l’usage des contenants normalisés, projet structurant, ayant contribué, de façon significative, à la préservation de la ressource et à une meilleure valorisation des produits. Ainsi, nous avons mis à la disposition des opérateurs des caisses en plastique normalisées destinées à éliminer la pêche en vrac et à remplacer les caisses en bois, lesquelles ne répondent pas aux normes d’hygiène et de salubrité requises. Pour la gestion de ce projet, l’ONP a mis en place des Unités de gestion des contenants normalisés (UGCN) se composant d’un local équipé de tunnels de lavage pour assurer le nettoyage des caisses. Grâce à ces réalisations, parmi d’autres, le secteur a connu au cours de cette décennie une importante évolution, à la fois qualitative et quantitative. Ainsi, il a enregistré à fin 2018 un volume de débarquements de 1,37 million de tonnes, dont 1,31 million pour la pêche côtière et artisanale. Ce qui correspond à une croissance annuelle moyenne de la production globale de 2,3% entre 2010 et 2018. En valeur, le chiffre d’affaires global du secteur s’est élevé à 11,4 milliards de dirhams en 2018, enregistrant une croissance annuelle moyenne de 7,2%. En ce qui concerne les exportations des produits halieutiques, elles ont été marquées en 2018 par une progression de 9,9% de la valeur des poissons frais et par une hausse de 8,9% de la valeur des préparations et conserves de poissons et crustacés.

Mais il reste encore des choses à améliorer…
Certes, les réalisations sont nombreuses et importantes, mais il reste du chemin à parcourir vu que nous sommes dans un processus continu d’amélioration. Le secteur de la pêche dispose d’un important potentiel de développement, lequel est mis progressivement à profit à travers les actions d’accompagnement pilotées par notre ministère de tutelle.

Quid du petit pêcheur? Comment sa condition s’est-elle améliorée ?
A part les mesures citées, plusieurs autres actions ont été mises en œuvre pour améliorer les revenus et les conditions de travail des marins-pêcheurs. Parmi ces actions, il y a lieu de citer le Plan national d’aménagement du littoral pour la réalisation de Points de Débarquement Aménagés (PDA) et de Villages de Pêche (VDP), le programme «Ibhar» de mise à niveau et de modernisation des flottes côtière et artisanale, la mise en place de la couverture sociale (CNSS) au profit des marins-pêcheurs ainsi que la mise à disposition de caissons isothermes, au profit du segment de pêche artisanal.

Sans oublier que le projet des «contenants normalisés» a permis d’améliorer nettement les revenus des armateurs et des marins-pêcheurs. En effet, aujourd’hui, avec l’usage de ces contenants, les bateaux pêchent jusqu’à trois fois moins de poisson mais valorisent mieux leur produit vu qu’il est de meilleure qualité.

Cette baisse des quantités ne risque-t-elle pas d’impacter les revenus des pêcheurs ?
Bien au contraire, dans la mesure où les produits sont conditionnés à bord des bateaux dans des contenants normalisés, avec des quantités suffisantes de glace, leur qualité est meilleure, ils sont de ce fait usinables et donc mieux valorisés. A titre d’exemple, après la mise en place du projet «contenants normalisés», le prix de la sardine est passé de 0,9 DH/kg à 3,5 DH, voire 4 DH/kg.

La mise en place de ces contenants n’a toutefois pas été du goût des opérateurs qui ont refusé de restituer les caisses. Avez-vous pu récupérer votre stock ?
Il ne faut pas oublier que ce projet a été immédiatement plébiscité par les opérateurs, vu qu’il contribue à la préservation de la ressource et à l’amélioration de la qualité des produits. Concernant la problématique que vous évoquez, elle est révolue aujourd’hui. Il s’agissait d’une divergence entre l’ONP et les mareyeurs, portant sur le montant de la prestation de nettoyage des caisses et les délais de retour. Cette question a été réglée depuis février 2016 suite à la série de réunions tenues avec les mareyeurs, qui a été couronnée par la signature d’un accord conjoint précisant les règles de mise à disposition des caisses, notamment le prix de la prestation de nettoyage et les délais de retour. Aujourd’hui, avec un taux de retour des caisses compris entre 92 et 95%, le problème est pratiquement résolu.

Le prix de la prestation n’était-il pas trop cher pour les opérateurs ?
Il faut rappeler que les contenants normalisés sont mis à la disposition des opérateurs à titre gracieux et ne donnent lieu à aucune charge locative. Seule la prestation de nettoyage des caisses, indispensable pour des questions d’hygiène à l’égard du consommateur, est prise en charge par les usagers. Je tiens à préciser que le prix de cette prestation a été fixé d’un commun accord avec les professionnels pour couvrir uniquement les dépenses inhérentes au nettoyage.

Depuis fin juillet dernier l’ONP n’est plus le seul opérateur global des ports de pêche. Pourquoi cette décision ?
Pour rappel, en 2009, l’Office et l’Agence Nationale des Ports (ANP) ont signé une convention de concession de gestion des ports de pêche conférant ainsi à l’ONP le rôle de « Global Operator », c’est-à-dire l’interlocuteur principal entre les différents opérateurs et usagers des ports. Dans ce cadre, l’ONP a procédé à de nombreux investissements se traduisant par la construction et la mise à niveau d’infrastructures. Après 9 ans de mise en œuvre, les organes de gouvernance des deux institutions se sont orientés, d’un commun accord, vers la résiliation de la convention en question.

Est-ce un aveu d’échec ?
Absolument pas. Une fois que l’ONP a consacré des efforts considérables de construction et de mise à niveau, il a été jugé préférable qu’il se concentre désormais sur ses métiers de base, à savoir la commercialisation et la valorisation des produits de la pêche.

Et qui s’occupe de la gestion des ports de pêche ?
L’ONP a gardé la gestion et la maintenance de l’ensemble des infrastructures de commercialisation et des unités de gestion des contenants normalisés. Pour sa part, l’ANP a repris ses prérogatives liées aux infrastructures portuaires, à la mise à niveau des quais, des réseaux d’eau et d’électricité, …

Qu’en est-il des marchés de gros ?
L’ONP intervient également au niveau des marchés de gros de poissons suite à une convention-cadre que nous avons signée avec la Direction générale des collectivités locales (DGCL). Le but initial étant de structurer ces marchés, de partager avec les responsables notre savoir-faire et de les accompagner pendant un certain nombre d’années jusqu’à ce qu’ils deviennent autonomes pour qu’ils puissent par la suite en reprendre la gestion. Le développement du réseau de marchés de gros au poisson, dits «de deuxième vente», répond aux objectifs du Plan Halieutis visant à promouvoir la consommation des produits halieutiques dans le respect des normes requises en matière d’hygiène, de salubrité et de traçabilité. Il vise à contribuer à une meilleure organisation du commerce en gros des produits de la pêche sur le plan régional. Aujourd’hui, ce réseau compte 10 marchés de gros au poisson à travers le Royaume.

La logique du choix des villes pour construire ces marchés est pointée du doigt. Comment se fait-il qu’une ville côtière comme Tanger n’ait pas de marché de gros et que Béni Mellal ou Marrakech en aient ?
Rassurez-vous, la construction du marché de gros de Tanger a été récemment achevée et celle de Tétouan est en cours d’achèvement, sans oublier le marché de gros d’Inezgane dont les travaux ont été réalisés.  Mais je tiens à signaler que le réseau des marchés de gros au poisson a pour objectif de rapprocher les produits de la mer des consommateurs. Des villes comme Marrakech, Meknès et Béni Mellal ont aussi besoin de marchés de gros au poisson modernes.

Ce sont beaucoup d’investissements, d’où est-ce que l’ONP tire ses revenus ?
L’ONP est un établissement public à caractère industriel et commercial. Ses ressources financières proviennent de la taxe prélevée sur les ventes réalisées par les armateurs. Elle est de 4% sur les ventes de poisson pour la consommation et de 2% sur les ventes de poisson industriel. Cette redevance est notre principal revenu pour couvrir les charges de fonctionnement. Pour ce qui est des investissements, certains sont financés par des subventions accordées par l’Etat et par l’emprunt contracté auprès de l’Agence Française de Développement.

Vous percevez également des taxes parafiscales…
Si vous visez la taxe sur le poisson pélagique (TPP), elle ne constitue pas un revenu de l’ONP. L’Office la perçoit et la reverse entièrement aux organismes bénéficiaires, conformément à la législation en vigueur. L’ONP joue également un rôle de collecteur des taxes communale, régionales, … qu’il reverse aux entités concernées.

À l’approche du mois de Ramadan, le prix des poissons augmente. On pointe du doigt la multiplicité des intermédiaires. Comment pouvez-vous expliquer la flambée des prix ?
Comme vous le savez, le marché obéit à la loi de l’offre et de la demande. Particulièrement, au cours du mois de Ramadan, la demande de poisson augmente, à l’instar d’un certain nombre de denrées très prisées durant cette période. Mais cela n’explique pas le niveau du prix de vente au détail. En effet, de nombreux avis s’accordent sur le fait que cette évolution des prix serait plus le fruit de la spéculation et de la multiplicité des intermédiaires, vu que l’évolution des prix de gros au niveau de la première et de la deuxième ventes ne reflète point celle du détail, notamment en ce qui concerne la sardine.

Quels sont les projets futurs de l’ONP ?
Aujourd’hui, l’ONP est appelé à procéder à l’achèvement des travaux de construction des superstructures du nouveau port de pêche de Casablanca, des halles d’Essaouira et d’Amégriou et du marché de gros de Tétouan. Par ailleurs, il mène une réflexion sur la refonte du processus de commercialisation pour proposer aux opérateurs un concept rénové et mieux adapté aux besoins d’une activité moderne, compétitive et ouverte sur un monde en évolution.

Qu’est-ce qu’on reproche au processus actuel?
Lorsqu’on est perfectionniste on s’inscrit naturellement dans une démarche continue d’amélioration. Prenons la criée et les enchères par exemple. Est-ce qu’il ne serait pas temps de passer au silence ? de faire des transactions à distance ? Vous savez, quand la Bourse de Casablanca a démarré, elle faisait les enchères à la criée, ensuite avec l’informatisation, tout le monde a connecté son ordinateur et tout a été dématérialisé. La digitalisation est un rendez-vous important que l’ONP ne doit pas rater. Le nouveau processus de commercialisation vise donc la digitalisation des transactions. A terme, il permettra également de réaliser la vente à distance des produits. Bien entendu ce projet nécessite des prérequis, notamment la mise en place du système de classification ETPQ (Espèce, Taille, Présentation, Qualité). En définitive, tout le monde y gagnerait en termes de temps, d’efficacité et de compétitivité.

Comment cela va-t-il se décliner concrètement ?
L’étude portant sur la refonte du processus de commercialisation est actuellement en cours. Elle est menée en concertation avec les professionnels qui ont été invités à partager leur point de vue et à proposer des améliorations. En principe, elle sera achevée d’ici la fin de l’année. A la lumière des conclusions de l’étude, le nouveau processus de commercialisation nécessitera la refonte du système d’information métier de l’ONP qu’il faudra implémenter.

Cela impactera uniquement les halles ou les marchés de gros seront également intégrés ?
La refonte du processus de commercialisation concerne les activités de première et de deuxième ventes, dont les systèmes seront appelés à évoluer. De ce fait, les partenaires de l’ONP (armateurs, mareyeurs, acheteurs au niveau des marchés de gros …) seront amenés à s’adapter sachant qu’ils sont associés à toutes les étapes de l’étude.

Le secteur de la pêche souffre également de l’informel, notamment la question des produits non déclarés…
Il faut souligner l’importance des efforts déployés par le Département de la Pêche Maritime en matière de lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée et d’amélioration de la traçabilité des produits. Aujourd’hui, seuls les produits ayant fait l’objet d’une déclaration de capture auprès des services relevant du département sont autorisés à être commercialisés au niveau des infrastructures de l’ONP. Toutes ces mesures ont permis de réduire l’informel de manière très significative.