Mounia Tagma

Interview avril 2019

Mounia Tagma

Mounia Tagma, Directrice régionale Afrique-MENA de l’AHI

En crise, l’immobilier est à la veille de grands changements. Logement social, marché locatif, subventions, spéculation et approche urbanistique. Mounia Tagma, décortique avec EE les failles et enjeux du secteur.

Militer pour améliorer l’accès au logement. Comment naît une telle vocation ?
Je ne m’intéressais pas vraiment à l’habitat quand j’ai commencé mes études. Je m’étais plutôt orientée vers le développement. Après un Bachelor en Finances à l’Université Al Akhawayn, j’ai suivi une formation de deux ans à l’Université de Harvard en politiques publiques. Certains sujets de développement me parlaient plus que d’autres. C’est le cas de l’éducation, de la santé, des droits des femmes… C’est en choisissant mon sujet de mémoire que je me suis intéressée aux bidonvilles parce qu’ils concentrent de nombreuses problématiques de développement. Je devais alors aborder les bidonvilles sous un angle qui intéresserait également un «client». J’ai donc approché le cabinet Affordable Housing Institute (AHI) en lui proposant de travailler sur le programme «Villes sans bidonvilles» (VSB). J’ai donc commencé à travailler sur ce programme et la problématique de l’habitat sans savoir que j’allais y passer les 10 années suivantes de ma vie.

Justement, après 10 ans, comment voyez-vous le programme VSB et quel bilan peut-on en tirer ?
Je pense que le programme VSB a réussi quantitativement. On a réussi grâce à lui à reloger beaucoup de gens et c’était la priorité à l’époque puisqu’on faisait face à un déficit important. Il ne faut pas oublier ce contexte. D’ailleurs, je dis toujours que critiquer une politique publique ne veut pas dire qu’elle n’est pas bonne dans l’absolu. Elle n’est bonne que dans un moment donné ou par rapport à un contexte donné. Mais maintenant qu’on a réussi à répondre à ce défi quantitatif, je pense qu’il est temps de passer au qualitatif.

Vous voulez dire quoi par qualitatif ?
Qualitatif veut dire qu’il ne suffit pas de reloger les gens, encore faut-il que ce relogement leur donne des conditions de vie meilleures. Très souvent, les gens sont déplacés à une distance significative de leur lieu de travail. Ils se retrouvent donc dans un isolement social, mais également économique parce que, en l’absence de transports publics, le peu d’argent dont disposent les familles est dédié aux déplacements du chef de ménage. Lui seul pourra se déplacer pour aller à son travail, ce qui va isoler davantage les femmes et les enfants. Et puis, il y a les factures d’eau et d’électricité qu’on n’avait pas auparavant parce qu’on était dans l’informel. Il y a donc une amélioration d’un côté mais il y a une certaine exclusion, même si ce n’est pas ce qui était recherché au départ.

Ce processus de relogement a également été accompagné de violence. Ne pensez-vous pas qu’il était plus question de gestion sécuritaire que politique sociale proprement dite ?
L’aspect de gestion de politique sociale n’est pas totalement absent. Je trouve même positif qu’il y ait ces manifestations parce que ça indique que les gens se sentent la capacité et le droit de manifester. Quand on est dans une approche totalement sécuritaire, nous n’avons même pas ces manifestations. Maintenant c’est vrai que la gestion sociale au démarrage de ces programmes n’était pas très présente. D’ailleurs, à mon arrivée à Al Omrane, j’ai découvert la MOS (maîtrise d’ouvrage social) et à quel point ce n’était pas évident à mettre en place au démarrage du programme car il s’agissait surtout de déplacer des populations. On a ensuite compris qu’on ne pouvait pas déplacer ces populations sans un accompagnement social en amont, pendant et en aval des projets. Donc la prise de conscience de la nécessité d’accompagner socialement les populations est là. Sans compter le fait que les manifestations sont une manière pour les populations de négocier et de revendiquer leurs droits. On remarque cela dans les exigences qu’il y a eu sur un certain nombre de projets. Des populations ont par exemple refusé d’être logées dans des appartements et ont exigé d’avoir des lots de terrain.

Quels sont les dossiers sur lesquels vous avez travaillé lors de votre passage par Al Omrane?
J’ai intégré Al Omrane à mon retour des États-Unis. J’ai d’abord été chargée de mission auprès du Président du directoire où j’ai pu traiter un certain nombre de dossiers avant de m’occuper de coopération internationale. Cela consistait essentiellement en des échanges institutionnels avec des établissements similaires au nôtre ou avec des ministères de l’Habitat. Je me suis aussi occupée de partenariats public-privé (PPP) qui concernent essentiellement les villes nouvelles. Ce programme a connu des difficultés.

Qu’est-ce qui bloque ?
Au démarrage, les premières villes nouvelles ont été conçues comme de grands projets immobiliers plutôt que comme des villes. Il ne faut pas oublier que ce sont les premières villes nouvelles du Maroc. Or il ne s’agit pas uniquement d’avoir un toit au-dessus de sa tête, il faut aussi avoir accès à tous les services qui vont avec. Il y avait un déficit en accessibilité et en équipements sociaux de proximité.
Un cadre réglementaire spécifique aux villes nouvelles manquait également. On s’est rendu compte qu’au moment de la signature des conventions, tout le monde s’engage sauf qu’après, il y a un certain manque de convergence ministérielle. Tout ceci a réduit l’attractivité de ces villes, ce qui fait que c’est plus difficile de s’y loger. Enfin on a moins envie d’y loger qu’ailleurs.

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