Le contrôle par la subvention

Enquête avril 2019

Le contrôle par la subvention

Remplissant un rôle de service public, la presse a depuis 2005 été subventionnée par l’Etat. Un système qui a mené vers l’institutionnalisation et le contrôle du secteur.

En plus de la réforme du code de la presse pour le mettre en conformité avec la nouvelle Constitution de 2011, le gouvernement s’est engagé à réformer le système d’aide à la presse instauré en 2005 pour soutenir un modèle économique défaillant (voir encadré).

Ce dispositif a en effet été vertement critiqué par la Cour des comptes dans son rapport 2016-2017. Celle-ci a relevé que le cumul des aides octroyées à la presse a totalisé près de 659 millions de dirhams entre 2005 et 2016. Cette même année, la subvention a bénéficié à 87 supports dont 7 électroniques sur les 243 titres de presse reconnus et les 500 sites recensés. La Cour relève par contre qu’en 2015, plus de 22% de la subvention a été octroyée à 4 groupes de presse, le mécanisme d’octroi favorisant non pas les supports qui vendent le plus, mais ceux qui tirent le plus. Elle relève par ailleurs que les ventes représentent dans certains cas en moyenne 48%, 35% et 29% du total des tirages durant la période allant de 2010 à 2015. A titre d’exemple, l’hebdomadaire partisan Al Mounataf a tiré en moyenne 5.000 numéros et en a vendu 349 en 2017 selon les chiffres de l’OJD. Les ventes représentant ainsi 7% de la diffusion payante, ce qui n’empêchera pas le support de toucher une aide relative à tout le tirage…

Distribution de rente
En effet pour déployer le système de subventions, le gouvernement avait misé sur des commissions paritaires constituées de la Fédération Marocaine des Editeurs de Journaux (FMEJ), du Syndicat National de la Presse marocaine (SNPM) et de l’État à travers des contrats-programmes renouvelés 3 fois. Ce faisant, le gouvernement a en quelque sorte mis en place un schéma qui favorise la presse partisane et les supports les moins compétitifs plutôt que la qualité et l’indépendance de la presse. Une situation coulant de source puisque ce sont essentiellement les partis politiques qui ont supervisé la négociation qui avait plus l’air d’une distribution de rente. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui dominent encore le syndicat de la «presse», héritage du temps où les journalistes indépendants n’existaient pas. Ce sont aussi les partis politiques qui siègent au gouvernement et qui négocient les modalités de distribution de la rente avec les éditeurs de journaux, essentiellement intéressés par maximiser leurs subventions quel que soit le niveau des ventes… Au final ce sont les représentants de supports de presse les moins diffusés qui pèsent toujours de tout leur poids sur le secteur. Selon les chiffres communiqués, la presse partisane cumulerait en 2018 à peine 10.000 numéros vendus par jour. «À l’époque, il ne s’agissait pas de servir une rente pour faire vivoter quelques supports ou quelques personnes. Il s’agissait d’upgrader la qualité du secteur de la presse en encourageant son professionnalisme et sa crédibilité. Mais par la suite on a plus cherché à faire plaisir aux uns et autres plutôt que de faire évoluer les mécanismes d’un acquis démocratique majeur», reconnaît Nabil Benabdallah. «On a subventionné la pratique du pilon (journaux ou livres destinés à être détruits, NDLR), au lieu de subventionner les ventes, ce qui aurait permis aux supports aux contenus les plus intéressants de se développer et ceux qui n’attirent pas de lecteurs de disparaître ou de se réformer» s’insurge ainsi un ancien journaliste. Abdelmounaim Dilami, PDG du groupe Eco-Media, et un des fondateurs de la Fédération des éditeurs, nuance: «L’idée de la subvention est de soutenir le service public qu’est une information sûre, fiable et crédible, pour qu’il demeure disponible pour le citoyen. Le principe de la subvention était basé sur le soutien au lecteur. Elle était supposée soutenir un prix supportable par le lecteur des journaux. Subventionner le tirage avait l’avantage d’être plus simple et plus objectif même si au début c’était les ventes. Après, d’autres considérations plus subjectives sont entrées en jeu… Quand on multiplie les portes d’entrée, ça devient un peu moins simple, mais si ça permet de maintenir l’objectif initial qui est d’apporter une information au citoyen, pourquoi pas…».

Ainsi, en plus de favoriser la diversité des supports plutôt que leur qualité en subventionnant les tirages et non pas les ventes, cette politique de subventions est particulièrement contraignante pour les entreprises de presse. Et ce n’est pas un hasard si Mustapha Khalfi, alors ministre de la communication, a décidé de fermer Attajdid, organe médiatique de son parti et y préférer le tout digital.

Lestage économique
En effet, pour bénéficier de l’aide il faut répondre à des critères stricts qui «limitent de facto le nombre de postulants: avoir un numéro de la commission paritaire ; être en règle vis-à-vis du fisc ; régulariser la situation vis-à-vis de la Caisse nationale de la sécurité sociale; respecter l’attribution du salaire minimum ; être transparent en matière de chiffres de diffusion des exemplaires imprimés ; rendre public le bilan annuel, prouver les dépenses et respecter le nombre minimum des journalistes salariés de l’entreprise. Le contrat-programme stipule ainsi que « la publication ou l’entreprise de presse écrite doit employer au moins un rédacteur en chef, 7 journalistes professionnels et 7 employés pour les quotidiens ; un rédacteur en chef, 4 journalistes professionnels et 5 employés pour les hebdomadaires», relève l’article «La presse au Maroc: une économie très politique» publié dans la revue de recherche «Questions de communication» en janvier 2018. Croulant sous l’administratif et le managérial, le patron de presse est ainsi détourné de l’éditorial. Ce qui amène Mustapha Alaoui, fondateur de Al Ousboue Assahafi et doyen des journalistes marocains, à déclarer à Economie Entreprises que «les  mécanismes aussi bien de la subvention que les nouvelles dispositions prévues par le ministère visent à diminuer le nombre de journaux qui en profitent. Nous sommes, de cette manière, en train de tuer la presse.». Et d’ajouter: «Sous couvert de professionnalisation, on limite la création de nouveaux supports, notamment à diffusion locale et régionale, en rendant les conditions d’accès à la profession de plus en plus contraignantes techniquement et capitalistiquement». Une intuition que confirment les derniers chiffres du département de la communication annonçant que les supports de presse conformes aux nouvelles dispositions du code de la presse sont de l’ordre de 70 dans la presse écrite et 314 journaux électroniques. C’est trois fois moins que les chiffres avancés par la Cour des comptes en 2017 pour les journaux papier et 37% en moins en termes de sites. Alors que les premiers promoteurs de la «nouvelle presse» ont créé leurs supports avec quelques milliers de dirhams, il va en falloir quelques millions pour se conformer aux nouveaux standards, notamment de société éditrice et de taille de la rédaction. Ce qui, de fait, crée des barrières énormes à l’entrée. Exit donc les modèles artisanaux qui ont fait la grandeur (et la décadence?) de la «nouvelle  presse» et bienvenue au grand capital recherchant la rentabilité à travers des contenus aseptisés.

Changement dans la continuité
Une tendance qui ne risque pas de changer avec les nouvelles dispositions de soutien prévues par le ministère. Ainsi selon les déclarations du ministre de la Culture et de la Communication Mohamed Laaraj, rencontré en marge de la cérémonie d’entrée en vigueur de la loi sur l’accès à l’information, son département «planche sur un nouveau fonds de soutien à l’investissement dans les secteurs de la presse qui devrait aider à soutenir les tours de table et aller dans le sens de la professionnalisation». Si le ministre se veut optimiste en déclarant qu’«avec les nouvelles mesures que nous sommes en train de mettre en place, la presse est promise à un avenir radieux dans les prochaines années, inchallah», il n’explicite pas pour autant comment va fonctionner ce nouveau fonds ni les conditions d’éligibilité. Tout comme il reste vague sur les mécanismes qui permettront au nouveau fonds destiné au soutien de la lecture de doubler les ventes en se proposant de «racheter les invendus de la presse pour les mettre à disposition, notamment des bibliothèques publiques». Une démarche qui est en droite ligne avec la subvention de la «pratique du pilon», oubliant au passage une règle de base, qui est que l’information est un bien périssable…

Le paradoxe marocain

Pour l’essentiel francophone, en tout cas à son début, la presse indépendante avait par définition un lectorat limité. Son modèle économique se basait sur les ventes et sur la publicité, contrairement à la presse partisane, qui se basait essentiellement sur son lectorat et le soutien du parti. «Pour pouvoir se développer, elle était obligée de faire dans le sensationnalisme et de franchir de nouvelles lignes rouges, ce qui faisait exploser ses ventes mais qui n’était pas toujours apprécié par tout le monde, encore moins par certains cercles du pouvoir, notamment économiques, qui étaient par ailleurs aussi des annonceurs», affirme un ancien journaliste. C’est ce qui est appelé le «Paradoxe de la presse marocaine». Plus elle franchissait les lignes rouges, plus elle se mettait sous le risque de procès et plus elle gagnait de l’argent en voyant sa notoriété et ses ventes grimper en flèche. TelQuel et Le Journal Hebdomadaire dépassaient ainsi souvent les 20.000 exemplaires vendus au début des années 2000, ce qui n’était pas négligeable pour la presse francophone. En 2007 les deux supports ont mobilisé ensemble près de 58,4 millions de dirhams, soit 7,5% de l’ensemble de l’investissement publicitaire de toute la presse confondue (117 supports). Pour la même année, ils ont réalisé des ventes cumulées moyennes de 36.000 exemplaires. Avec 105 millions de dirhams et une vente moyenne de 17.623, le quotidien L’Economiste, lui, mobilisait 13% de l’investissement publicitaire et Le Matin du Sahara près de 11% de la publicité avec 25.230 ventes en moyenne. En 2008 où le marché publicitaire de la presse papier a frôlé le milliard, les recettes cumulées de TelQuel et Le Journal ont tourné autour de 71 millions de dirhams, soit 7,3% du gâteau, avec des ventes cumulées moyennes de 35.200 copies. Cette érosion des recettes va continuer, poussant Le Journal Hebdomadaire à la faillite et TelQuel à fermer son pendant arabophone Nichane, tous deux en 2010. D’autres supports vont suivre cette tendance…