Investir en Afrique, plus complexe qu’on le pense

Point de vue avril 2019

Investir en Afrique, plus complexe qu’on le pense

Il y a quelques semaines, la Banque Mondiale publiait son Global Economic Prospects pour 2019 où elle émettait de sombres prévisions de croissance pour l’économie mondiale. Ces pronostics recoupent ceux de son frère jumeau, le FMI, et confirment que le monde glisse dans une nouvelle zone de récession. Dans sa dernière livraison du World Economic Outlook, l’institution de Bretton Woods annonce que la croissance américaine, chinoise et européenne devrait baisser sur les deux ou trois années à venir.

Ce pronostic en toile de fond, il est opportun de se demander quel sera l’impact de ce ralentissement mondial sur notre continent sachant que lorsque ces grandes puissances éternuent l’Afrique s’enrhume.

Pour le PNUD qui suit de très près l’état de l’Afrique, le ralentissement de la croissance mondiale entraînera de facto une baisse de la demande de matières premières, une baisse des investissements directs étrangers, des dons et des crédits et une baisse sensible des transferts des Africains résidant à l’étranger. Face à cette contraction de la masse monétaire, les gouvernements africains se verront contraints de réduire les dépenses publiques, car on le sait, ce sont les Etats qui tirent les économies du continent et non l’investissement privé.

Le retour d’expérience de cette dernière décennie nous a confirmé que la fébrilité de l’Afrique est surtout politique et moins économique. Les espoirs de démocratisation placés dans la nouvelle génération de Chefs d’Etat arrivés au pouvoir dans les années 2000 n’ont pas eu l’effet escompté. Formés pour la plupart à l’étranger, ils étaient censés matérialiser l’espoir de transparence et de bonne gouvernance. Une décennie plus tard le bilan n’est pas reluisant. A l’exception de quelques pays anglo-saxons, aucun n’a encore réussi à se distinguer par un modèle qui attise la confiance des investisseurs internationaux.

Dans ce contexte instable, le Maroc est appelé à revoir sa politique africaine. Les Chefs d’Etat en place sont de plus en plus fragilisés, et leur opposition de plus en plus virulente. Elle nous attend au tournant car elle n’apprécie pas cet excès de familiarité avec le Maroc. Les messages de l’opposition au Gabon, en Côte d’Ivoire et au Sénégal sont les preuves de cette menace (…)

Dans le sillage de cette spirale économico-politique, les groupes marocains qui investissent en Afrique doivent aussi changer leur approche. Fini l’époque où les Présidents de grands groupes se rendent en réunion conduits par le chauffeur de l’ambassade du Maroc dans un véhicule battant drapeau marocain.

L’état d’esprit de nos dirigeants économiques doit changer. Ce n’est pas parce qu’ils ont été introduits à un pays dans le cadre d’un voyage royal que cela leur octroie un laissez-passer (…) Au contraire! Lorsque l’on voit la levée de boucliers contre l’entrée du Maroc à la CEDEAO, ou le communiqué de l’Autorité des marchés des capitaux tunisiens à l’encontre d’Attijari bank, l’on comprend qu’en Afrique il y a des contre-pouvoirs qui fonctionnent.

L’enjeu est aujourd’hui résolument celui de la bonne gouvernance. Il est juste inconcevable que de grandes institutions financières et industrielles présentes dans plusieurs pays contrôlent d’une main de fer leurs filiales africaines à partir de Casablanca, et de surcroît par des dirigeants marocains installés au Maroc. Comment expliquer que les trois banques présentes sur le continent et qui opèrent dans des zones où la réglementation diffère d’une région à l’autre, gèrent leur risque à partir de Casablanca ?

L’internationalisation des groupes marocains a encore du chemin à faire pour développer cette intelligence qui leur permettra de s’insérer pleinement dans les sociétés dans lesquelles ils investissent. Contrairement aux idées reçues, se contenter d’une «opportunité photo» avec deux chefs d’Etat n’est plus un gage de sécurité de l’investissement. C’est surtout en réussissant à créer une empreinte socioéconomique dans ces pays qu’ils seront de véritables ambassadeurs pour le Maroc.