Les dernières cartouches

Édito mars 2019

Les dernières cartouches

Le Conseil de la concurrence et le ministère chargé des Affaires générales jouent une bien sinistre comédie. Alors que les patrons des deux institutions -copains comme cochons par ailleurs- semblent bien au fait des enjeux et de la réalité du secteur, leurs réactions concernant le plafonnement du prix des carburants virent au ridicule. Prenons Driss Guerraoui par exemple. Nouvellement projeté à la tête d’un organe inactif depuis cinq ans, l’ancien secrétaire général du CESE tente de réussir son «entrée». C’est qu’il se savait attendu au tournant, surtout après avoir été présenté comme un homme de compromis, plus preste à trouver le consensus qu’à créer le clivage. Il n’en fera rien. Le nouveau président du Conseil de la concurrence marque son territoire avec ce dossier et assène, par la même occasion, un soufflet au gouvernement qui l’a saisi. Non content de désapprouver le plafonnement des prix, il en profite pour critiquer la mesure de la libéralisation, portée par Benkirane et s’en prend même aux distributeurs en suggérant des mécanismes de contre-pouvoir vis-à-vis des opérateurs dominants. De l’autre côté, Lahcen Daoudi lui donne la réplique. Le ministre n’accuse pas le coup (ou feint de ne pas le faire). Bien conscient des forces en jeu, le remplaçant de Mohamed El Ouafa aurait été mis au courant de la décision de son compère plusieurs jours avant son officialisation. Cela ne l’a pas empêché de monter au créneau et de dénoncer le «non-respect du droit de réserve». Il ira même jusqu’à assimiler l’avis du Conseil à un «discours de parti d’opposition». Des jérémiades inutiles puisqu’il le respectera finalement, cet avis, et se rabattra sur l’option de plafonnement négocié des marges. Foulant aux pieds le principe même de concurrence et garantissant de fait des bénéfices fixes aux opérateurs qui n’ont plus à s’inquiéter des conjonctures à l’international.
Une scène de mauvais goût qui fait rire jaune. Car disons les choses clairement : on ne badine pas avec les pétroliers. En tout cas pas au Maroc. Certains l’ont appris à leurs dépens et tous ont compris que rien, ou presque, ne peut faire fléchir ces mastodontes. Et ce n’est certainement pas celui qui les a laissé engraisser de 14 milliards de dirhams qui arrivera aujourd’hui à imposer une marge déterminée. Comment se fait-il d’ailleurs que tout un secteur soit laissé sans réglementation juste après la libéralisation de ses prix alors même qu’une commission de supervision était prévue par la loi ? Quelle excuse pour justifier une cécité coupable quand le gouverneur de la Banque centrale tirait la sonnette d’alarme sur une situation douteuse ? Comme un gros félin qui prend goût à la chair après un premier festin sanguinolent, plus rien ne semble réfréner l’appétit des distributeurs. Une prise de position sincère aurait été de commencer par jeter la lumière sur ce secteur opaque où intérêts économiques et politiques sont aussi importants qu’inextricables. La probité aurait exigé de mieux définir les règles de ce marché qui, s’il ne connaît (peut-être) pas les cartels, manque à coup sûr de concurrence. Absent sur les véritables problématiques, le gouvernement PJD s’acharne sur un dossier qui, de toute évidence, lui échappe et brûle ici l’une de ses dernières cartouches. Pathétique !