Alignement des planètes

Economie février 2019

Alignement des planètes

Entre l’Espagne et le Maroc, le «Business» pourrait abonder dans le sens de la coopération en matière de migration. Intégration industrielle, co-investissement, échanges d’expertises… les fenêtres d’opportunités sont nombreuses de part et d’autre et le timing est plus que parfait!

De longue date, les liens diplomatiques tissés entre Rabat et Madrid, empreints, par moments, de «surdité bilatérale», se sont rarement intensifiés sur le terrain économique. Par-delà l’entretien de relation de bon voisinage et la bonne entente policière nécessaires pour contenir la crise migratoire, la dimension «business» négligée jusqu’alors semble bien se frayer un chemin dans l’agenda diplomatique des deux voisins. Le contexte s’y prête avec la visite du Roi Felipe VI au Maroc prévue les 13 et 14 février -selon le quotidien espagnol El Pais-, où il devrait présider la signature d’un contrat commercial dans le cadre des relations bilatérales, accompagné d’une délégation de ministres. Objectif de la visite : braquer la lorgnette par le grand bout, histoire d’étudier les opportunités qui se profilent dans un climat international marqué par la récente remise en question du capitalisme, la guerre commerciale engagée par Trump contre l’UE, sur fond d’incertitude qui plane sur l’avenir du Vieux Continent.

Potentiel économique inexploité
Dans cette quête de synergies économiques, les hautes autorités des deux États ont été devancées par les sphères privées. «L’horizon d’exploration des affaires entre le Maroc et l’Espagne reste jusque-là inexploité. Mais nous tenons à changer la donne», lâche Houda Aghazi, DG de CEMAES. L’accronyme désigne le Conseil Economique Maroc Espagne, activé en août 2017, formé par 30 entreprises espagnols et 30 entreprises marocaines. L’échantillon représentatif national comporte des «PME ayant à la fois une bonne représentation régionale et sectorielle», nous explique Houda Aghazi. Le conseil d’affaires est un peu à l’image du Comité Averroès—nom latinisé d’Ibn Rochd—, une cellule de réflexion initiée par feu Hassan II, constituée de part et d’autre de personnalités et hommes d’affaires chargés de veiller sur les intérêts communs des peuples marocain et espagnol. Le CEMAES, en l’occurrence, a pour finalité d’étudier les possibilités de rapprochement entre les PME et entreprises de tailles intermédiaires de part et d’autre du pourtour méditerranéen. En ligne de mire : réussir des cas d’intégration économique plus poussée, à l’instar de la joint-venture Dolidol-Jobelsa dans l’industrie automobile ou en Afrique où le Maroc peut apporter l’expertise de ses entreprises déjà installées en Afrique, opérant dans des domaines aussi variés que le BTP, l’immobilier, le génie civil, la distribution, l’énergie, les mines ainsi que l’agroalimentaire. Après la phase de consolidation, il est prévu d’élargir l’approche à d’autres PME marocaines. Si le patronat marocain y tient beaucoup c’est en raison des fenêtres d’opportunités en abondance qu’offre cette coopération. «Pour les entreprises espagnoles, le Maroc est la plateforme concrète pour accéder au continent. La plupart d’entre elles d’ailleurs n’envisagent le Royaume que dans le cadre de projets Espagne-Maroc-Afrique», précise d’emblée Aghazi. En ce sens, les questions migratoires constituent un point de confluence avec les intérêts économiques sur le continent des deux pays limitrophes. «Le développement de l’Afrique est l’unique solution à long terme pour endiguer les flux migratoires et ce problème intéresse au plus haut point l’Espagne et le Maroc », explique Hakim Marrakchi, ancien vice-président de la CGEM et membre du CEMAES. Dans cette conquête africaine, les deux ambitions apparaissent donc parfaitement complémentaires. «Le Maroc peut apporter à l’Espagne sa connaissance des marchés, notamment sur les comportements et besoins de marchés similaires au sien. Cette intégration a besoin d’apports technologiques que l’Espagne est susceptible de fournir à son tour», précise Marrakchi. Dans l’autre sens, l’Espagne peut mettre en avant son intégration régionale au sein de l’Union Européenne ou encore servir de hub aux entreprises marocaines en vue de prospecter les marchés latino-américains.

Le Maroc, porte d’entrée aux US!

L’autre axe de coopération, plutôt inattendu, consiste à se servir du Maroc comme porte d’entrée vers le marché nord-américain grâce aux accords de libre-échange (ALE) signés avec le pays de l’Oncle Sam. Le traitée commercial est pour l’heure en défaveur du Maroc puisqu’il alourdit son déficit commercial vis-à-vis des États-Unis (lire sur nos colonnes l’interview avec Catherine Novelli, Economieentreprises.ma). L’option serait déjà explorée par quelques firmes espagnoles dont la présence, localement, n’a pour but que de servir de point d’exportation vers le marché nord-américain. C’est le propre de Evox (ex-Settavex), une enseigne basée à Settat, spécialisée dans la confection de tissu de jean, ou encore de Turrones El Lobbo, une PME opérant dans le secteur agroalimentaire, qui exporte sa gamme luxe vers les États-Unis. Ces entreprises profitent d’un avantage de 20% sur les tarifs douaniers permis par les ALE, en plus d’un coût de production relativement bas, ce qui garantit des marges de profit plus saines. «Beaucoup de patrons ignorent encore l’existence des accords de libre-échange avec les US, d’où le travail de promotion nécessaire», commente la directrice générale du CEMAES. Le besoin de saisir ces opportunités s’impose car le Maroc peut également servir de pont vers la Turquie, l’Égypte ou encore le Moyen Orient, grâce aux accords de libre-échange conclus avec ces pays. Mais il ne s’agit là que de l’une des facettes que peut prendre cette collaboration économique. Aussi bien du côté des autorités que des opérateurs, toute l’attention se concentre sur la possibilité de former deux maillons complémentaires dans la supply chain mondiale. Ce n’est pas sans raison que l’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc et que 40% des exportations du Maroc vers l’Union Européenne ont pour terre d’accueil l’Espagne. Une embellie du fait du développement des chaînes de valeur ajoutée sur les filières de câblage, textile, ou encore dans le domaine de l’énergie. « Le Maroc et l’Espagne peuvent et doivent être des partenaires complémentaires dans la chaîne de valeur mondiale sur le plan industriel, en favorisant les innovations, l’automatisation des industries de pointe du côté espagnol en complément d’industries mûres, flexibles et peu automatisées au Maroc». Attention toutefois, cette position commerciale est à nuancer : l’effet du constructeur français Renault et ses relations avec ses fournisseurs et marché espagnols a pesé sur les chiffres.

Tiempo perfecto
La recherche des synergies économiques intervient dans un contexte géopolitique porteur. Sur le volet gestion des flux migratoires, Madrid tient à remplir son rôle d’interlocuteur du Maroc devant les partenaires européens. Consuelo Rumí, secrétaire d’État aux migrations, récemment en visite à Bruxelles, a plaidé la cause du Royaume en insistant sur l’urgence de verser le fonds restant (110 millions euros) promis dans le cadre de la gestion des entrées des migrants dans les enclaves de Sebta et Melillia. L’autre geste symbolique sur un enjeu moins critique est la main tendue de l’Espagne sur la candidature commune Maroc-Espagne-Portugal pour l’organisation de la Coupe du monde 2030. L’idée émanerait de Pedro Sánchez, le président socialiste, qui aurait soumis l’idée fin novembre à Rabat. « J’ai fait la proposition, d’abord au gouvernement, puis au Roi Mohammed VI, de lancer une candidature commune pour organiser en 2030 le Mondial entre le Maroc, l’Espagne et le Portugal. Ce sera la première fois qu’il y aura une candidature entre deux continents, entre l’Europe et l’Afrique. Le Roi Mohammed VI a très bien accueilli cette proposition», a t-il déclaré à un média étranger. Le passage à 48 équipes en Coupe du monde rend plus complexe l’organisation par un seul pays. Un tel alignement de planètes n’arrive qu’une fois dans une vie, et encore !