L’ère Bencheikh plane sur l’office

Enquête février 2019

L’ère Bencheikh plane sur l’office

Ayant dirigé d’une main de fer l’Office pendant plus de 16 ans, le départ de Larbi Bencheikh aura laissé un vide dont l’Office peine à se remettre.

Une partie des problématiques que vit la formation professionnelle aujourd’hui viendrait, selon diverses sources que nous avons pu consulter, des conflits de prérogatives et de pouvoir qu’a pu entretenir l’OFPPT avec ses divers partenaires.

Main de fer

La gouvernance tripartite de l’Office tout comme son autonomie financière nécessitent compromis et doigté, chose qui ne semblait pas être le cas ces dernières années, comme nous l’explique un industriel casablancais ayant requis l’anonymat : «L’Office a vécu trois crises majeures ces dernières années. Elles sont toutes en lien avec sa gouvernance sous Bencheikh». Et de se souvenir : «L’Ofppt était un joyau du service public, notamment dans la formation continue grâce à sa gestion tripartite, quand il était sous la tutelle du ministère de l’équipement, notamment sous l’ère de Mohamed Kabbaj. Celui-ci encourageait les patrons d’industrie à s’impliquer dans la programmation et la gestion des établissements et beaucoup y prenaient du plaisir car il y avait une bonne dynamique et une envie de transmission. Avec le changement de direction à partir de 2001, cette entente s’est brisée et plusieurs fédérations ont pris leurs distances». En cause, une gestion dite «autoritaire, voire brutale» de l’ancien directeur de l’Ecole Hassania des ingénieurs. Il est vrai que beaucoup de nos interlocuteurs gardent une certaine nostalgie du prédécesseur de Bencheikh, Mounir Chraïbi, qui avait mis en avant la gestion tripartite au cœur de son projet et qui ira jusqu’à changer le logo de l’Office en 1994 en y mettant les trois losanges symbolisant le travail en commun des partenaires sociaux. Quoi qu’il en soit, selon nos interlocuteurs, les relations tendues entre le directeur et certaines fédérations finiront par éloigner les patrons de la cogestion des établissements. 

L’autre moment de tension aura été l’éclatement du scandale des Contrats Spéciaux de Formation (CSF) en 2005. «C’est un moment clé pour comprendre l’évolution que va prendre la gestion de l’Office et la détérioration de ses relations avec ses partenaire», précise le directeur exécutif d’une fédération patronale. On se souvient qu’entre 2003 et 2005, quelques entreprises ont comptabilisé des formations fictives rentrant dans le cadre des CSF avec la complicité de cadres de l’Office. Une enquête qui a duré 7 mois menée par l’Inspection Générale des Finances (IGF) a estimé le montant des détournements à 70 millions de dirhams et permis d’arrêter et de confondre plusieurs personnes dont des cadres de l’Office et les chefs d’entreprises qui ont par la suite été inculpés.

Le choc des CSF

Cet épisode aurait poussé le DG de l’Office de l’époque à renforcer les contrôles sur ce mécanisme de formation continue destinée aux entreprises. «Au départ le mécanisme fonctionnait très bien, s’il y avait des brebis galeuses, il fallait les punir d’une manière exemplaire et laisser la souplesse permise par le système», témoigne notre industriel directement en charge de ce volet dans l’une des grandes fédérations professionnelles à l’époque, et d’ajouter: «Nous nous étions battus pour défendre ce mécanisme, mais l’intransigeance du directeur a fait que, in fine, la complication des procédures a enrayé la mécanique, ce qui a massivement fait baisser le nombre d’entreprises qui avaient recours au mécanisme de financement de la formation continue. En 2006, à Casablanca, aucune entreprise n’a pu financer ses programmes de formation», précise-t-il. La faiblesse de financement des CSF va continuer jusqu’à aujourd’hui, permettant à l’Ofppt de garder pour ses frais de gestion toutes les rentrées de la taxe Spéciale de la formation qui n’est, dans sa grande majorité (75%), pas utilisée pour la formation continue.

En pointant le rôle des entreprises et les syndicats, la gestion de l’affaire des CSF a fini par mettre de l’huile sur le feu qui couvait déjà dans la gestion tripartite et plusieurs conflits finiront par éclater entre les diverses parties, renforçant paradoxalement l’emprise de l’administration sur l’Office. «C’était à l’époque considéré comme une déclaration de guerre», se souvient un ancien syndicaliste de l’UMT aujourd’hui à la retraite. Et de continuer: «Il y avait même un consensus entre la CGEM, les syndicats, le ministère des finances et le secrétariat d’État à la formation professionnelle pour le départ de Bencheikh, mais à deux reprises on nous a fait comprendre qu’on ne pouvait pas demander sa tête lors du Conseil d’Administration. Il était trop puissant et avait des amis haut placés. On nous a expliqué qu’on ne pouvait pas remettre en cause une personne qui faisait la Une des journaux télévisés et des journaux quasiment chaque soir, bien visible derrière le roi lors d’inaugurations officielles», décrypte notre syndicaliste. Une autre source se rappelle, pour expliquer la puissance de Bencheikh, que c’était l’époque où on avait généralisé la création par l’Ofppt de centres de formation professionnelle à l’intérieur des prisons et des centres de réforme, un projet porté par le cabinet royal et plus particulièrement par la chargée des affaires sociales, feue Zoulikha Nasri.«In fine, les syndicats se sont rendus à l’évidence et se sont concentrés sur la défense des salariés de l’Office à l’intérieur des CA plutôt que d’intervenir dans sa gestion», conclut notre ancien syndicaliste.

La course aux chiffres

«La troisième crise va survenir lorsque l’État va demander à l’Ofppt de doubler ses effectifs. Il n’y avait pas assez de formateurs qualifiés, ce qui allait massivement faire baisser la qualité de la formation», décortique notre industriel. Et d’ajouter: «A partir du lancement de l’objectif de 400.000 jeunes formés, les taux d’insertion ont baissé, et les professionnels ont commencé à protester contre la baisse de la qualité des lauréats sans pour autant que ça remette en cause la dynamique en marche, d’autant plus que toute une machine de communication couvrait cette course aux chiffres, et que ça arrangeait tout le monde. Finalement Bencheikh a fait ce qu’il savait faire, c’est-à-dire construire, et ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui se taisaient ou quittaient…», affirme ainsi notre industriel.

Toutefois, le premier coup de semonce contre cet état de fait est arrivé de la Cour des comptes qui a pointé du doigt la baisse des taux d’embauche de l’Office en 2013 et la faiblesse d’attrait de certains établissements construits. Les magistrats de Driss Jettou ont ainsi relevé que des filières créées entre 2006 et 2011 avaient un taux d’affluence inférieur à 30%. Et la course au béton de l’ex-DG de l’Office, ingénieur en pont de formation, n’a pas été sans couacs en termes de gestion de chantiers. La Cour des comptes est ainsi revenue sur sa gestion de la composante immobilière une année plus tard. Encore une fois, les auditeurs de la cour ont relevé l’absence d’un schéma directeur immobilier et la non mise en œuvre des plans de développement. L’autre reproche, et pas des moindres, est en lien avec les augmentations de la masse des travaux avec des dépassements qui peuvent atteindre jusqu’à 200% dans certains cas. La cour retient contre l’ancien responsable des travaux de déblais et remblais et des installations de chantier du barrage Al Wahda, le recours excessif aux travaux hors bordereaux pour la construction des centres de l’Ofppt ou encore la passation de marchés de gré à gré, notamment pour le choix des architectes.

Des dysfonctionnements qui ne terniront pas l’image de celui qui deviendra l’inamovible directeur de l’Office. Celui-ci, jouissant de nombreux supports dont, dit-on, le général Hosni Benslimane, a fini même par devenir secrétaire d’Etat chargé de la FP, au grand dam de Rachid Belmokhtar. Comme révélé par Economie Entreprises en février 2017, ce dernier avait cherché à remplacer son subordonné avant que la puissance de celui-ci donne l’effet contraire et finisse par coûter son poste à Belmokhtar. Il faudra attendre les événements d’Al Hoceima et le rapport encore une fois de Driss Jettou pour assister au départ de l’homme fort de la formation professionnelle. Pour les besoins de cette enquête, nous avons pris contact aussi bien avec la nouvelle directrice de l’Office que de ses services de communication pour avoir leur point de vue. Après des semaines d’attente, la com’ de l’Office nous a informé qu’ils ne sont pas disposés à nous recevoir.