Maturité

Édito février 2019

Maturité

On aurait bien tort de ne voir dans la grève des commerçants de Derb Omar qu’un simple épisode malencontreux. Certaines mauvaises langues diront bien sûr que ce n’est que l’illustration d’un attribut bien de chez nous qui consiste à réclamer le beurre, l’argent du beurre (et le sourire du fisc). Mais la colère des marchands se révèle être riche en enseignements.

Le premier concerne le principe même de l’équité fiscale. Dans un pays où seules 1% des entreprises paient plus de 80% de l’impôt sur les sociétés, les inégalités sont légion et s’acquitter de ses taxes devient une tare. C’est à qui trouvera le moyen le plus ingénieux pour s’en dispenser. Il n’y a qu’à voir la réaction des médecins et des avocats pour comprendre l’ampleur du problème.

Comment concevoir qu’un simple fonctionnaire paie plus d’impôts que certains praticiens spécialistes qui ne déclarent que 5.000 dirhams par mois ? Comment accepter de payer à chaque repas, à chaque collation, à chaque café une TVA de 10% qui ira directement dans les poches du gérant ? Le bon sens ne le conçoit pas, la morale l’accepte encore moins. Mais cette prise de conscience citoyenne, sur laquelle compte la DGI afin de s’arroger l’adhésion de l’opinion publique au contenu de ses notes et directives, s’avère bien fragile.

Car au Maroc, la réalité est tout autre : les gens n’en peuvent plus de faire des concessions dans leur vie de tous les jours afin de supporter l’augmentation continue du coût de la vie. Et on aura beau leur expliquer que l’élargissement de l’assiette fiscale s’accompagnera inexorablement d’une réduction de la pression sur tout le monde, la citoyenneté fiscale devient pour eux très facultative et la pédagogie par l’impôt montre rapidement ses limites.

Le cri de ce commerçant, qui avoue sans gêne ses combines pour duper fisc, douanes et Office des changes, dénote leparoxysme de l’exaspération à laquelle nous sommes arrivés. Pourquoi payerait-il ses impôts, lui qui n’en voit pas les résultats ? D’ailleurs, où va tout cet argent ? Une éducation de qualité n’est plus possible qu’en mettant la main à la poche et la privatisation a fait des dégâts dans le secteur de la santé. Ne restent alors que les services d’assainissement… qui sont loin d’être un modèle de réussite. Siphonné jusqu’à l’âme, ponctionné jusqu’à l’os, on demande au contribuable de tendre l’autre poche, ce qu’il refuse dorénavant. C’est le deuxième enseignement à tirer de cette crise.

Dans sa lutte légitime pour collecter plus de recettes, l’État manque cruellement d’arguments rationnels. Il s’en trouve réduit à faire usage de violence symbolique dans le cadre de campagnes ponctuelles (hamla) qui ne font que renforcer le sentiment d’injustice fiscale. Un climat tendu dont on se serait bien passé et qui empêche toute reddition des comptes sereine et efficace. Tout l’intérêt résiderait finalement à favoriser une relation d’adultes consentants entre percepteur et contribuable.

Le pays y gagnerait en maturité.