Usine a beton, boite a Chomeurs

Enquête février 2019

Usine a beton, boite a Chomeurs

En attendant les assises de la formation et de l’emploi en mars prochain, l’Ofppt est sous le feu des critiques.

24,5%, c’est le taux de chômage des lauréats de la formation professionnelle (FP) contre 16% issus des autres formations. C’est le constat alarmiste auquel est arrivé le HCP dans un rapport publié en 2017. Le département de Ahmed Lahlimi a par ailleurs pointé le fait que 33% des recrues issues de l’Office occupent des emplois sous-qualifiés, contre 11% chez ceux de l’enseignement général. L’Ofppt, principale institution de FP (près de 80% de l’offre), serait-il devenu une (grande) usine de production de chômeurs et d’emplois sous-qualifiés?

Massification toute !

Au total, entre 2000 et 2017, plus de 1,6 million de jeunes ont été diplômés par l’Office. Cette performance a été permise par un processus de massification des effectifs de l’Ofppt qui sont passés de 186 établissements avec 44.000 places en 2000 à 370 établissements pouvant accueillir 592.000 places en 2018. Un doublement du nombre de centres et une multiplication par 13,45 fois des capacités d’accueil qui s’est accompagnée d’une division par deux du coût moyen de la formation. Celui-ci se situait à 15.000 dirhams par jeune formé en 2002 avant de tomber à 6.500 dirhams aujourd’hui. À titre de comparaison, ces coûts sont de l’ordre de 7.000 à 9.000 euros dans certains pays d’Europe de l’Ouest et du Sud. Cette baisse de l’investissement dans la formation s’est forcément répercutée sur la qualité des cursus et de l’employabilité des lauréats. Une situation déjà relevée par plusieurs rapports aussi bien publics qu’émanant d’institutions internationales ou du privé marocain. «La problématique n’est pas nouvelle, mais reste toujours d’actualité», glisse Driss Yacoubi, sociologue et expert en éducation et formation, notamment auprès du Conseil Supérieur de l’Education, de la Formation et de la Recherche Scientifique. Pour cet expert ayant accompagné les différentes réformes du système éducatif marocain depuis les années 80, «la problématique de l’employabilité des jeunes est complexe et n’est pas seulement en lien avec les problématiques de formation, mais il est clair que l’Ofppt subit une très forte pression et beaucoup d’attentes».

Imaginée en 1974 par Hassan II et portée par Ahmad Osman, la vision qui sous-tendait la création de l’Ofppt en faisait un organe devant essentiellement assurer la formation continue des ressources humaines du secteur privé, en accompagnement des plans de développement du pays. Il a été prévu pour compléter le dispositif mis à l’époque par l’Etat pour juguler le chômage des jeunes et assurer la paix sociale, notamment à travers l’Entraide nationale, placée actuellement  sous la tutelle du ministère de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social, et à travers la Promotion nationale historiquement sous la tutelle du ministère de l’Intérieur. Face à l’échec des divers plans de développement et l’entrée du Maroc dans la phase d’ajustement structurel, l’Ofppt s’est de plus en plus orienté, à partir des années 80-90, vers la formation initiale toujours pour maintenir les jeunes issus du baby boom des années 60-70 dans les rangs de l’école et retarder leur sortie dans la vie active. Une tendance qui va s’accélérer dans les années 2000 où l’on verra exploser le nombre de centres et de capacités d’accueil au point où l’effectif de la formation continue, objet de base de l’Office, ne représente même pas 25% des effectifs intégrés en formation de base. «On a assigné à l’Office le rôle de sauver les jeunes de la déperdition. Avec l’échec des filières classiques de la formation, notamment à cause des problèmes liés à la rétention des jeunes dans l’école et la déperdition scolaire, on a vu dans l’Office un moyen pour l’insertion socio-économique des jeunes en échec scolaire», analyse Yacoubi. Un dévoiement de l’objectif initial sans pour autant doter l’Ofppt de tous les outils nécessaires pour assurer sa mission.

Ovni institutionnel

Historiquement soumis à la tutelle de divers ministères, comme celui de l’Équipement, mais aussi le ministère de l’Emploi voire de la primature, ce n’est qu’en 1995 que naîtra un département consacré à la FP. Faisant office de tutelle de l’Ofppt, ce dernier ne tombera à son tour sous l’escarcelle du ministère de l’Éducation qu’en 2012. Un nomadisme qui fait de l’Office quasiment un Ovni dans l’espace institutionnel. Son mode de financement aussi. En effet, le budget de fonctionnement vient essentiellement du privé à travers la Taxe Spéciale de Formation qui représente 1,6% de la masse salariale des entreprises affiliées à la CNSS, alors que l’investissement dans les murs et les équipements vient du budget général de l’Etat. Doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière, l’Office est supervisé par un Conseil d’Administration tripartite, où sont représentés le gouvernement, la CGEM et les syndicats. «Ce mode de fonctionnement donne en fait beaucoup de latitude à l’administration en général et plus particulièrement au Directeur», souligne un grand industriel casablancais ayant côtoyé de près l’Office. Et d’ajouter: «Le CA vient valider une programmation annuelle préparée par avance et déterminée par des contrats programmes entre l’Ofppt et l’État. La déclinaison annuelle préparée par la direction est systématiquement validée sauf dans un ou deux cas au cours de ces vingt dernières années. Ce qui vide substantiellement le rôle du CA et met tous les pouvoirs entre les mains de l’administration exécutive». Plusieurs contrats programmes essentiellement orientés vers l’augmentation des capacités ont ainsi été signés avec l’Etat mais sans réel contrôle, faisant de l’Ofppt une machine à construire des centres de tout genre, comme un centre dédié aux métiers du cheval ou encore aux métiers du golfe sans cadre préétabli à l’avance… La place importante jouée par le Directeur général nommé par Dahir dans la gouvernance choisie pour l’Office a aussi fait naître beaucoup de conflits entre l’administration de l’Office d’une part et son département de tutelle de l’autre.

Pilotage à vue

Une guerre larvée, voire ouverte qui a même coûté la tête au ministre de l’Éducation nationale Rachid Belmokhtar qui a voulu limoger le directeur de l’Office (voir article suivant). Mais au-delà de ces querelles de personnes, c’est toute la stratégie de la formation professionnelle qui est mise en danger, notamment en créant des doublons ou en n’ayant pas réellement de vision stratégique unifiée entre le ministère et l’Office. «Les conflits entre l’Office et sa tutelle ont notamment abouti à la création de centres de formation en gestion déléguée directement construits par le département de la Formation Professionnelle et donnés en gestion aux fédérations professionnelles, comme l’Esith par exemple ou les centres dédiés à l’aéronautique ou l’automobile, causant un dédoublement des efforts et une coupure nette entre l’Office et sa tutelle», témoigne notre industriel.

Ce qui fait dire à Toufik Cherradi, président de la commission formation au sein de la Fédération Nationale du BTP (FNBTP) et ayant longtemps assuré la Vice-présidence de la commission formation professionnelle de la CGEM que «c’est un secteur qui navigue à vue. Il y a un manque de prévision des besoins. On construit des centres pour les construire, sans pour autant avoir un schéma directeur de la formation professionnelle, ni de cartographie des besoins que ce soit en termes de filiales ou de région, encore moins d’étude des typologies de compétences à même d’élaborer une ingénierie de formation adaptée aux réalités des besoins des entreprises». Un point de vue nuancé par un membre d’une puissante fédération industrielle : «L’Ofppt a été utilisé comme la panacée. Il a dû répondre aux diverses sollicitations de l’Etat. A un moment, on voyait dans la formation professionnelle une sorte de recette magique pour régler le problème de la jeunesse, notamment celui du chômage. Il fallait construire à tour de bras et parfois de manière urgente des centres, même si je ne dis pas qu’il n’y a pas eu de dérives». Et les budgets ont suivi: de 760 millions de dirhams en 1999, le CA de l’Office a validé en 2018 un budget de 3,7 milliards de dirhams dont 1,8 milliard financés par la taxe sur la formation professionnelle. Une débauche de moyens qui aurait selon plusieurs de nos sources donné lieu à des dérives et à une gestion approximative des deniers publics, relevées en partie par la Cour des comptes dans son rapport de 2012. Résultat des courses: des inaugurations de centres pouvant arriver à une trentaine par an mais pour quel bilan?

Réforme mal engagée

Une logique du chiffre qui semble se perpétuer au vu des propositions incluses dans la nouvelle stratégie à horizon 2021 prévoyant un budget d’exécution de 20 milliards de dirhams, alors même que les rendements des efforts budgétaires consentis jusqu’ici sont pointés du doigt que ce soit dans divers rapports ou même dans les discours royaux. Le dernier en date est celui d’août 2018, où le roi a vertement critiqué le rendement de l’Office. Il a par ailleurs donné ses instructions pour redéfinir le cadre général de la formation. Une réunion a suivi ce discours en octobre dernier qui a vu le souverain refuser les propositions formulées par le gouvernement et fixer un deadline de trois semaines pour de nouvelles propositions. Un communiqué du Cabinet royal du 22 octobre est venu apporter des précisions quant aux sujets qui devaient être corrigés : «Il s’agit en particulier de la restructuration des filières de la formation professionnelle, la création d’une nouvelle génération de centres de formation et de qualification des jeunes, la systématisation du conseil en orientation précoce vers les filières professionnelles, le développement de la formation par alternance, l’apprentissage des langues, ainsi que la promotion de l’entrepreneuriat des jeunes dans leurs domaines de compétence». Un coup de semonce royal venant suite à la destitution du puissant directeur général Larbi Bencheikh ayant piloté l’Ofppt entre 2001 et 2017. L’autre orientation royale concerne l’élaboration de «formations qualifiantes courtes de près de quatre mois, intégrant des modules linguistiques et techniques destinés aux personnes ayant acquis une expérience dans le secteur informel, et ce en vue de leur offrir l’opportunité d’intégrer le secteur formel et de valoriser ainsi leurs savoir-faire et aptitudes». Un nouveau défi pour la Formation Professionnelle alors que la massification n’a pas encore été complètement digérée.