Un homme de consensus à la concurrence

Economie janvier 2019

Un homme de consensus à la concurrence

Guerraoui, qui fut secrétaire général du CESE est réputé pour ses qualités de conciliation, que certains voient comme un handicap dans l’exercice de ses nouvelles fonctions au Conseil de la concurrence.

Pile 30 dossiers. Voilà ce que le nouveau président du Conseil de la concurrence a trouvé sur son bureau, dès sa nomination par le roi le 17 novembre. Une décision qui a surpris plus d’un observateur tant le poste, à défaut d’être éjectable, nécessite autant de poigne que de diplomatie. Le caractère conciliant du personnage est loué par ses ex-collaborateurs et par nombre de ceux qui le côtoient, qui relèvent «une grande qualité d’écoute et une fluidité de communication ainsi qu’un esprit de synthèse qui lui permettront de mener à bien la tâche qui lui a été confiée et qui n’est pas du tout facile». 

Gérer des usines à gaz
Parmi les délibérations urgentes figurent deux usines à gaz: le dossier de la concurrence dans les hydrocarbures qui a fait couler beaucoup d’encre et nourri le mouvement du boycott en raison d’une entente présumée entre les acteurs; et le dossier du dégroupage dans le secteur des télécommunications, qui voit Maroc Telecom accusée par ses concurrents Inwi et Orange de refuser l’accès à ses infrastructures. Deux dossiers colossaux, avec de gros lobbys, en forme de test pour Driss Guerraoui, qui néanmoins ne manque pas d’instruments. En effet, la refonte de la loi régissant le Conseil ainsi que de celle relative à la liberté des prix et de la concurrence, opérée en 2014, confère au Conseil de la concurrence une autonomie et un pouvoir décisionnel en matière de lutte contre les pratiques anticoncurrentielles et de contrôle des opérations de concentration économique. Le Conseil est également appelé à donner son avis sur les demandes de consultation émanant de différentes Administrations et à publier des études sur le climat général de la concurrence sur les plans sectoriel et national. Animé d’une volonté de bien faire, Guerraoui aurait déjà rencontré des opérateurs industriels.

Sanctionner pour être crédible?
Mais c’est sur le volet des sanctions que d’aucuns attendent de voir. La loi autorise en effet le Conseil à prendre des mesures conservatoires, des astreintes, des injonctions ou encore des sanctions pécuniaires à l’encontre des entreprises. Il peut même procéder à des poursuites pénales quand les faits le justifient, en adressant le dossier au procureur du roi près le tribunal de première instance compétent. Dans ce cas, les sanctions peuvent atteindre 500.000 DH et une année d’emprisonnement à l’encontre de toute «personne physique qui, frauduleusement ou en connaissance de cause, aura pris une part personnelle et déterminante dans la conception, l’organisation, la mise en œuvre ou le contrôle de pratiques» d’entente ou d’abus de domination. Verra-t-on le nom d’un grand patron transmis au procureur du roi?
Driss Guerraoui, à la tête d’un Conseil de la concurrence inactif depuis cinq ans, a clairement la lourde tâche de faire renaître cette instance de ses cendres, dans l’intérêt des acteurs économiques, des citoyens et même du gouvernement. Et pour cause, la Constitution confère à l’institution de la concurrence la tâche de conseiller le gouvernement. Mieux encore, la loi sur la liberté des prix et de la concurrence exige que l’Exécutif consulte le Conseil quand il est question de fixer les prix ou de les réglementer – un Exécutif qui ne se prive pas au moment de prendre des décisions compliquées de le rappeler, voire de s’en servir comme d’un bouclier.

Ceux qui le côtoient relèvent «une grande qualité d’écoute et une fluidité de communication».

Proximité et légitimité
Homme de compromis tout comme Guerraoui, Lahcen Daoudi, ministre délégué auprès du Chef du gouvernement chargé des Affaires générales et de la Gouvernance, avait d’ailleurs déclaré dans une interview à L’Economiste en décembre 2018 qu’il ne pouvait prendre la décision du plafonnement des prix des hydrocarbures qu’après avis du Conseil de la concurrence.
Reste à savoir si avec la réanimation tant attendue du Conseil et l’arrivée de Guerraoui – que Daoudi a côtoyé dans leur jeunesse au sein de l’UNFP, avant que leurs chemins politiques se séparent mais sans vraiment le perdre de vue, et avec qui il a partagé un cursus doctoral à l’Université de Lyon II et un parcours professoral à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès – le gouvernement accélérera ses prises de décision sur certains sujets.
L’ancien secrétaire général du CESE est un homme de rapports, de conseil et de consensus qui s’est démarqué par sa grande habileté à concilier entre les opinions divergentes et à trouver des formulations qui satisfassent l’ensemble des parties prenantes. Conseiller auprès de trois Premiers ministres (El Youssoufi, Jettou et El Fassi) sur le dossier du dialogue social, il prend à 66 ans – à la faveur d’un régime dérogatoire concernant sa propre retraite – un poste à risques. Reste à savoir pour qui.

LES MULTIPLES CASQUETTES DE GUERRAOUI

En plus de son poste de professeur à l’Université Mohammed V-Agdal de Rabat, Driss Guerraoui est membre, pour un 3e mandat, du comité exécutif du Conseil international d’action sociale (CIAS), organisation mondiale non-gouvernementale basée à Utrecht (Pays-Bas), dotée du statut consultatif auprès de l’ONU et de ses agences spécialisées. Guerraoui est également membre de l’Académie des sciences du Portugal et a été élu à la tête du Forum des associations africaines d’intelligence économique (FAAIE) qui vise à promouvoir les pratiques d’intelligence économique en Afrique et à contribuer à doter le continent en structures nationales dédiées. Il est aussi membre fondateur et vice-président de l’Association marocaine d’intelligence économique et Vice-président de l’Association internationale francophone de l’intelligence économique. Il était par ailleurs membre du comité scientifique du Centre de recherche Jacques Berque et fut membre du secrétariat général du Conseil national de la jeunesse et de l’avenir, de 1991 à 1998, aux côtés de Habib El Malki. Un organisme consultatif par excellence, qui fut chargé de contribuer à l’adaptation des systèmes d’éducation et de formation aux besoins de l’économie du pays, à la préparation adéquate de l’avenir des jeunes Marocains en vue de leur insertion dans le système productif national. Tout au long de sa carrière, Guerraoui a obtenu trois distinctions: de l’UNESCO (section de l’Etat de Hawaii, USA) en 2003, du PNUD (bureau du Maroc) en 2005 et de la République française qui l’a élevé en 2007 au rang d’Officier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur.