En attendant 2021

Economie janvier 2019

En attendant 2021

Confronté à de vraies difficultés économiques avec peu de solutions à court terme, l’année 2019 risque d’être économiquement morne pour le Maroc, en attendant la mise en place de solutions politiques durables face au malaise.

Les diverses prévisions concernant l’économie marocaine, pour l’année 2019, tablent sur un taux de croissance autour de 3%, voire 2,9% pour le HCP. Il semblerait que même la Banque centrale penche pour ce scénario, bien que le Wali Abdellatif Jouahri ait annoncé un chiffre de 3,1% en se basant sur une récolte agricole moyenne de 80 millions de quintaux au lieu des 70 millions habituellement intégrés par les prévisions. Avec cette acrobatie arithmétique, Bank Al-Maghrib (BAM) a pu rester au-dessus de la fourchette haute de 3%, comme proposé par le gouvernement dans ses prévisions pour la Loi de finances, pas loin des 3,2% également prédits par le FMI. BAM annonce même un taux de croissance ne dépassant pas 3,6% en 2020, ce qui laisse entendre que les chances de voir de vraies mesures économiques de relance entre-temps sont minimes. Ainsi, comme d’habitude, c’est la croissance du secteur agricole qui détermina le taux de croissance final. 2018 étant déjà une année relativement bonne, le retour de tendance sera observé dans la valeur ajoutée agricole, mais qui sera corrigée par la croissance de la VA non agricole qui devrait se tenir à 3,5%. Un fait désormais habituel malgré l’arrivée quasiment à terme des diverses visions de développement censées accélérer la croissance.

La ritournelle
Cette permanence des taux de croissance faiblards tire encore plus vers le bas la moyenne de la croissance décennale tendant vers celui de la décennie 90 post plan d’ajustement structurel. Ainsi, «Nouveau» «Modèle» «Développement» seront cette année encore les trois mots qui rythmeront la scène du débat économique marocain. Déjà pour l’année qui s’achève, ces mots prononcés par le roi, lors du discours d’ouverture du parlement en 2017, avaient rythmé aussi bien le discours officiel que de nombreux débats et conférences. D’autant plus qu’en l’absence de visibilité quant à la composition et au leadership de la commission qui doit chapeauter l’élaboration et le déploiement de ce nouveau modèle, le débat va dans tous les sens, confondant les concepts et les notions de base dans une course au positionnement plus qu’au débat d’idées.
La nomination d’Ahmed Réda Chami au CESE (qui a permis de libérer Nizar Baraka pour renforcer l’Istiqlal), tout comme la réapparition de Driss Benhima sur la scène publique, avec une «casquette» partisane, donnent également des signes que l’année sera marquée par le débat, voire les joutes politiques. Les remous au sein du PAM et les velléités du RNI vont aussi dans le sens d’une mise en ordre de bataille en perspective des élections prévues, en principe, en 2021. 

Modèle défaillant
Toutefois, au-delà des discours et des contingences politiques, la tâche n’apparaît pas franchement simple pour apporter de vraies réponses aux difficultés économiques du Maroc. Il s’agit en fait de tirer le bilan et de proposer des solutions aux échecs de plus de 15 ans de visions économiques et sociales où l’État s’est placé en soutien de l’économie privée, en essayant de l’inciter à investir à force d’injections massives de cash. Avec un des taux d’investissement public les plus élevés du monde par rapport à son PIB (plus de 30%), l’effort consenti par le pays ne s’est pas traduit par une croissance soutenue et auto-entretenue menant vers le développement. Ainsi, le pari sur le secteur privé et l’ouverture tous azimuts semble avoir été un échec cuisant. Une grande partie de ses investissements ont été orientés vers le négoce, l’immobilier ou la finance, c’est-à-dire des activités de rente ou de spéculation. Par conséquent, le secteur privé national n’a pas approfondi sa place comme principal créateur de valeur ajoutée. Une réalité qui éclatera au grand jour, à partir des années 2011-2012, quand la crise des finances publiques a directement impacté à la baisse les taux de croissance. Et avec eux, les appels à l’orthodoxie budgétaire orientée essentiellement vers les plus pauvres. En bref, les infrastructures du pays se sont rapidement construites, mais son tissu productif reste à la traîne malgré un très fort endettement public qui culmine aujourd’hui à près de 85% du PIB. Et ce n’est pas le choix de l’ouverture qui a comblé la carence du système entrepreneurial marocain. En optant pour le modèle mexicain des «maquiladores»  – comme à Tanger ou Kénitra, ou les centres d’offshoring – comme principal levier d’industrialisation, on a condamné le Maroc à un modèle extraverti et dépendant en grande partie des grands donneurs d’ordres internationaux. De fait, comme ces îlots d’industrie sont isolés du tissu local, ils se fournissent à force d’importations, quand ils ne concurrencent pas ou ne dépriment pas tout simplement le tissu productif local. La balance commerciale en a été impactée. On a créé du déficit commercial même si les exportations ont explosé. Ainsi, selon les chiffres de l’Office des changes, si on compare 2000 à 2016, le taux de couverture des importations par les exportations pour le poste alimentation et boissons est passé de 117% en 2000 à 97%. Pour la même période, ce taux pour les demi-produits est passé de 67% à 51%, et de 103 à 77% pour les produits finis de consommation, avec ce que cela engendre en pertes d’emplois. Le taux d’emploi enregistré est d’ailleurs l’un des plus faibles au monde, avec à peine 46% de la population en âge de travailler qui est réellement occupée. Ce modèle est aussi coûteux en devises puisque la Banque centrale ne prévoit que 5 mois de réserve pour la couverture des importations pour 2019 et 2020!

Remous dans les partis et retour de Driss Benhima sur la scène publique, 2019 sera l’année des débats politiques.

Manque d’imagination
Pourtant, ce qui a fui jusqu’à présent, que ce soit du discours officiel ou des éléments de réflexion auxquels Economie Entreprises a pu avoir accès en exclusivité, c’est que les prémices du nouveau modèle ne comportent pas de rupture significative par rapport à l’ancien. Ce qui en ressort est schématiquement comme suit: affiner la spécialisation du Maroc dans la chaîne de valeur mondiale. Le secteur de l’agroalimentaire est particulièrement visé, notamment en augmentant la valeur ajoutée et les rendements agricoles. Or, avec les changements climatiques et la crise de l’eau dans laquelle s’engouffre notre pays, la question qui se pose est de savoir jusqu’à quand et à quel coût écologique le Maroc va-t-il continuer à nourrir l’Europe à bas prix ?
L’autre secteur qui aurait été identifié pour relancer le modèle est l’immobilier résidentiel, avec ses hypothétiques effets d’entraînement. Pourtant, c’est bien le fait d’avoir misé sur l’immobilier depuis 2002 et massivement à partir de 2004 qui est en grande partie responsable de la faillite du modèle actuel. De plus, avec les stocks énormes qui s’accumulent aussi bien chez les promoteurs que dans les comptes des banques, on ne voit pas vraiment comment vont être générés des effets d’entraînement. Sans parler de la dilapidation du foncier public qui rend toute régulation de l’État ou tout plan public illusoire. Les autres secteurs d’avenir seraient aussi le tourisme médical et le tourisme vert, alors qu’on a largement saccagé les espaces naturels marocains par la spéculation immobilière et touristique, et que le Maroc a un déficit de 5.000 médecins et de 3 à 4 fois plus de cadres paramédicaux. Le dernier secteur sur lequel planchent les stratèges marocains serait… la révolution numérique.

Les attentats d’Imlil ont été un coup de semonce, tout comme les hiraks. La réponse était claire: le tout sécuritaire!

Le tout sécuritaire
En attendant l’annonce des mesures et leurs effets qui doivent prendre quelques années et pour ne pas en laisser le mérite au PJD, c’est l’entrée dans un attentisme de gestion de la crise qui se dessine le plus clairement. En l’absence d’alternatives politiques, avec des partis trop faibles, sans réel leadership ni capacité d’initiative face à un PJD résilient, l’hypothèse d’élections anticipées ou de remaniement gouvernemental profond est peu probable. D’autant plus que la Constitution et les équilibres politiques font que le PJD reste un acteur incontournable de toute coalition au pouvoir. Or, un nouveau gouvernement avec la formation islamiste dedans ne peut que lui redonner un lustre utile pour les élections qui vont suivre. L’option la plus plausible, et la moins coûteuse politiquement, est que tout le monde va laisser le parti d’El Othmani et ses frères s’user encore au pouvoir avec une majorité boiteuse tout en préparant une alternative crédible. Face à ces divers enjeux, l’expédition des affaires courantes semble la solution la plus simple. Une solution accompagnée d’un tour de vis sécuritaire. Les attentats d’Imlil ont été un coup de semonce, tout comme les Hiraks du Rif, de Jerada, de Tinghir, de Zagora… La réponse était claire: le tout sécuritaire! Les procès en cours contre des voix dissonantes, que ce soit des politiciens, des journalistes ou des associations sont un signal fort, tout comme la remise au goût du jour du service militaire. Pointer la responsabilisation morale des «nihilistes» dans l’attentat d’Imlil au sein du Parlement annonce aussi la couleur: aucune discordance n’est acceptée. Le département de Laftit est par ailleurs occupé à déployer le chantier du registre national unique, ce qui avec les avancées permises par les nouvelles technologies facilitera l’accentuation du contrôle de la population dès 2019. C’est le même message d’anticipation qui a été transmis en filigrane de la dernière circulaire du procureur général concernant les infractions portant atteinte à la vie privée, mais qui de fait limite aussi le travail d’investigation journalistique. En attendant 2021, année électorale par excellence avec aussi bien des élections locales que législatives, les options semblent limitées. Même si de l’avis de beaucoup de personnes sondées pour les besoins de cet article, l’attente risque d’être trop longue.

«Nous sommes dans une salle d’attente»

Amine Diouri, directeur études & communication chez Inforisk

Comment qualifier l’année 2019?
Je pense qu’on est encore dans un grand flou. On est entré dans un genre de salle d’attente et cela sur plusieurs points, par exemple concernant la fiscalité de l’entreprise avec les assises qui sont attendues pour mettre en avant les grandes problématiques fiscales comme la TVA, l’IS, etc. Il est évident qu’il faut au moins attendre 2020 pour voir quelque chose se dessiner. En 2019, il n’y a pas de gros tournants à attendre.

Quel est le principal défi pour 2019?
Depuis 2017, nous avons constaté un allongement des délais de paiement des entreprises privées. Il y a une vraie problématique à laquelle il faut s’attaquer. Il y a eu un effort de fait par l’Etat, c’est indéniable. Mais la vraie problématique n’est plus là, elle est réellement sur le privé. En 2017, l’encours des entreprises privées est de 823 milliards de dirhams, soit 1/3 du PIB. Pour le moment, il n’y a pas de visibilité sur les délais de paiement du privé qui restent un des principaux défis auxquels font face les entreprises marocaines.

Quels apports marquants pour la LF?
Pour la TPME, je n’ai pas vu de mesures impactantes pour 2019 et au-delà. Effectivement, on essaye d’encourager les TPME à déclarer leurs revenus pour que l’Etat puisse rentrer plus d’argent, mais pour améliorer leurs conditions, je n’en vois pas particulièrement.

 

«À défaut de compétitivité, la demande profite aux importations.»

Bouameur Ragbi Chef de division des synthèses macro-économiques à la DEPF, Ministère de l’Economie et des Finances

Comment analysez-vous l’évolution de la croissance sur les cinq dernières années?
Globalement, l’économie marocaine a atteint un nouveau palier de croissance depuis le début des années 2000, réalisant près de 4,3% en moyenne par an contre 3,2% dans les années 90. Durant les cinq dernières années, cette moyenne était de 3,4%. Cette performance est due, en partie, à la consolidation des activités non agricoles qui ont évolué de 2,2% en moyenne par an. Elle est imputable également aux performances du secteur agricole, qui est inscrit désormais dans une dynamique de modernisation prometteuse. Par ailleurs, la croissance de l’économie marocaine a été relayée par les éléments de la demande intérieure, à savoir la consommation des ménages et la FBCF [Formation Brute de Capital Fixe ou l’investissement, ndlr]. En revanche, la contribution des échanges extérieurs à la croissance demeure globalement limitée, compte tenu de la dynamique soutenue des importations qui continue d’éponger les gains enregistrés en termes d’amélioration des performances à l’export.
Dans ce contexte, le soutien à la demande est-il une option pour booster l’offre locale?
La demande interne, principalement la consommation finale et l’investissement, constitue une source importante de la croissance économique au Maroc au cours de ces dernières années. Le soutien à la demande pourrait jouer un rôle plus important en faveur de l’expansion de l’offre productive locale, pourvu que celle-ci puisse être en mesure de relever substantiellement sa compétitivité en termes de coûts et de qualité des produits offerts. A défaut, le dynamisme de la demande risque de profiter davantage aux importations. D’où l’importance de renforcer la modernisation compétitive de notre système productif pour le rendre apte à tirer profit de la dynamique de demande exprimée sur le marché local.

La croissance est faiblement créatrice d’emplois. Alors, quels sont les remèdes à moyen terme?
La DEPF a justement consacré son dernier Policy Brief à l’examen de la question du contenu en emplois de la croissance économique au Maroc. Cet examen a permis de faire ressortir que pour chaque point de croissance du PIB entre 2008 et 2017, l’emploi global n’a progressé que de 0,12% en moyenne contre 0,33% entre 2000 et 2007.
Ce travail a permis de relever également que la capacité décroissante de l’économie marocaine à créer suffisamment d’emplois s’explique par des facteurs beaucoup plus structurels que conjoncturels. En particulier: l’évolution de la croissance en deçà du seuil à partir duquel l’intensité en emplois de la croissance devient importante; la forte pondération des secteurs à faible effet multiplicateur, à laquelle s’ajoute le déficit persistant en termes de productivité; la contribution des ressorts externes à la création d’emplois qui demeure encore limitée, à un moment où la forte expansion des importations exerce de fortes pressions baissières sur l’emploi; le marché du travail qui reste soumis à des contraintes non négligeables, tandis que l’émergence accélérée de l’entrepreneuriat est confrontée à plusieurs défis.
De par sa portée structurelle, l’enrichissement du contenu en emplois de la croissance ne peut être traité que dans le cadre d’un renouveau du modèle de développement et ce, dans la perspective d’accélérer la transformation structurelle de l’économie nationale et de l’asseoir sur des secteurs compétitifs et fortement créateurs de valeur ajoutée.

La courbe de croissance des crédits semble se tasser. Est-ce un phénomène conjoncturel et quel impact sur la croissance future?
Effectivement, le crédit bancaire s’est inscrit en décélération depuis 2010, enregistrant un taux de progression annuel moyen de 4,5%. Au cours de l’année 2018, les crédits bancaires ont progressé de seulement 1,5% au titre du deuxième trimestre, après +3,1% au premier trimestre. Ce ralentissement a concerné les différentes catégories de crédit. Toutefois, le ralentissement du crédit à l’équipement a été moins prononcé comparativement à celui des crédits à l’immobilier. Le ralentissement des crédits à l’équipement au second trimestre 2018 est consécutif, notamment, à la décélération des crédits à l’équipement de la branche «transports et communications» et de la branche «électricité, gaz et eau». Ces deux branches ont canalisé à elles seules 32,5% du total des crédits à l’équipement à fin juin 2018. Il est à signaler que ces deux branches ont procédé à d’importants investissements lors des années précédentes. Ce qui laisse entendre que le ralentissement récent du crédit alloué à ces deux branches est plus d’ordre conjoncturel.