Nabyl Lakhdar

Interview janvier 2019

Nabyl Lakhdar

L’administration des Douanes se réforme pour un contrôle plus efficace. Son patron se défend de toute révolution, et assume de vouloir conserver un maximum de valeur ajoutée au Maroc.

Quels souvenirs garderez-vous de 2018?
2018 a été une année chargée. D’un point de vue économique, vous connaissez les chiffres: la croissance est insuffisante au moment où nous enregistrons une accélération des importations. Nous avons également eu un problème avec le prix du baril de pétrole qui a augmenté. Heureusement, la tendance est revenue à la baisse vers la fin de l’année même si, d’un point de vue purement douanier, cela impliquait une rétractation de nos recettes.

Et le bilan de l’ADII?
Concernant notre administration, le travail a été renforcé sur deux aspects. Le premier concerne la facilitation et l’accompagnement des entreprises pour qu’elles puissent faire leurs opérations de la manière la plus simple et la plus rapide possible. Le chantier le plus important en ce sens est la dématérialisation. Certes, le projet avait déjà été lancé mais ce qu’on s’apprête à faire constitue une véritable petite révolution en la matière. Le deuxième aspect concerne quant à lui le contrôle, qui est renforcé contre la fraude et la contrebande plus précisément. Il m’est arrivé cette année de recevoir des opérateurs économiques qui se félicitaient des résultats obtenus. Des clients sont revenus s’approvisionner auprès d’eux après 10 ans d’absence car captés par les réseaux de contrebande.

Un événement qui vous a le plus marqué?
L’un des événements les plus importants à mes yeux en 2018 est ce que nous avons réussi à faire à Bab Melilla. Auparavant, toutes les opérations commerciales passaient par ce port avant de rentrer au Maroc, alors que celui de Béni Ansar se trouve à peine 100 mètres plus loin. Une aberration. Aujourd’hui, nous avons aiguillé tout le flux de Melilla vers Nador, ce qui a permis de créer de l’activité. Notre véritable combat est celui-ci: faire en sorte que le maximum de valeur ajoutée reste au Maroc.

Vous êtes à la tête de la Douane depuis un peu plus d’une année. Comment avez-vous trouvé le navire à votre arrivée?
C’est vrai que j’ai été nommé en novembre 2017, mais il faut dire que je suis quelqu’un de la maison. J’ai passé 17 ans de ma carrière à la Douane avant de partir à la Direction générale des impôts (DGI) où j’ai été en poste durant 3 ans. Et même pendant cette période, le contact n’a jamais été rompu puisqu’on travaillait de concert, notamment sur la Loi de finances. Quelque part, je n’ai jamais quitté la maison; du coup, je savais exactement où en étaient les choses à mon arrivée. Je ne suis donc pas quelqu’un qui vient révolutionner mais plutôt accélérer les projets déjà en place.

Un manque d’ambition?
Non, pas du tout. Premièrement, parce que comme je l’ai dit, je connais très bien les projets de la Douane et j’y adhère. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que l’ADII fait partie de l’Organisation mondiale des douanes. Cette dernière structure l’ensemble de nos plans d’action. Quand un chantier est défini, il l’est par rapport aux bonnes pratiques mondiales présentées au sein de cette organisation. Cela va de la gestion des ressources humaines jusqu’au dédouanement, en passant par l’analyse de risque et l’administration des systèmes d’information. Tous ces aspects, aussi petits soient-ils, sont toujours intéressants.

Quand on parle de l’ADII, la première chose qui vient à l’esprit de beaucoup de personnes c’est le volet impôts et taxes alors que vous êtes présents sur plusieurs fronts. Quelle est la véritable ampleur de cette machine administrative?
Nous sommes un peu partout avec une implémentation régionale qui suit plus ou moins le découpage administratif, sauf pour les régions Sud. Pour une question d’optimisation et parce que le flux ne le justifie pas, nous n’avons qu’une seule direction régionale pour les 3 régions du Sud [Région de Guelmim-Oued Noun, région de Laâyoune-Sakia El Hamra et région de Dakhla-Oued Ed Dahab, ndlr]. Nous sommes également dans tous les ports et aéroports ainsi qu’aux postes-frontière. Pour schématiser, dès qu’il y a entrée ou sortie de marchandise, nous sommes présents. D’ailleurs, nous ne nous intéressons aux voyageurs qu’à travers les marchandises et la Douane n’est pas concernée par tout ce qui est service.

Quelle est sa contribution au budget de l’État?
En 2017, la Douane a collecté quelque chose comme 95 milliards de dirhams. C’était un record, en augmentation de 6% par rapport à 2016. Pour 2018, nous nous sommes fixé comme objectif de battre ce record et de dépasser la barre des 100 milliards de dirhams. À quelques jours de la fin de l’année, je pense que l’on peut le faire, sachant que nous étions à près de 92 milliards de dirhams à fin novembre 2018.

La Douane a également vu émerger plusieurs hauts cadres de l’État, Mohamed Benchaâboun, Omar Faraj, Noureddine Omary… pour ne citer que ceux-là. A quoi cela est-il dû selon vous?
La Douane est une école. Étant un ancien banquier, j’ai gardé de ce secteur un côté touche-à-tout qu’on retrouve également à l’ADII. Il y a énormément de métiers et on touche à beaucoup de choses. Le monde du commerce international se développant très vite, il faut être à la page rapidement. On est ainsi confrontés en tant que douaniers à des situations différentes qui forgent finalement la personnalité, les compétences, mais également la manière de gérer les gens. En plus des personnes que vous avez citées, il y a un autre collègue, Abdellatif Amrani, qui vient de rejoindre les Domaines en tant que directeur des Domaines de l’État.

Toutes ces brillantes ressources qui quittent votre Administration, cela ne représente-t-il pas une hémorragie?
Je pense au contraire que c’est important que certaines Administrations puissent faire en sorte que leurs collaborateurs partent ailleurs. Je suis contre l’idée de retenir les gens. Qu’ils partent vers le public ou au privé, ils continueront de servir leur pays, surtout s’ils sont bons. Je serais très content qu’il y ait des gens qui partent et que d’autres arrivent, ça permet de créer une émulation.

L’amnistie douanière que vous avez lancée prend fin dans quelques jours. Quel bilan faites-vous de cette opération?
Tout d’abord, je tiens à préciser que cette amnistie concerne non seulement la Douane mais également la DGI et la Trésorerie générale du royaume (TGR). Le volet douanier est beaucoup moins important. Concernant la collecte, nous sommes actuellement à quelque chose comme 300 millions de dirhams de taxes principales pour un abandon de près de 100 millions de dirhams de pénalités et majorations. Nous nous attendons à une petite accélération pour cette fin d’année, qui se traduira par quelques dizaines de millions de dirhams supplémentaires.

Visiblement, l’opération n’a pas connu le même engouement que celles organisées par la TGR ou le fisc. Comment expliquez-vous cela ?
Déjà par le fait que la Douane a surtout affaire à des opérateurs économiques, et non des particuliers comme c’est le cas du fisc. Ensuite, nous avons un autre avantage puisque nous disposons de la marchandise qui reste la garantie finale. Vous ne la sortez pas tant que vous ne vous êtes pas acquitté de vos droits. Les arriérés que nous cherchons à recouvrer dans le cadre de cette amnistie proviennent essentiellement de ce qu’on appelle les régimes économiques en douane. Ce sont des gens qui importent en suspension des droits et taxes et qui in fine ne respectent pas leurs engagements. Il arrive également, mais c’est exceptionnel, qu’on fasse des contrôles a posteriori dans le cadre des enquêtes douanières. Ce sont, la plupart du temps, des documents compromettants qu’on trouve lorsqu’on visite une entreprise et qui concernent des importations d’il y a un, deux ou trois ans.

Concernant le chantier de la dématérialisation, la Douane a été précurseure déjà avec le système SADOC en 1992, puis avec Badr. Quelle expertise avez-vous cumulée tout au long de ces années?
Vous savez, nous ne sommes pas les seuls. Les Administrations douanières dans le monde ont été précurseures en informatisation. Je tiens quand même à faire une distinction ici entre informatisation et dématérialisation. Jusqu’à présent à la Douane, nous n’avons fait qu’informatiser. Certes, c’est un préalable pour une dématérialisation réussie, mais il faut opérer une informatisation intelligente. Il ne s’agit pas de reprendre ce qu’on faisait dans le monde physique, dans le monde «papier», pour l’informatiser et le retranscrire tel quel, mais de faire ce qu’on appelle du reengineering de process. Et c’est ce qu’on a fait. Il y a bien sûr quelques erreurs qui ont été commises mais globalement, je pense que nous avons réussi notre informatisation.

Quel type d’erreurs?
On a pris du retard sur certaines choses. Tout le domaine contentieux par exemple est concerné. On est à peine aujourd’hui arrivé à l’informatiser. Un autre exemple, celui de la déclaration douanière. Aujourd’hui, elle se fait directement sur le système Badr en mode web. Cela veut dire que les transitaires ont un formulaire électronique qu’ils remplissent avec leur déclaration. Sous d’autres cieux, ce mode web est accessoire et ne représente que 5 à 10%. Le reste se fait en mode EDI (échange de données informatiques, ndlr). Techniquement, cela veut dire que la transmission de la déclaration se fait automatiquement du système d’information des opérateurs vers le système d’information de la Douane. Il n’y a pas cette phase de saisie. Comme les opérateurs ont déjà toutes les informations dans leur base, ils ne sont pas obligés de passer par l’interface.
Nous sommes actuellement en train de travailler dessus pour avoir le mode EDI qui sera disponible en 2019 à coup sûr.
Vous avez annoncé la généralisation de la dématérialisation complète du circuit de dédouanement à partir du 1er janvier 2019. Comment va se décliner cette stratégie?
Pour être tout à fait clair, le chantier de la dématérialisation ne va pas commencer, il est déjà terminé. Ce qu’on est en train de faire est l’opérationnalisation de tout le système. Sur le plan technique, tous les prérequis techniques ont été achevés. Nous avons une excellente équipe informatique composée d’une soixantaine de personnes qui travaillent sur les systèmes d’information. Nous faisons également appel à des prestataires externes afin d’aller plus vite. L’idée pour nous, et je reviens toujours vers ce terme-là, c’est de trouver comment aller plus vite dans ce que nous faisons et comment le faire de manière industrielle. Quand il s’agit de contrôler une déclaration, une marchandise ou une entreprise, on est très bons et on sait le faire. Là où on est moins bons par contre, c’est lorsqu’il faut s’assurer que tous les gens qui ont fraudé puissent être appréhendés d’un seul coup.

Concrètement, comment est-ce possible?
Grâce à la data. Nous avons au sein de la Douane une Cellule nationale de ciblage dont le travail consiste uniquement à éplucher les bases de données et essayer de trouver des schémas de corrélation et des schémas de fraude. Une fois ce dernier identifié, l’information est généralisée à l’ensemble des bureaux afin de tout revérifier. Vous savez, la fraude est parfois très basique, il peut s’agir de loupés des services douaniers eux-mêmes. On se rend compte qu’une taxe n’a pas été collectée soit parce que la procédure n’a pas été complètement informatisée, soit parce que les personnes au sein des bureaux douaniers n’ont pas fait attention. Ça nous est arrivé par exemple avec la taxe additionnelle sur les produits turcs. Nous avions un retard d’informatisation et certains bureaux l’ont loupée. Grâce à cette cellule, on a pu tout redresser d’un seul coup. Ça nous permet de traiter de manière industrielle.

Quid du paiement électronique?
Nous avons déjà une solution de paiement électronique, mais 2019 devrait être l’année où ce canal de paiement sera généralisé. Ça nous permettra d’abandonner tous les autres moyens de paiement.

Plus d’espèces donc ni de chèques?
Aujourd’hui, il n’y a pratiquement plus d’espèces depuis la dernière Loi de finances. Tout est payé soit électroniquement soit par chèque. D’ailleurs, les transactions e-commerce sont en pleine croissance, nous enregistrons en moyenne 30 à 40% de plus chaque année. Mais quand on dit paiement électronique, ce n’est pas tout à fait exact, c’est plutôt un système multicanal. On va d’ailleurs bientôt mettre en place ce qu’on appelle le paiement par débit direct. Concrètement, c’est l’équivalent du paiement par carte bancaire mais sans carte. L’idée est d’établir une connexion entre le système douanier, un intermédiaire et un établissement bancaire. Vous pouvez alors accéder directement à votre banque pour faire un virement en temps réel. L’avantage de ce moyen est qu’il est sans plafond contrairement à la carte qui pouvait poser problème pour des montants élevés. L’important pour nous, c’est que les gens paient ailleurs qu’à la Douane. En fait, nous ne souhaitons plus voir personne dans nos bureaux que ce soit pour un paiement, pour une déclaration ou pour un quelconque dépôt. Le seul déplacement que les gens auront à faire c’est pour récupérer leur marchandise.

La gestion de l’argent doit vous poser beaucoup de problèmes…
Pour être tout à fait franc, oui. Cela nous pose énormément de problèmes. Vous savez, quelque part je m’en veux un peu, pas en tant que personne, mais en tant qu’institution lorsqu’une affaire éclate comme celle des malversations qu’il y a eu au niveau des recettes de Marrakech et Agadir, avec des montants importants. Des douaniers sont allés en prison et je ne peux pas m’empêcher de penser que si on avait mis en place ce système il y a quelques années, ces gens-là n’auraient pas été tentés. Aujourd’hui, le système avec du cash ou même celui avec les chèques comporte des failles, que ce soit sur le système informatique ou lors de l’échange entre la Douane et la TGR. Des documents peuvent être un peu retouchés pour essayer de cacher des choses. Mais quand l’argent va directement dans les comptes du Trésor, on ne peut plus rien faire. Mais en dehors de ça, ne plus avoir à gérer de l’argent nous permettra d’économiser beaucoup de ressources, surtout des ressources humaines.

Justement, toute cette dématérialisation doit avoir une incidence sur vos RH. Prévoyez-vous de dégraisser?
Les ressources humaines sont un sujet très important pour nous et j’aurais dû en parler en premier car nous sommes dans une configuration un peu spéciale. Ce qu’il faut comprendre c’est que l’effectif de la Douane n’a pas évolué en 20 ans. Nous étions depuis tout ce temps autour de 5.000 personnes (aujourd’hui 5.100 personnes). Pendant ce temps, le commerce international a augmenté en moyenne de 10% par an durant la même période. Sans compter la dynamique énorme qu’il y a eu au Maroc en termes d’infrastructures (ports, aéroports, zones franches…) qui nécessite une présence douanière. Nous étions donc obligés de nous moderniser et d’être plus efficaces avec les mêmes ressources. Rien que pour le port de Tanger Med par exemple, nous sommes passés de 0 effectif à plus de 600 douaniers sur ce port en 10 ans. Ces 600 personnes n’ont pas été recrutées mais font partie des 5.100 de base. Nous faisons donc une optimisation. Autre exemple, dès le 1er janvier, le dépôt physique des déclarations sera supprimé avec à la clé 40 postes qui vont se libérer et qu’on pourra réaffecter ailleurs car le besoin est toujours là.

N’aurait-il pas été plus facile de recruter?
C’est vrai, mais avec la pression de la masse salariale sur les dépenses publiques, il fallait faire des arbitrages. De toute façon, je pense que nous sommes arrivés à une certaine limite. Nous avons Tanger Med 2 qui va bientôt ouvrir, le terminal 1 de l’aéroport Mohammed V, nous parlons d’une zone franche pour chaque région, ce qui suppose une présence douanière accrue. Vous savez, en Tunisie, ils sont 8.600 douaniers pour un petit pays. Alors oui peut-être qu’ils sont trop nombreux mais nous, nous ne sommes pas assez. Avec cette dématérialisation, on va encore gagner quelques postes mais nous aurons effectivement besoin de recruter.

Quels sont les profils qui vous intéressent?
Vous savez, la Douane a un statut paramilitaire, mais nous recrutons toujours selon les procédures de la Fonction publique. Ce qui peut poser problème. Nous avons en effet des gens qui interviennent le soir dans des conditions difficiles, des gens qui portent une arme, des gens qui sont agressés au cours de leur mission… Nous avons besoin de personnes avec une certaine condition physique. Nous avons d’ailleurs demandé à avoir un statut particulier pour pouvoir recruter des gens qui ont ces capacités. Je tiens à souligner aussi que 2019 connaîtra l’achèvement de la construction de l’Institut de formation douanier à Benslimane. Prévu sur une dizaine d’hectares, cet institut centralisera toute la formation douanière, qu’elle soit initiale, continue ou même internationale, parce que nous formons des douaniers africains. Tout se fera dans cet institut, y compris l’entraînement au tir et tout ce qui a trait à la simulation.

La Douane est également très active sur le volet de la lutte contre les différents trafics illicites. Quelles sont vos priorités?
Pour nous, le plus important est la lutte contre le trafic de stupéfiants et dans une moindre mesure le trafic d’armes ainsi que la lutte contre la contrebande. La contrefaçon est le volet le moins prioritaire.

Pourquoi cette focalisation sur la contrebande?
Parce que ça tue l’industrie. On ne peut pas avoir deux visages: d’un côté on souhaite accélérer l’industrialisation du pays et créer des emplois, et de l’autre côté on laisse des marchandises, souvent à bas coûts, entrer sans paiement des droits ni vérification des normes. Nous avons donc renforcé cette lutte à travers plusieurs aspects. Le premier est que nous avons mis en place en 2018 la Brigade nationale de lutte contre la contrebande. C’est une équipe d’un peu moins de 30 personnes qui travaille à l’échelon national et qui est le bras armé de la direction générale par rapport à ce trafic. Cette équipe, tout comme les autres brigades, travaille beaucoup avec le renseignement que ce soit en interne avec les informateurs, mais aussi avec des douanes étrangères. Cette brigade est extrêmement active aujourd’hui, elle nous permet notamment d’intervenir dans des dépôts.

Vous ne surveillez plus les véhicules?
Si, bien sûr, mais les interventions dans les dépôts sont beaucoup plus importantes. Quand vous attrapez un petit véhicule qui transporte 100 kg de marchandises, vous en attrapez 1 sur 10 ou 1 sur 100. À la limite, les gens ne sont pas touchés. Mais quand vous contrôlez un dépôt et que vous saisissez plusieurs tonnes de marchandises pour plusieurs millions de dirhams, là les gens sont touchés et commencent à se poser des questions. C’est tellement efficace que nous avons un certain nombre de personnes qui viennent nous voir de manière informelle et officieuse afin de rentrer dans les rangs. Nous encourageons cela.

Beaucoup de gens évoquent aussi l’opacité qui entoure les ventes aux enchères des marchandises saisies…
Sur le plan des procédures, c’est complètement transparent puisque tout Marocain peut soumissionner, mais c’est vrai qu’on a des professionnels de ces ventes. Ce sont généralement eux qui finissent par acheter. D’ailleurs, on dit parfois en rigolant: si vous arrivez à remporter une vente, c’est que vous vous êtes fait avoir. Ces personnes connaissent la marchandise, connaissent sa valeur et peuvent parfois s’arranger pour acheter plus cher que prévu pour empêcher que d’autres personnes rentrent dans ce business. Concrètement, c’est difficile de les empêcher de soumissionner, mais on essaie en tout cas de faire en sorte que tout soit transparent. Quand on voit par exemple que les prix proposés ne sont pas intéressants ou loin de la réalité, on annule les ventes. Il nous arrive aussi de changer de lieu de vente d’un bureau à un autre, voire d’une ville à une autre.

Mais cela représente quand même une bonne rentrée d’argent…
Vous savez, ces quelques millions de dirhams supplémentaires ne m’intéressent pas. Je préfère aujourd’hui et de loin donner ces marchandises à des associations caritatives.

Il vous arrive de le faire ?
Bien sûr, la Douane donne énormément. On ne communique pas beaucoup dessus mais on reçoit toujours des demandes d’associations. On donne surtout à l’Entraide nationale qui se charge de distribuer mais il nous arrive de donner aussi à des associations, notamment celles reconnues d’utilité publique, et aux hôpitaux. Cela va des produits alimentaires au textile (vêtements et couvertures) en passant par les produits d’hygiène.

Dans le cadre du Plan d’accélération industrielle (PAI), quel bilan faites-vous des zones franches (ZF)?
Le bilan des zones franches est très positif. C’est un schéma qui fonctionne et ces zones se développent, mais il faut faire attention à un certain nombre de choses. Premièrement, il faut surveiller nos exportations à partir des ZF parce que nous avons des accords qui font que nous nous acheminons vers la non-reconnaissance de l’origine des produits qui sont fabriqués au niveau de ces zones. Il faut donc militer. Historiquement, le Maroc était contre le fait que ces zones puissent donner l’origine parce qu’on n’avait pas beaucoup de ZF ni beaucoup de production. Maintenant avec le PAI, il faut peut-être changer notre fusil d’épaule, avoir des règles qui soient plus souples et qui permettent aux produits qui sont fabriqués en zone franche de l’être avec une certaine valeur ajoutée. Le guichet unique fonctionne très bien sur TFZ (Tangier Free Zone, ndlr), nous avons de bons feedback de la part de Midpark aussi qui commence à monter.

Concernant les normes, qui s’occupe de la vérification de la qualité des marchandises importées?
La question des normes concerne ce que l’on appelle les réglementations particulières, c’est-à-dire autres que douanière. Notre travail se limite au fait de ne pas libérer ni autoriser l’enlèvement d’une marchandise soumise à une norme, même si tous ses droits sont acquittés, tant qu’elle n’a pas son autorisation. L’opérateur doit nous transmettre la certification de l’ONSSA ou du ministère du Commerce et de l’Industrie ou du ministère de la Santé ou du département concerné par la vérification que cette norme a été respectée. La responsabilité leur incombe donc et notre département n’est pas concerné.

Certains importateurs de voitures de luxe pointent également du doigt des règles pas tout à fait claires sur les taxes à payer, notamment l’exemple des Audi A7 et Q8 dotés d’un moteur hybride. Une explication?
Je connais ce dossier et on est en train de travailler dessus. La vérité aujourd’hui est que sur le modèle Q8, l’aspect hybride n’est pas vérifié. C’est juste un petit moteur électrique qui est implanté et qui ne permet pas de propulser le véhicule. Nous sommes en train de mener une étude technique pour déterminer ce qui relève du vrai hybride et ce qui n’en relève pas. Si c’est la même chose que pour le modèle A7, qui n’a eu à payer aucune taxe, on redressera et on reviendra sur toutes les importations.

Vous n’avez pas fait l’objet de pressions de l’AIVAM?
Ce n’est pas une question d’AIVAM ou de quelque autre lobby. Il faut être très clairs, personne ne met de pression sur la douane. Nous sommes demandeurs par contre de toute information qui permet de redresser une erreur qui a été commise.

Comment s’adapte la Douane dans un contexte de plus en plus mondialisé avec la multiplication des accords de libre-échange?
Ces histoires de libre-échange ou en tout cas cette ouverture commerciale, c’est quelque chose que nous avons voulu, donc il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ces accords nous ont permis un certain nombre de choses. C’est vrai qu’on est déficitaires dans la quasi-totalité des cas mais je pense que quelque part on le savait. Notre problème est que nous ne nous organisons pas suffisamment pour bénéficier davantage de ces accords. Je prends l’exemple de l’Accord d’Agadir et du principe de cumul de l’origine. Nous avions reçu au mois de décembre les directeurs généraux des douanes de Jordanie, Tunisie… Comme ces différents pays ont des accords avec l’UE, il est possible d’identifier un produit, de commencer à le transformer au Maroc, de l’exporter en Jordanie où il subit d’autres transformations avant de le réexporter en Europe où il peut bénéficier du cumul. Malheureusement, on n’arrive pas à faire ça car on est plus dans une logique de compétition entre les différents pays que dans une logique de complémentarité. L’autre exemple concerne le textile: on a des quotas dans le cadre de notre accord avec les États-Unis que l’on n’a jamais utilisés. On n’est pas capables et on n’arrive pas à se mettre d’accord entre trois ou quatre entreprises pour mutualiser l’outil de production et adresser le client américain.

Quelle serait votre contribution à la réflexion par rapport au nouveau modèle de développement économique?
Au niveau du ministère, il y a une réflexion et une contribution de chaque direction. Le tout est consolidé au niveau du secrétariat général. Le moment venu, le résultat sera présenté. Le deuxième volet concerne les assises fiscales. Là aussi pour moi, c’est une facette importante du nouveau modèle de développement. J’espère que ces assises apporteront quelque chose d’innovant.

Une dernière confidence à partager avec nous?
Nous allons opérer en 2019 un travail de relecture du Code des douanes. Il ne s’agira pas d’une révolution car le Code est globalement facile à lire mais l’esprit est d’effectuer un toilettage afin de le moderniser. Quand on lit le Code des douanes aujourd’hui, on sent le volet physique et le côté «papier». Il y a des verbes comme déposer et des termes comme documents. Après cette relecture, on devrait pouvoir sentir l’esprit de la dématérialisation et de la douane électronique.