Souss-Massa veut se reprendre

Economie janvier 2019

Souss-Massa veut se reprendre

Après une colère royale qui l’a remise sur le devant de la scène, Souss-Massa juge ses infrastructures maritimes actuelles inadéquates et revoit ses ambitions portuaires à la hausse pour accompagner son développement économique. Y parviendra-t-elle?

Vu du ciel, le port d’Agadir dessine 8 appendices prenant diverses formes sur le littoral maritime. Vu du large, une digue de 940 mètres délimitant le bassin de commerce fait barrage aux marées et courants océaniques. Depuis la terre ferme, du haut de la montagne Oufella, des péniches et «freycinets» sont amarrées aux écluses côté plaisance; une dizaine de bateaux accostent les quais côté pêche et quelques poids lourds sillonnent les artères du port de commerce, en présence d’un navire conventionnel.
Nous sommes en novembre. Le paysage que déroule le complexe portuaire d’Agadir défile le quotidien banal d’une zone à faible activité économique. Pourtant, le port alimente depuis un moment des discussions au sein de diverses instances de la région Souss-Massa: CRI, Wilaya, Chambre de commerce et d’industrie. Motif derrière cet inépuisable sujet de causeries: l’incapacité des infrastructures maritimes à soutenir le développement régional sur le moyen-long terme. «En tant qu’élus, nous pensons que la Vision 2030 du port d’Agadir ne répond pas à notre ambition», confie à Economie Entreprises Brahim Hafidi, président du conseil régional de la région Souss-Massa. Cette revendication formulée par les autorités locales porte sur deux traits: le délai et les modalités de réaménagement du port, prévus dans le cadre de sa mise à niveau. Certes, le complexe portuaire – l’un des piliers du Plan de développement régional (PDR) visant à transformer le Grand Agadir en métropole digne de ce nom – se fixe pour horizon 2035. Mais, ce n’est pas sans raison non plus que la région veut aller un peu plus vite que la musique. L’agenda économique local semble avoir pris de court les projections initiales.

Le PAI met la pression
Voilà bientôt 11 mois que la déclinaison régionale du Plan d’accélération industrielle (PAI) a été engagée. La région Souss-Massa, la première à activer la déclinaison régionale des écosystèmes industriels, table sur 8 écosystèmes pour la période 2014-2020. De ce fait, le paysage industriel autour de la perle du Sud mise à court terme sur la consolidation des trois branches historiques localement, en l’occurrence le chantier naval, l’agro-business ainsi que la chimie, en plus de favoriser l’éclosion d’autres industries, entre autres l’automobile, les matériaux de construction, la plasturgie. L’ensemble affiche pour ambition de «créer 24.000 nouveaux emplois à terme, en comptant sur le soutien des fédérations professionnelles», précisait Moulay Hafid Elalamy, ministre de l’Industrie, de l’Investissement et du Commerce, en janvier dernier à Agadir devant le Souverain lors de la déclinaison régionale du PAI 2014-2020. «Nous estimons que les infrastructures portuaires actuelles ne sont pas en mesure d’accueillir les industriels et équipementiers qui viendront s’installer demain dans la région», explique Brahim Hafidi. Du point de vue des élus locaux comme pour un tas d’industriels, «demain» c’est 2025. Or, la mise à niveau du port d’Agadir est prévue dans le cadre de la Stratégie nationale portuaire (SNP) à l’horizon 2030.

L’agenda économique local semble avoir pris de court les projections initiales.

Capacité limitée
Le souci, même en atteignant ses pleines capacités, à savoir 4 millions de tonnes par an selon les chiffres recueillis auprès des élus locaux, c’est que le port ne peut accompagner la déclinaison régionale du PAI. Ceci intervient dans un contexte où la zone franche est en cours de validation par décret par le gouvernement. «Les études sont achevées, le foncier est réglé, l’aménageur est en cours de désignation. Les choses se passent comme prévu, dans les délais, dans le cadre du PAI. Le dossier de la zone franche est à l’ordre du jour au Conseil du gouvernement», confirme le président de la région. D’où l’urgence de reconsidérer une infrastructure compétitive répondant aux besoins logistiques des futurs locataires de la zone franche. A ce propos, une étude a été commandée par le ministère de l’Equipement sous la pression d’un lobbying actif, dans le but de reconsidérer la faisabilité du projet. L’étude présentée à deux reprises – dans une réunion restreinte entre partenaires publics puis dans un cadre plus élargi en présence d’opérateurs privés – bute sur deux scenarii: le réaménagement du port actuel avec une extension vers l’ouest ou un redéploiement vers le nord. A l’unanimité, le choix s’était porté sur «la deuxième option, jugée excellente, qui se résume en une extension du complexe portuaire vers Taghazout qui s’accompagnera d’une extension du quai militaire», confie à EE un proche du dossier. Coût estimé de cette remise en état: 3,7 milliards de DH. Reste à savoir si le projet peut aboutir à temps, en soutien au marketing territorial de la zone franche. «Nous avons demandé si les investissements pouvaient se faire en 2025», fait savoir Brahim Hafidi.
Menée à bout par sa course à la régionalisation avancée, la région fait face à un terrible dilemme: accroître la capacité de son port et satisfaire les capacités supplémentaires qui en découlent. «Il ne suffit pas de bâcler un port en 2025 et de se retrouver in fine avec des capacités additionnelles et un énorme potentiel sous-exploité», souligne le patron d’une PME locale. C’est là qu’intervient la solution proposée par le bureau d’études qui recommande de procéder par paliers, avec un élargissement graduel du port dans l’optique de multiplier par 5 sa capacité à l’horizon 2040. La proposition trouve un certain écho auprès des parties prenantes, à condition que l’ANP se laisse convaincre du bien-fondé de ce projet, en gestation depuis bientôt 3 ans.

Impact socio-économique
La réorientation du projet d’extension du port est en ligne avec le développement sectoriel de la région. La mise à niveau du port s’accompagnera de l’aménagement des grandes voies pénétrantes dans le Grand Agadir, qui prévoit d’alléger la pression urbaine dans la région mais également d’instaurer un lien logistique optimisé entre le port et les zones industrielles. La mise à niveau du port a trait à la remise en état des infrastructures existantes, mais vise également l’amélioration de l’entrée au port, la création d’une gare maritime multimodale (construction d’un quai de croisière, extension du quai de la marine royale…). Compte tenu de son hinterland, le port d’Agadir joue un rôle important dans le développement de l’économie régionale et la réduction des poches de précarité dans la banlieue de la perle du Sud. Il constitue le débouché naturel des activités agroalimentaires de la plaine du Souss–Massa et de ses richesses halieutiques. Essentiellement dédié à la pêche dans le passé, il est devenu au fil du temps un complexe portuaire englobant à la fois le port de pêche, le port de commerce et le port de plaisance. Les résultats d’une telle mobilisation s’en ressentent: «En matière d’Indice de développement humain, Souss-Massa ressort en troisième place avec 0,57 après les deux régions du Sud, Eddakhla-Oued Eddahab et Laâyoune-Sakia El Hamra, respectivement à 0,89 et 0,68», note Driss Effina, économiste spécialiste en développement territorial. Pour donner un ordre d’idées, Souss-Massa devance Casablanca Settat (0,51) et Rabat-Salé-Kénitra (0,38) ou Marrakech-Safi(0,31). «Nous étions classés avant-derniers selon l’ancien découpage régional», commente le président de la région.
A terme, l’ambition nationale est de devenir un pôle économique majeur, en tant que port d’équilibre régional, et de concurrencer Casablanca sur l’hinterland éloigné de la métropole économique. Le port d’Agadir peut également devenir un port majeur pour les escales de croisière de la sous-région, en appui de la stratégie nationale touristique. Cela dit, il ne s’agirait pas non plus d’une plateforme portuaire de référence mondiale, qui entrerait en concurrence avec le mégaport Tanger Med. Les ambitions de la perle du Sud, elles, sont continentales, notamment en tant que porte d’entrée commerciale vers l’Afrique, essentiellement pour les produits de pêche et agricoles.