Abdelhak Khiam, Directeur du Bureau central d’investigations judiciaires

Interview janvier 2019

Abdelhak Khiam, Directeur du Bureau central d’investigations judiciaires

Interlocuteur incontournable des questions sécuritaires, le patron du «FBI marocain» a accepté d’aborder avec EE une facette plus économique de son travail.

Vous avez accueilli notre sollicitation avec beaucoup d’enthousiasme. Comment expliquez-vous un tel entrain pour un média économique?

Le poste que j’occupe est sécuritaire avant tout et les tribunes médiatiques avec lesquelles j’ai réalisé des entrevues jusqu’ici abordaient justement ce côté. Comme je n’ai pas le choix entre une tribune et sa vocation et une autre, je réponds à toutes les questions dans le cadre d’une transparence totale. Mais c’est vrai que le sécuritaire n’est qu’un volet dans la lutte contre un phénomène. Je crois que n’importe quel problème doit être vu et analysé sous différentes facettes, qu’elle soit sociale, psychologique, politique, sécuritaire et bien sûr économique.

Quelle analyse faites-vous justement de la situation actuelle sous le prisme économique?

Pour moi, toutes ces perturbations et ces permutations qui sont enregistrées au Maroc ne sont que la conséquence de la crise économique mondiale qui s’est déclenchée en 2008 au Centre, c’est-à-dire au niveau des pays les plus développés. Les conséquences ont fini par toucher d’autres pays, y compris le Maroc. Cette exacerbation des relations et la multiplication des foyers de tensions sur la scène internationale ne sont qu’une conséquence d’un nombre très important de plusieurs facteurs, dont le premier est économique.

Qui dit économie dit argent et toute activité, qu’elle soit licite ou illicite, a besoin de ressources. D’où proviennent les fonds qui financent les actions terroristes?

Je tiens tout d’abord à rappeler ici que le Maroc a déjà entériné le traité concernant le financement du terrorisme (la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme, ndlr). Nous avons dans nos textes de loi des dispositions qui nous permettent donc d’agir contre le financement de toutes les activités illicites. Concernant le terrorisme, notre expérience a démontré qu’il se faisait auparavant à travers des cotisations personnelles ou des sommes d’argent qui sont virées de l’extérieur. Sauf qu’actuellement, le profil même du terroriste est en train de changer et les opérations ne nécessitent pas beaucoup d’argent. Le double assassinat d’Imlil par exemple n’a nécessité que des armes blanches.

C’est une évolution par rapport à ce qui se faisait avant?

Oui, bien sûr. Au début des années 2000, après les attentats de Casablanca, nous avons démantelé des cellules qui avaient des moyens logistiques conséquents qui demandaient des moyens financiers très importants. Ce n’est plus le cas. Nous avons affaire aujourd’hui à un terrorisme avec un coût très bas qui ne nécessite plus de transferts d’argent venant de l’extérieur. D’ailleurs, ce fait ne concerne pas uniquement le Maroc, mais on le constate partout dans le monde. Des attentats sont commis dans plusieurs pays rien qu’avec des armes blanches ou des moyens de transport qui sont, dans la plupart des cas, loués. Alors oui, il nous arrive parfois, lors du démantèlement de cellules, de découvrir des produits qui entrent dans la confection d’explosifs et dans la fabrication d’armes biologiques et chimiques et qui nécessitent un financement, mais rien de trop important non plus.

De l’aveu même des directeurs des Impôts et de la Douane, l’informel se fait de plus en plus envahissant dans l’économie marocaine. En quoi ces pratiques contribuent-elles à l’émergence de mouvances extrémistes?

Vous savez, la plupart des gens qui versent dans l’extrémisme sont des personnes qui travaillent dans l’informel ou qui pratiquent de petits métiers qui ne sont pas structurés sur le plan commercial, mais qui génèrent des revenus. Le fait que ces revenus ne soient pas contrôlés ou taxés leur permet justement d’être utilisés pour financer des actes terroristes même si ce sont des revenus médiocres. Il est temps que le tissu économique sorte de cet état et que les gens payent leurs impôts. L’informel ne doit pas exister.

Aucune exception à cette règle ou un profil qui émanait d’un secteur structuré?

Je me rappelle une affaire sur laquelle on avait travaillé à Fès. Nous avions arrêté quelqu’un qui exerçait dans une activité commerciale très structurée mais qui fraudait. Il utilisait ensuite le fruit de cette fraude pour envoyer les gens dans les foyers de tensions. Nous avons également démantelé des réseaux de trafic de stupéfiants, dont les revenus allaient être utilisés dans un projet terroriste à l’intérieur du royaume. De manière générale, nous avons constaté qu’il y a une collusion entre le terrorisme et le trafic de drogues.

Vous évoquez plusieurs opérations et plusieurs démantèlements. Quel est le bilan des réalisations du Bureau?

Depuis sa création en 2015, le BCIJ a pu démanteler à peu près une soixantaine de cellules terroristes. Dans les détails, ces statistiques sont en nette régression d’une année à une autre. Ainsi, nous sommes passés de 21 cellules démantelées en 2015 à 19 l’année suivante puis à 9 en 2017. Actuellement, nous en sommes à 2 cellules démantelées depuis le début de 2019. Une lecture de ce bilan fait apparaître que l’action dissuasive des autorités sécuritaires a donné ses fruits. Comme vous le savez, le Maroc a opté dans sa stratégie pour lutter contre le phénomène du terrorisme pour une approche qui se veut anticipative. Le processus de renforcement et d’amélioration de la qualité du service sécuritaire a débuté depuis 2003 et a abouti à la création du Bureau central, mais c’est un processus continu et nous poursuivons le renforcement de nos services.

Je suppose que depuis 2015, vos méthodes de travail ont également évolué…

Bien sûr. Elles ont évolué dans le sens où nous disposons maintenant de moyens humains et logistiques plus importants qui nous permettent de travailler avec plus d’aisance. Le fait que ce Bureau soit considéré comme le bras judiciaire d’une direction dont la mission principale est la collecte d’informations nous facilite aussi la tâche, mais il faut dire que même les profils des criminels ont eux aussi évolué.

Dans quel sens?

Nous avons maintenant des criminels qui travaillent avec des moyens technologiques de plus en plus sophistiqués. Ceci nous a poussés à nous adapter et les moyens dont nous disposons nous permettent d’agir d’une manière convenable et en un temps record.

On l’avait vu suite aux attentats meurtriers qu’avait connus le Maroc en 2003, les mouvances extrémistes ont trouvé un terreau fertile chez les couches les plus démunies de la population. Est-ce le lien entre le niveau social et l’implication dans des mouvements terroristes est toujours avéré?

Ce lien a en effet existé. On s’était rendu compte que les personnes qui étaient derrière les attentats kamikazes de Casablanca, toutes issues d’un quartier marginalisé, vivaient dans une situation très précaire et déshéritée. On dépasse la pauvreté à ce stade-là. Depuis, le Maroc a consenti un effort très important pour améliorer la situation des gens. L’État a mis en place une stratégie pour le développement et l’amélioration matérielle du citoyen marocain. Je pense notamment à l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) afin d’accompagner ces gens à exercer une activité et avoir un revenu stable.

Mais il n’empêche qu’on entend un peu partout que l’État ne fait rien…

Au contraire ! Il y a beaucoup de choses qui ont été faites et qui continuent de l’être. Je crois que la situation matérielle a beaucoup changé et qu’il y a eu une amélioration de la vie de tous les citoyens. Le Maroc s’est engagé irrémédiablement dans un processus de développement économique qui aspire à réaliser ce bien-être marocain.

Je me permets d’insister, mais à côté de ce niveau général qui est peut-être en train d’évoluer, les gens continuent de dénoncer les inégalités. On l’a vu avec le mouvement du Hirak notamment. Est-ce que vous percevez ce sentiment d’inégalité comme un élément déclencheur chez des personnes qui se sont radicalisées?

Cela ne doit pas être un justificatif pour commettre des crimes ou des délits. L’économie marocaine est une économie qui est encore jeune pour moi, mais qui réalise des choses qui sont remarquables dans tous les domaines. Certes, cela a été un peu freiné comme je l’ai dit tout à l’heure par les retombées d’une crise extérieure qui nous a un petit peu retardés, mais vous savez, lutter contre un phénomène ne peut pas se faire du jour au lendemain. Assainir une économie et remédier aux problèmes sociaux est tout un processus qui demande du temps. Je persiste à penser que depuis 2003 jusqu’à aujourd’hui, la situation a beaucoup changé dans le sens positif.

Est-ce que vous surveillez les financements étrangers de certains salafistes «light» à l’instar de Mohamed Maghraoui par exemple?

Bien sûr que tout cela est surveillé, mais pas à notre niveau. Il y a des structures dédiées qui sont chargées de surveiller tous les mouvements financiers qui se passent entre le Maroc et l’extérieur.

Vous avez une analyse sur ces mouvements-là?

Je ne peux pas répondre à cette question.

Lors de plusieurs sorties médiatiques, vous avez vous-même évoqué le manque de coopération entre les services de renseignement algériens et marocains. Les canaux se sont-ils débloqués depuis?

Il n’y a eu aucune amélioration, mais nous continuons de tendre la main à nos voisins et homologues algériens car la situation dans région est très préoccupante.

Vous parlez du grand Sahel?

Oui, exactement. Cette région a beaucoup évolué et concentre énormément d’activités illicites. Sans parler du phénomène du terrorisme qui prend de plus en plus d’ampleur. Ce qui nous préoccupe le plus c’est l’existence de plusieurs mouvances à idéologies différentes. Vous avez d’un côté l’organisation AQMI qui continue toujours de sévir au nord du Mali et au sud de l’Algérie, puis de l’autre Boko Haram qui, après avoir été une «franchise» du pseudo Etat islamique, a pris de l’importance et contrôle actuellement jusqu’à de 70% du territoire. Ces organisations coexistent avec ce qui reste de plus petites formations comme «Ansar Al-Charia» ou encore «Jund al-Khilafa». Sans oublier que dans tout ça, l’Algérie utilise les séparatistes implantés à Tindouf. Mais comme ils sont dans l’oisiveté ils n’ont pas d’autre choix que de verser soit dans le crime organisé, soit dans le terrorisme. Tout ça devient inquiétant et ça peut avoir des conséquences néfastes aussi bien sur la sécurité de l’Algérie que sur celle du Maroc. C’est pour cela que j’insiste à chaque fois pour dire qu’il faut laisser les problèmes politiques aux politiques et coordonner et coopérer sur le plan sécuritaire. Nous avons beaucoup de défis à relever dans la région.

Ce manque de communication est-il plus préjudiciable au Maroc ou à l’Algérie?

De notre côté, nous concentrons tous nos efforts pour sécuriser notre pays, mais il faut comprendre que plusieurs cellules que nous avons démantelées ont utilisé le sol algérien pour introduire des armes. Quand il y a une fuite de ce genre et qu’il n’y a pas une coordination entre les deux pays, ça peut être exploité par tous les mouvements qu’ils soient terroristes ou criminels.

Le nom du BCIJ reste collé à la lutte contre le terrorisme mais vous travaillez aussi sur d’autres crimes. Quelles sont les enquêtes sur lesquelles vous intervenez?

Nous intervenons sur tous les crimes qui sont stipulés dans l’article 108 du Code de procédures pénales, notamment le trafic international de stupéfiants, le trafic des armes ainsi que les crimes de sang. On a pu résoudre des affaires allant de l’assassinat de Merdas au braquage des convoyeurs de fonds à Tanger, en passant par les réseaux de falsification de documents pour l’immigration clandestine. Concrètement, nous avons deux brigades au Bureau: l’une spécialisée dans la lutte contre le terrorisme et l’autre s’occupe de tout ce qui est crime organisé.

Une idée sur l’effectif enquêteur de ces brigades?

Nous comptons pour les deux brigades près de 120 enquêteurs. Bien sûr nous avons, en plus de ça, d’autres agents d’intervention qui sont sur le terrain sans compter les différents services comme la cellule d’artificiers et déminage et les éléments de la police scientifique. D’ailleurs, cette dernière dépend de la Direction de la police judiciaire (DPJ), mais nous avons comme projet de nous doter de notre propre laboratoire scientifique. Ce n’est pas encore le cas et nous utilisons pour le moment celui de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGSN) ou celui de la Gendarmerie royale.

Nous avons constaté ces derniers temps une augmentation massive des saisies de drogue. Est-elle liée à un renforcement des opérations de contrôle ou plutôt à la recrudescence du phénomène?

Non, il n’y a pas eu de recrudescence des affaires de trafic des stups. Au contraire, ça a diminué suite aux efforts continus des services de sécurité marocains pour lutter contre ce phénomène. La médiatisation des dernières affaires concerne plutôt le trafic de drogue dure (cocaïne). Pourquoi nous entendons de plus en plus parler de ça? Parce que les cartels qui opèrent dans ce genre d’activité ont vu l’étau se resserrer autour d’eux au Mexique et en Amérique du Sud. Ils n’avaient donc plus aucun moyen sauf celui d’utiliser l’Afrique comme point d’entrée vers l’Europe, c’est pour ça qu’il y a eu ces saisies. Bien sûr tous les services de sécurité, et pas uniquement du BCIJ, prennent au sérieux cette problématique. Il faut savoir que pour assurer sa sécurité, le Maroc a élevé au maximum son niveau d’alerte. C’est donc normal que tous les services soient plus vigilants. Ces réseaux de drogue dure constituent une menace pour nous car ça peut être la source d’autres activités qui peuvent être nuisibles à la sécurité du pays. Vous avez évoqué tout à l’heure cette absence de coordination avec les services algériens. Elle nous est préjudiciable dans un autre type de trafic, celui des psychotropes.

Tous les psychotropes viennent-ils d’Algérie?

Pas entièrement, mais toutes les saisies que nous avons effectuées au BCIJ concernent des psychotropes qui ont été introduits de la partie orientale du Maroc et donc de l’Algérie. D’autres saisies récentes opérées par les services marocains de sécurité n’appartenant pas au Bureau ont concerné des psychotropes qui arrivaient d’Europe.

Avec l’étau qui se resserre autour des cartels sud-américains, le Maroc est-il en train de devenir une plaque tournante de la cocaïne?

Non, pas du tout. Ce qui est vrai par contre, c’est que ces groupes passent par les trafiquants marocains de stupéfiants, grâce à leur maîtrise des routes, pour faire transiter leur marchandise qui n’est pas destinée au marché marocain. Les cartels de l’Amérique latine utilisent l’Afrique du Nord uniquement comme point de passage et les Marocains n’interviennent que dans une optique de logistique et de convoyage moyennant rémunération. Cela ne nous empêche pas d’intervenir même s’il s’agit de transit.

Qu’en est-il des crimes de blanchiment d’argent?

On laisse ces crimes pour d’autres services.

Par courtoisie professionnelle?

Non pas vraiment. C’est vrai qu’on peut le faire, mais d’autres services suivent ces affaires en coordination avec les tribunaux des crimes financiers. Cela ne nous empêche pas de «suivre l’argent» lorsque nous opérons le démantèlement d’un réseau de trafic. Vous savez, à partir du moment où il y a une rentrée d’argent sale provenant de trafic illicite, il y a toujours des tentatives de blanchiment. Dans ce genre d’affaire, quand on arrête des barons, il y a automatiquement un inventaire des biens qu’ils possèdent et leur provenance. D’ailleurs la loi nous le permet puisqu’il nous est assigné de par le Code de procédure pénale de tout vérifier, mais on commence le travail et d’autres services le poursuivent.

Le développement économique que connaît le Maroc attire des investisseurs de tous bords, dont certains loin d’être irréprochables. Avez-vous l’impression que le grand banditisme est en train de se structurer avec l’arrivée de ces «barons»?

Le grand banditisme n’est pas en train de se structurer parce qu’on ne le laisse pas faire. Il y a des tentatives bien sûr, on l’avait vu avec l’affaire du café la Crème à Marrakech par exemple qui témoigne d’une guerre entre des réseaux de trafics rivaux mais je suis formel: le Maroc ne connaît pas une structuration du grand banditisme. Nous ne sommes pas arrivés à ce stade.

L’efficacité des services marocains est louée un peu partout dans le monde. Quel est le secret de cette réussite?

La réussite des services de sécurité marocains est premièrement une réussite des textes de loi. Nous avons un arsenal juridique très complet et même un peu plus développé que ce qui se fait ailleurs. Le deuxième point concerne le rendement des services de sécurité, surtout celui des renseignements qui a accumulé beaucoup d’expérience et dont les équipes sont devenues professionnelles dans le domaine de l’intelligence. D’ailleurs, toutes les affaires que j’ai eues, que ce soit lors de mon passage à la BNPJ ou au BCIJ, ont pu été résolues grâce aux renseignements qui sont communiqués par la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Elle a une approche que plusieurs services d’intelligence à l’étranger n’ont pas et qui a donné des résultats positifs. La preuve est que ces mêmes services ont bénéficié d’informations qui leur ont été données par nos soins et qui ont pu déjouer beaucoup d’attaques que ce soit en Belgique, en France, en Italie, au Danemark, aux Pays-Bas… Nos équipes de renseignements occupent une place de choix et sont enviées par tous les services de renseignement mondiaux.

Le Maroc est en train de s’ouvrir sur l’Afrique à travers notamment la demande d’adhésion à la CEDEAO et son retour à l’UA. Quelle est la part de risques sécuritaires qu’une telle ouverture peut engendrer?

Il n’y a aucun risque. D’ailleurs le Maroc fait déjà partie de l’Afrique. C’est un pays africain.

Même avec une éventuelle ouverture des frontières?

Supposons qu’on ne les ouvre pas ces frontières. Vous croyez qu’il n’y a pas d’immigrants clandestins au Maroc, sans parler de tous ceux qui viennent légalement? Nous sommes un pays africain et nous sommes fiers de l’être. Les Africains sont nos frères. Le Maroc est un pays qui accueille tout le monde et les services de sécurité doivent faire leur travail, c’est-à-dire contrôler les mouvements de toutes ces personnes. Il ne s’agit d’ailleurs pas uniquement des personnes issues de pays subsahariens mais également de certaines qui ont fui les zones de tensions en Syrie ou en Irak. Au contraire, je pense que c’est une bonne chose que le Maroc s’ouvre sur son continent et que l’Afrique profite également de notre expérience. Le Maroc a aidé plusieurs pays en Afrique comme la Côte d’Ivoire où des enquêteurs du BCIJ sont partis pour prêter main forte.

L’histoire récente du Maroc nous avait habitués à des profils plus austères, en tout cas moins accessibles, à la tête de l’institution de la sureté nationale. La personne d’Abdellatif El Hammouchi et vous-même avez cassé ces clichés. Est-ce le fruit du hasard ou est-ce que c’était une consigne d’être plus communicant et plus affable?

D’abord le fait de communiquer est un droit constitutionnel. Le citoyen a le droit d’accéder à l’information. Au milieu de toute cette lutte contre le terrorisme, il reste pour moi au cœur des préoccupations. Certes, on est tous là pour assurer sa sécurité, mais il doit lui-même être sensibilisé et mobilisé pour assurer sa sécurité et celle de son pays. Ensuite, si on communique, c’est dans un souci de transparence. Nous sommes un service qui doit rester transparent. Même les interventions que nous effectuons sont filmées et mises à la disposition des personnes concernées pour que personne ne vienne dire que nous avons commis des dépassements.

Vous souffrez toujours de stéréotypes d’une époque révolue?

Cette mentalité doit disparaître. Celle qui consiste à dire que les appareils sécuritaires sont là pour kidnapper ou torturer, c’est vieux jeu ! On lutte, c’est vrai, contre un phénomène grave, mais dans le respect total de la loi et dans le respect total des personnes qui sont impliquées dans ces affaires. Vous savez, au BCIJ, nous avons effectué en faveur des droits des détenus des choses que même la loi marocaine ne prévoit pas. Dès qu’une personne entre au BCIJ, elle passe par un contrôle médical complet avant même le début de la garde à vue, le médecin remet un certificat qui est incorporé au dossier. Ce n’est qu’à partir de là que les éléments du Bureau commencent à l’interroger. Cela respecte des normes et des standards que plusieurs pays dits avancés n’ont pas. Nous lisons au prévenu ses droits et il doit savoir qu’il a le droit de ne rien dire et qu’il a droit à son avocat. Nous avons d’ailleurs aménagé une cellule spéciale à cet effet pour respecter la confidentialité. Il a le droit à sa propre cellule, à ses trois repas par jour et à ses moments de prière dans le respect total.

Vous savez, je me rappelle le cas d’une personne qui a été arrêtée dans le cadre d’une affaire terroriste. La nuit, le chef de la brigade me contacte pour me dire qu’un détenu a une crise d’appendicite. Sur-le-champ, l’état de garde à vue a été levé et le prévenu emmené au médecin qui lui a fait une opération pour le soulager. Nous avons averti le procureur général et on l’a laissé se rétablir. Une fois sa convalescence terminée et après un certificat médical prouvant son rétablissement, il a été ramené. Son père est alors venu nous voir pour nous remercier en nous disant que si son fils avait eu cette crise chez lui, il en serait probablement mort vu qu’il n’avait pas les moyens de le soigner. Lorsque nous avons construit ces locaux, nous avons gardé en tête plusieurs critères et normes de telle sorte à ce que personne ne puisse critiquer l’intégrité et la qualité du travail que nous effectuons.

Ça serait en effet dommage que des affaires d’une telle importance ratent à cause d’un vice de procédure…

Je ne laisse rien passer pour un vice de fond ou de forme dans la procédure. Je traite tout de manière méthodique sur le plan légal afin de ne laisser à la défense aucune occasion de faire dévier le dossier sur des questions de vice. On travaille dans la transparence. Rien n’est laissé au hasard. On n’interpelle pas des personnes sous des bases fallacieuses ou à la lumière de doutes. Quand nous interpellons quelqu’un, nous avons déjà un dossier ficelé et quand le prévenu vient, on le confronte à des preuves scientifiques et rationnelles et le comportement se fait dans le respect le plus strict des droits de l’homme. Je suis pour un travail policier basé sur la preuve. C’est pour ça qu’il y a l’ouverture de notre administration sur l’opinion publique à travers les interviews que je donne ou les points de presse qu’on organise ou les communiqués qu’on publie.