Silences et contresens

Economie décembre 2018

Silences et contresens

Lancé il y a un an, le débat sur le modèle de croissance fourmille de lieux communs et de professions de foi, au détriment des discussions d’idées. En cela, il peine à s’affranchir de la doxa et à pointer qu’une autre voie est possible.

Est-il besoin de le souligner? Le débat public sur le profil de la croissance au Maroc offre d’intéressantes occasions de s’interroger sur le comportement de l’économie nationale et sur ses performances de croissance, d’emploi et de bien-être social. L’enjeu de ces questions, considérées souvent à tort comme fondamentalement techniques, est essentiel tant les politiques mises en œuvre se traduisent par une répartition des coûts et avantages et agissent sur l’exercice des droits démocratiques et la cohésion sociale. A y regarder de près, le débat reste cependant davantage marqué par des observations parcellaires ou des lieux communs que par des échanges d’arguments et des réflexions ordonnées sur le diagnostic de l’économie nationale et les voies à emprunter.

Lacunes et déficit critique
Le débat a indéniablement levé le voile sur l’insuffisance de la progression du PIB, la vulnérabilité de la croissance, le caractère persistant du chômage, le sous-emploi massif des jeunes, la faiblesse de la productivité globale et les déséquilibres régionaux, comme sur le déficit de «capital humain», les carences des services éducatifs et de santé ou la montée des inégalités. En conclure que les données et assertions afférentes constituent un diagnostic et en appeler à suggérer des mesures de politique économique est cependant sujet à discussion.
En premier lieu, il s’agit très souvent d’observations locales, et non d’analyses des liens entre, d’une part, le contenu des politiques conjoncturelles, des réformes structurelles et des plans sectoriels et, d’autre part, le comportement et les performances de l’économie nationale. L’identification de ce contenu sur le plan institutionnel et opérationnel et l’évaluation globale de la cohérence du régime de politique économique selon ses propres critères d’efficacité sont nécessaires pour déterminer les facteurs d’inefficience et les effets contre-productifs, les dispositifs défaillants et les règles inappropriées. La comparaison avec des expériences de pays du Sud est, à coup sûr, de nature à éclairer les bilans de la promotion de la stabilité macroéconomique selon des règles fixes et des réformes des marchés destinées à intensifier la concurrence et la flexibilité qui restent tenues – la sentence «il n’y a pas d’alternative» aidant – pour des panacées. La définition rigoureuse d’une politique de relance de la croissance et de l’emploi et de réduction du déficit social requiert un tel angle de vue. La formulation de propositions, faisant bon marché du diagnostic, revient immanquablement à exonérer ces propositions des preuves de justification. Cette sous-estimation de l’importance des enjeux analytiques conduit immanquablement à une juxtaposition de recommandations privées, de surcroît, de fondements cohérents.
Ensuite, le renouvellement du regard passe par la remise en cause des poncifs et des idées reçues qui, à force d’être martelés, passent pour des évidences clés. Grâce à l’étude des échecs et des succès des stratégies de croissance, l’économie du développement a accumulé des enseignements qui restent à exploiter.
Enfin, la confrontation des propos est nécessaire pour évaluer la force des arguments et la pertinence des conclusions. Comme l’écrit Michel Callon: «Elle [la lumière] naît de la confrontation des points de vue, des savoirs et des jugements qui, séparés et distincts les uns des autres, s’enrichissent mutuellement. Les acteurs, au lieu de se voir imposer des comportements et une identité dans lesquels, éventuellement, ils ne se reconnaissent pas, sont en position de les négocier».

La préconisation des politiques de l’offre dénote un contresens.

Les contresens d’un lieu commun
«Prendre les idées au sérieux, soutient Dani Rodrik, nous aide à résoudre nombre d’énigmes de la vie sociale et politique». Le débat en cours ne semble guère satisfaire à une telle exigence. On assiste, en effet, moins à l’exposé raisonné d’idées qu’à la répétition de poncifs sur les bienfaits prêtés à la compétitivité, à la concurrence, aux politiques d’offre ou aux réformes structurelles. Faute d’interrogations critiques sur ces ritournelles, de larges zones d’ombre. L’appel, privilégié à cet égard, à la doxa se traduit par des contresens comme ceux de la thèse selon laquelle ce modèle est tiré par la demande. Cette thèse dérive d’une interprétation fautive de la définition du revenu dans l’optique de demande globale comme l’addition de la consommation des ménages, de l’investissement privé, des dépenses publiques et des exportations nettes d’importations. La décomposition quantitative de la contribution de chacune de ces composantes montre que la demande domestique contribue fortement à la croissance de l’activité. Il est cependant erroné d’en déduire que le modèle de croissance est fondé sur cette demande. D’abord, ces contributions sont pondérées par le poids de chacune des parties constituantes de la demande globale. Ainsi, si celle de la consommation des ménages est importante, c’est parce que la part des dépenses correspondantes est prépondérante. Ensuite, les politiques monétaire et budgétaire comme les politiques structurelles ne se caractérisent pas par une gestion directe de la demande. Les objectifs de contrôle de l’inflation et du déficit public, les réformes des marchés autant que les dispositifs des plans sectoriels relèvent des politiques destinées à créer les conditions favorables à la stimulation de l’offre globale. Enfin, la préconisation des politiques de l’offre, comme alternative en mesure de créer une dynamique vertueuse de croissance, dénote un contresens car ce sont ces politiques qui ont la faveur du décideur public depuis l’orée des années 2000. S’agissant de la recommandation de la stratégie de promotion des exportations, elle traduit une erreur de raisonnement qui tient à la présupposition que les demandes externe et intérieure sont indépendantes. Accorder la priorité à l’ouverture commerciale comme moteur de la croissance risque, à travers le soutien à la compétitivité-coût, de renforcer le piège des bas salaires et de faible productivité, et de peser ainsi sur la consommation comme sur la propension à investir dans l’innovation. La flexibilité à la dépréciation, qui a la faveur de la Banque mondiale, peut stimuler les exportations si elle se solde par un surcroît effectif de compétitivité, mais elle est de nature à décourager l’adaptation à la demande étrangère et à participer du même piège. Cet impact négatif est susceptible d’entraver les flux des investissements directs étrangers dont l’expansion et les effets d’entraînement se heurtent à l’étroitesse du marché intérieur. Au regard de ces effets pervers, le pari sur la demande externe ne saurait avoir les vertus qui lui sont prêtées.
En définitive, le débat public sur le modèle de croissance et les voies possibles reste à construire par la délibération rationnelle et la discussion argumentée. «Si tu cherches des résultats différents, ne procède pas toujours de la même manière», cette consigne d’Einstein est à cet égard précieuse.

Par Rédouane Taouil, Professeur agrégé des université