Voitures de luxe, gros sous et petites combines

Economie décembre 2018

Voitures de luxe, gros sous et petites combines

Tensions entre des garages de véhicules très haut de gamme qui pullulent, au point de concurrencer les concessionnaires membres de l’AIVAM, dont le lobbying auprès de l’Administration a commencé à faire son effet. Mais jusqu’à quand?

Le spectacle en ferait rêver plus d’un. Alignées et rutilantes, gemmes serties d’un diadème royal, des voitures des marques les plus prestigieuses narguent le chaland. Les derniers modèles de Mercedes, Porsche et Range Rover côtoient sans complexe des Bentley, Lamborghini et autres Ferrari. On se serait volontiers cru dans le garage d’un richissime prince qatari mais il n’en est rien, il s’agit “simplement” d’une boutique de ventes de voitures de luxe comme on en voit fleurir de plus en plus dans les rues de la métropole économique.
Il suffit d’ailleurs d’un tour en centre-ville pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène: ces nouveaux garages, qui tiennent plus du clinquant showroom, proposent les modèles de voitures les plus récents à des prix défiant toute concurrence. Jusqu’à 80.000 dirhams de moins que chez un concessionnaire. Cerise sur le gâteau, pas besoin d’attendre, le bolide est disponible immédiatement ou livré au client dans un délai compris entre 10 jours et trois semaines. Un argument de vente infaillible qui attire une clientèle aisée n’aimant pas trop attendre pour se faire plaisir.
«Le secret pour réussir est d’avoir une logistique rodée et de bien connaître le marché pour anticiper la demande», nous confie un négociant-importateur qui a préféré garder l’anonymat. Selon notre source, ils seraient une centaine d’importateurs installés principalement à Casablanca, Rabat, Tanger et plus récemment à Marrakech. Mais seuls une quinzaine de gros bonnets ont les reins assez solides pour se permettre des investissements de taille. «Il ne faut pas se leurrer, aucun marchand n’a les moyens d’acheter toutes les voitures qui remplissent son espace de vente. La plupart des nouveaux garages qui ouvrent sont adossés à un réseau», affirme Hassan Bouguetta, gérant de Select Garantie.
Une rapide vérification sur le site du tribunal de Commerce le confirme, la plupart des sociétés consultées sont immatriculées avec un capital social ne dépassant pas les 100.000 dirhams, alors que certaines s’en tiennent au minimum avec une mise de départ de 10.000 dirhams. Difficile pour de telles structures de se permettre les 2 ou 3 millions d’euros nécessaires à l’achat des véhicules disposés dans leur garage. «Le modèle est clair: chaque importateur dispose d’un réseau de revendeurs à l’image d’un grossiste qui alimente les différents garages selon la disponibilité. Les voitures exposées sont la plupart du temps en dépôt-vente et le marchand s’en tire avec une commission», nous explique un connaisseur du secteur.

Blanchiment d’argent, kilométrage bidouillé… le secteur traîne une sulfureuse réputation.

L’approvisionnement se fait ainsi directement chez le fabricant afin de négocier les remises les plus intéressantes, qui varient la plupart du temps entre 14 et 16% selon le type de véhicule. «Tout dépend de tes contacts et de ta négociation, mais il nous arrive également de réaliser de gros coups de fusil sur certains modèles», avoue notre négociant-importateur. C’est le cas par exemple d’un lot d’Audi destinées au marché américain qui ont été revendues moitié moins cher par le fabricant suite au scandale du Diesel Gate.
Sauf que ce juteux business n’est pas vu d’un bon œil par tout le monde. Les concessionnaires, par exemple, sont les premiers à se plaindre de cette concurrence déloyale. Contactée par Economie Entreprises, l’Association des Importateurs de Véhicules Automobiles Montés (AIVAM) n’a pas souhaité se prononcer sur ce sujet, même si les doléances de ses membres sont régulièrement remontées à l’Administration. «Nous ressentons parfaitement le lobbying exercé par les concessionnaires et cela se répercute automatiquement sur nos affaires avec la Douane ou le fisc», tient à souligner notre source. Le dernier exemple en date, celui d’un importateur qui s’est vu taxer son lot de voitures Audi Q8 alors qu’il comptait sur une exemption. «Cette taxation n’a pas lieu d’être vu que le modèle est hybride et par conséquent ne paie ni taxe de luxe ni vignette», déplore le concerné. D’autant que ce dernier avait importé à peine quelques mois auparavant des Audi A7 sans être dérangé. Or, la motorisation sur ce modèle est exactement la même que sur le Q8 vu que le fabricant allemand a incorporé le même petit moteur hybride sur ses véhicules. Selon le commerçant, cette décision s’expliquerait par la pression que les concessionnaires mettent sur la Douane, le marché des SUV représentant une véritable manne pour eux.
Autre exemple, un opérateur s’est vu contrôler par le fisc qui lui reprochait des marges «réduites» de 5% alors que la DGI les a fixées à 9% pour le secteur. Une aberration à en croire le professionnel. «Si je me retrouve avec un modèle invendu, je suis bien obligé de réduire le prix après plusieurs mois ou après la sortie d’un modèle plus récent», se défend-il.
Pourquoi les professionnels ne se sont-ils pas dans ce cas réunis en association pour défendre leurs intérêts? La réponse n’est pas assumée. Car pour florissant qu’il soit, le secteur de la vente de voitures de luxe importées traîne une sulfureuse réputation. «C’est un domaine très capitalistique et certains s’en servent malheureusement pour des activités pas très licites», admet notre source. Pour l’essentiel, du blanchiment d’argent issu de différents trafics pour des réseaux tentaculaires installés également en Europe. Mais on pense aussi à certaines magouilles comme le scandale des Range Rover dont le kilométrage a été bidouillé afin de les faire passer pour des voitures neuves. Découvrant le pot aux roses, la maison Range Rover au Maroc décide alors de ne plus prendre en charge les voitures qui n’ont pas été achetées sur son réseau. BMW au Maroc lui a emboîté le pas, en refusant de garantir les voitures acquises chez ces revendeurs ou alors moyennant un ticket d’entrée fixé à 10.000 dirhams. «Les voitures qu’on vend sont garanties par le constructeur partout dans le monde, mais certains de nos clients ont dû contacter la maison mère en Europe pour faire jouer leur droit face au refus des concessionnaires marocains», précise Hassan Bouguetta.
La situation serait toutefois en passe de changer. «Du côté de l’Administration marocaine, les choses sont de plus en plus verrouillées à l’heure où, en Europe à l’exception de l’Allemagne, les fabricants n’acceptent plus les paiements en liquide», reconnaît notre importateur. Cela se traduira immanquablement par la fermeture de certains garages qui n’auront finalement eu du luxe que le nom.