«Le social est relégué au second plan»

Enquête décembre 2018

«Le social est relégué au second plan»

Mohamed Saïd Saadi, économiste, professeur au Groupe ISCAE et ancien ministre, revient sur les racines de l’écart entre développement économique et développement social au Maroc.

Quelle lecture faites-vous de l’écart entre le classement du Maroc dans les indices économiques, notamment Doing business, et ceux du développement humain (IDH)?
D’abord, il faut préciser que l’amélioration du classement dans le Doing business ne signifie pas une amélioration de la compétitivité internationale. Il n’y a aucune corrélation entre l’amélioration du climat des affaires sur laquelle renseigne le Doing business et l’amélioration du classement du Maroc dans la compétitivité internationale. Ce n’est donc pas en agissant sur le climat des affaires que nous allons améliorer notre compétitivité. En fait, l’amélioration du climat des affaires signifie simplement faire en sorte que les multinationales puissent faire plus de profit dans notre pays, avec le minimum de régulation sociale par le biais notamment de la flexibilité du travail. Dans cette conception, le développement est considéré comme quelque chose de purement économique. Le social est relégué au second plan.

La seule période où le classement du Maroc dans l’IDH s’est amélioré, c’était du temps du gouvernement d’alternance.

C’est le néolibéralisme…
Le modèle néolibéral est un modèle basé sur le triptyque libéralisation de l’économie avec notamment la privatisation, stabilité macroéconomique où la priorité est donnée à la croissance économique à travers le secteur privé, et exportations. Ce modèle de la croissance se traduit à long terme par ce qu’on appelle des effets de ruissellement, ce qui veut dire que in fine tous les bateaux seront mis au même niveau par la vague. Mais en attendant que ce phénomène se réalise, il faut établir des filets de sécurité sociale pour les plus nécessiteux. Le Maroc a fait sienne cette conception depuis 1983 avec le plan d’ajustement structurel, mais nous n’avons pas vu venir la croissance et les filets de sécurité n’ont pas donné de résultats probants. Pour preuve, les nombreux rapports de la Banque mondiale qui montrent l’inefficacité, la multiplicité et l’absence de coordination entre les programmes sociaux. Si je prends juste par exemple l’INDH qui est la composante sociale, il est une manière de lutter contre la pauvreté. Ce n’est pas le développement humain. Il a été établi en étroite collaboration avec la Banque mondiale en 2004-2005 pour le ciblage. Nous sommes en 2018 et le classement du Maroc dans l’IDH ne s’est pas amélioré.

Benkirane avait annoncé que l’islam est libéral sur le plan économique pour justifier la politique d’austérité qu’il avait adoptée.

Nous n’avons jamais réussi à améliorer notre classement dans l’IDH?
La seule période où le Maroc a enregistré une amélioration dans ce classement, c’était du temps du gouvernement d’alternance. Nous étions passés du 124e rang en 2000 au 112e en 2001. A cette époque, nous n’avions plus d’engagement vis-à-vis du FMI et de la Banque mondiale. Le Maroc n’avait plus de crédit qu’il devait rembourser. Nous avions donc une certaine marge de manœuvre pour agir, même si le FMI continuait de suivre de près l’évolution de l’économie marocaine dans le cadre de l’article 4 qui lui donne le droit de surveiller les équilibres macro-économiques des différents pays membres. Dans ce cadre-là, le gouvernement d’alternance avait plus ou moins repris les rênes de la décision publique et un intérêt particulier avait été accordé à la question sociale. Sauf qu’il faut souligner que nous n’avions pas un gouvernement socialiste mais un gouvernement sociolibéral dans la mesure où il n’est pas resté sur les principes fondamentaux du néolibéralisme mais a cherché à atténuer l’impact social. Par exemple en donnant plus d’importance à la généralisation de la scolarisation dans le primaire, où il y a eu beaucoup de progrès à ce niveau-là. Il a aussi veillé à l’amélioration de la situation des fonctionnaires, à améliorer l’accès à l’eau et à l’électricité en milieu rural. C’est ce type d’actions qui ont aidé à l’amélioration du classement du Maroc au niveau de l’IDH. Ce qu’il faut par ailleurs souligner, c’est que le gouvernement islamiste actuel n’a pas de projets économiques et sociaux propres. Pour les islamistes, c’est d’abord une bataille des valeurs qui l’emporte et non pas la réflexion au niveau des questions économiques et des alternatives à proposer, sauf à dire – comme l’avait annoncé Benkirane – que l’islam est libéral sur le plan économique pour justifier la politique d’austérité qu’il avait adoptée. Cette dérive austéritaire est très forte parce qu’elle a donné lieu à des contestations et des mouvements sociaux très forts. Il faut faire le lien entre les politiques d’austérité budgétaire et l’instabilité sociale qui s’installe au Maroc.