Lardi Jaidi

Interview décembre 2018

Lardi Jaidi

Pourquoi la myriade de réformes initiées par le royaume depuis 20 ans peine-t-elle à se ressentir sur le bien-être des Marocains? Pour EE, Larbi Jaidi explique ce paradoxe.

Le Chef du gouvernement a déclaré lors de sa séance mensuelle de politique générale au Parlement que «le Maroc n’est pas en crise économique». Partagez-vous ce diagnostic?
Le Maroc n’est pas dans une situation de crise dans le sens d’une impasse totale, mais le pays doit résoudre un certain nombre de grands problèmes. Premièrement, le royaume est dans une situation où il n’est pas totalement sorti de la crise économique remontant aux années 2008-2009. Beaucoup d’experts avaient alors considéré que le Maroc avait résisté à la crise internationale. Le terme «résilience» était sur toutes les bouches simplement parce que les équilibres fondamentaux ont été maintenus dans des proportions appréciables. Or, nous avons subi du point de vue de l’économie réelle les effets de cette crise avec un ralentissement de la croissance, des déséquilibres de la balance des paiements et un retour à l’instabilité des finances publiques. La politique économique a essayé de redresser la situation, aidée en cela par une bonne conjoncture pluviométrique. Nous avons également bénéficié d’une aide internationale venant des pays du Golfe. Au-delà, nous avons géré le budget de manière à rester conformes aux engagements pris auprès des agences internationales, en maintenant un déficit intérieur de 3,4 à 3,5%.

Mais est-ce que le potentiel de croissance du Maroc est totalement mobilisé?
Si on retient les indicateurs macroéconomiques classiques, on peut croire que nous nous situons dans les mêmes tendances qu’il y a quelques années, sans aspect négatif additionnel, mais l’état d’esprit de la société, les motivations des personnes et des consommateurs ont changé. Les Marocains ont moins confiance en l’avenir.
Cette perte de confiance est peut-être due au fait que le PIB a  presque triplé en 20 ans, sans que les citoyens dans leur globalité n’en ressentent l’impact sur leur pouvoir d’achat. Pourquoi le pays s’est-il enrichi mais pas les citoyens?
Là, on touche à l’essence du modèle de développement. Le ruissellement n’a pas eu lieu car nous sommes dans une logique de création de la richesse, mais on ne prête pas suffisamment attention à la notion de diffusion de la richesse. On crée de la richesse par l’investissement, par la dépense publique, par la dépense des entreprises publiques, et également par quelques secteurs privés qui créent de l’emploi, mais nous n’avons guère accompagné cette dynamique par des politiques publiques soucieuses de faire partager la prospérité socialement.

Pourquoi cela?
Cela est dû à l’existence d’une dichotomie dans le modèle de croissance, entre la dynamique de création de la richesse par l’investissement et les politiques d’accompagnement qui permettent de réduire les inégalités sociales et territoriales. Pourtant, les politiques sociales ont essayé de mettre en place des réformes permettant de diffuser la croissance.

Qu’entend-on par diffuser la croissance?
Cela commence par la création d’emploi. Cela se manifeste aussi à travers un ascenseur social permettant une mobilité sociale. Le ruissellement suppose que toutes les régions participent à cette dynamique. Or, on constate que beaucoup de retard a été accusé dans la mise en place de politiques actives de l’emploi. Les politiques actuelles ciblent essentiellement les diplômés, à travers l’entrepreneuriat, l’auto-emploi, Moukawalati, Idmaj… Elles souhaitaient apporter une réponse au chômage structurel des jeunes diplômés. Cependant, les autres composantes de la jeunesse exclues de l’école et du marché de l’emploi, ceux qu’on appelle les «ni-ni», ne trouvent leur mode d’insertion que dans les secteurs précaires de l’informel. Parallèlement à cela, nous n’avons pas su essaimer les politiques d’emploi à l’échelle des territoires. Résultat, une très forte concentration de la richesse dans trois régions, situées le long du littoral atlantique.

Pourquoi n’arrivons-nous pas à dépasser cette fracture territoriale, alors que le pays a mis en place une politique de décentralisation et de régionalisation avancée?
Ce projet qui aurait pu permettre aux territoires de devenir des acteurs du développement n’a pas encore atteint son rythme de croisière. Est-ce une question d’élite? De schémas de régionalisation? De moyens? A mon avis, c’est tout cela à la fois. En termes de partage de compétences avec les régions, nous avons mis énormément de temps à produire les décrets d’application, alors que les pouvoirs transférables aux instances régionales sont clairement identifiés.

Cette question est loin d’être réglée? Pourquoi cela bloque-t-il toujours?
Pour déléguer les compétences, il s’agit d’abord de déléguer les moyens, et ce n’est pas avec une réforme fiscale aussi modeste que l’on va y arriver. Ce n’est pas non plus par la mise en place de fonds, aussi importants soient-ils. Il faut concevoir autrement le transfert des moyens par une réforme de la fiscalité beaucoup plus approfondie, ce qui suppose un renoncement de l’Etat à cette partie des ressources budgétaires. Or, si l’Etat n’est pas suffisamment solide financièrement au niveau central, il ne peut flécher de la ressource à la région. Deuxio, la région a besoin de ressources humaines de qualité et pas simplement de personnel de la fonction administrative territoriale. Si la région a des pouvoirs, des moyens, elle pourra négocier des contrats pour des compétences partagées sur des objectifs structurels. Mais il demeurera une question fondamentale qui vient à peine d’être ébauchée alors qu’elle est sur la table de l’agenda politique depuis 20 ans: la déconcentration de l’investissement. Il s’agit d’un engagement fort qui date de l’époque d’Hassan II mais qui vient à peine d’aboutir grâce à la réforme des CRI. Fallait-il que cela prenne deux décennies?

En fait le problème réside dans l’applicabilité des réformes…
Quand vous analysez les discours royaux qui portent sur les réformes clefs, vous constatez que le diagnostic est établi, qu’une vision existe, voire même une doctrine globale. Mais de là à ce que cette vision se transforme en réalité, le temps de latence est immense. 

La problématique est donc essentiellement institutionnelle…
Oui, certains trouvent un terme plus doux en qualifiant cela de problème de «gouvernance». Il faut faire attention: un état centralisé n’est pas nécessairement fort quand les autres rouages du fonctionnement d’une économie sont bloqués. C’est cela qui explique que les réformes tardent à se mettre en mouvement. La réforme bouleverse les règles du jeu, elle modifie la position des acteurs. Si celle-ci n’est pas appropriée, si elle n’est pas portée jusqu’à sa réalisation et accompagnée d’un suivi effectif, vous débouchez sur une crise de la décision. 

Le président de la Cour des comptes a alerté l’Exécutif sur l’ampleur de l’endettement public. La dette est-elle soutenable?
La question de la soutenabilité de la dette revient souvent dans le débat public. Si on prend la dette marocaine, on voit qu’en volume elle atteint des seuils sur lesquels il faut commencer à s’interroger. Mais il faut analyser sa structure. On note que la dette intérieure devient le fardeau le plus important. Celle-ci  est financée par les banques, ce qui engendre un effet d’éviction sur le reste de l’économie. Cette ressource, au lieu de profiter au secteur privé, est absorbée par le Trésor.

Mais les banques font leurs choix aussi. Il est un fait établi qu’elles boudent les PME, préférant largement la signature de l’Etat, jugée plus fiable…
Tout à fait. Elles sont intéressées par une formule de sécurité surtout si elles considèrent que du côté des entreprises, le risque est considérable. Pour en revenir à la dette, disons que sa soutenabilité est une question de vision. Est-ce que les perspectives de croissance sont suffisamment intéressantes pour garantir notre capacité à rembourser? Il faut également garder à l’esprit que les ressources mobilisées antérieurement ont été affectées au financement de  l’infrastructure. Certes, cet investissement en capital physique n’est pas rentable sur le court terme, mais il crée les conditions d’une forte rentabilité pour le secteur privé.

Cette dette est par conséquent largement positive sur le long terme. Malgré cela, le discours de l’Exécutif est souvent catastrophiste et tend de ce fait à justifier «l’inévitabilité» des coupes budgétaires et des hausses d’impôts sur les classes moyennes et populaires. Quand on parle d’endettement public, pourquoi ne met-on jamais un astérisque?
C’est vrai qu’on ne parle pas assez du fait que le Maroc s’est endetté pour la bonne cause, même si  globalement la dépense publique est percluse de gabegies. L’endettement, il faut le souligner, n’est pas simplement celui révélé par le budget de l’Etat. La Cour des comptes tire la sonnette d’alarme car elle a une approche de la dette consolidée qui englobe la dette des entreprises et établissements publics (EEP). C’est précisément cette dette-là qui inquiète.

Mais cette dette garantie est largement concentrée sur 5 entreprises publiques, l’ONEE, MASEN, la RAM, l’OCP et l’ONCF. Elle se traduit en investissements, sauf que c’est une dette extérieure car les opérateurs qui bâtissent ces projets du fait de leur expertise viennent de l’étranger et apportent une partie du financement. C’est aussi une dette positive?
Exact! Mais en même temps, il faut que ces EEP créent de la ressource pour respecter leurs engagements. Sinon, elles se mettent dans une situation où l’Etat garant de la dette sera en première ligne en cas de défaut. Cela nous renvoie à la question de la gouvernance. Il est indéniable que la gestion des EEP a connu des changements positifs depuis quelques années, dans la mesure où le ministère des Finances via la DEPP a mis en place des schémas de réorganisation, et injecté de la transparence dans la lisibilité des flux financiers. Mais la question-clef est la suivante: est-ce que l’Etat contrôle les choix stratégiques de ces EEP? Ou alors ces EEP s’autonomisent-elles sans que le ministère de tutelle ou l’Etat ne les interpellent sur leurs choix d’investissement? Autre interrogation: ces entreprises reçoivent-elles des injonctions de l’Etat qui les impliquent dans des opérations non rentables?

Des exemples ?
Prenez la CDG à qui l’Etat a exigé des engagements dans des opérations de restructuration à travers sa filiale CGI ou dans des projets de financement d’infrastructures industrielles pour le compte de MedZ, ou alors dans la création de l’éco-cité de Zenata. Conséquence: la CDG s’est émancipée de son noyau dur et tente aujourd’hui de se désengager progressivement de ces projets. Vous pouvez avoir à la tête des EEP des visionnaires, des gens qui peuvent dire oui ou non à ces injonctions et maîtriser leur endettement lorsqu’il s’agit d’aller lever des fonds sur le marché international, comme l’OCP. Mais d’autres, n’ayant pas le courage de s’opposer, s’engagent hélas dans des opérations risquées pour leur surface financière.

Question simple. Au vu de la détérioration du pouvoir d’achat, qu’est-ce qui empêche l’Etat d’augmenter le SMIG?
Le SMIG ne concerne que les salariés du privé. Or, le Maroc n’est pas une société de salariat. Celui-ci ne représente que 40% des actifs. Le SMIG touche donc une petite catégorie. Est-ce que celle-ci est dans une situation ou son revenu salarial ne couvre pas ses besoins? Cela prête à débat. Lorsqu’on ajuste le SMIG, cela pousse le salaire moyen à augmenter pour éviter de réduire l’écart entre les smicards et les salariés intermédiaires ou les cadres, dont il faudra alors revaloriser les émoluments. Faute de quoi vous aurez une contestation des classes intermédiaires et une dévalorisation de leur statut. Il faut se poser la question de la charge salariale pour l’entreprise et comparer le SMIG au niveau du revenu moyen dans l’entreprise, aux charges salariales, aux salaires minimum dans d’autres pays concurrents…

Oui, mais comment le revaloriser?
La question clef est celle de la négociation salariale. Or, le dialogue social peine à trouver un agenda stable. Le taux de syndicalisation n’est que de 7%. Il faut pérenniser le dialogue social, en reconnaître les acteurs, leur donner une autonomie de décision et aller vers une entreprise plus citoyenne. Le patronat doit pouvoir s’exprimer, mais pas simplement sous la bannière de la CGEM, qui n’est pas l’expression unique des patrons. Les fédérations professionnelles sont beaucoup plus puissantes que la CGEM.

Cette dialectique d’un Maroc d’en haut et d’un Maroc d’en bas, comment la résorber?
Ce contraste nous renvoie à la question épineuse des inégalités dont nous ne disposons pas d’une mesure exacte. Les seules inégalités identifiées sont celles des revenus salariaux, qu’ils soient publics ou privés. Mais qu’en est-il des entreprises individuelles, de la propriété foncière, etc.? Ce sont là de grandes nébuleuses. Nous avons certes des indicateurs reflétant les inégalités de consommation, mais ceux-ci ne traduisent pas nécessairement les inégalités de revenus. Sans parler des inégalités de patrimoine où les statistiques sont tout bonnement inexistantes. Un paysage des inégalités reste à construire.

Pouvons-nous dissiper une vulgate particulièrement tenace et qui consiste à dire que ce sont le FMI et la Banque mondiale qui président aux orientations budgétaires du pays  et qui empêchent l’Etat d’investir davantage dans les services publics? Peut-on tordre le cou à ce cliché?
Absolument. La Banque mondiale fonctionne comme une banque d’accompagnement et de financement. Elle est dans une logique de remboursement de ses engagements. La BM a accompagné le Maroc dans beaucoup de grands projets de réformes, mais dans le cadre d’une acceptation mutuelle. Il n’existe aucune obligation de négocier avec la Banque mondiale. Celle-ci pose un diagnostic, émet des propositions de réforme à la carte et propose une expertise. Sa vision du monde a d’ailleurs beaucoup évolué. Aujourd’hui, elle parle de capital humain, d’inégalités. Son dernier rapport sur le Maroc a d’ailleurs déplu par son caractère direct.

Quid du FMI ?
En tant que membre de la communauté internationale, un pays signe des engagements moyennant lesquels le FMI accepte de l’accompagner dans ses réformes. Si ce même pays a besoin d’une aide qui permet d’ajuster ses équilibres macroéconomiques, il est contraint de s’engager sur des résultats. Maintenant, est-ce que la gouvernance du FMI est démocratique? Est-ce que les pays du Sud y ont droit à la parole? Est-ce que la vision véhiculée par le FMI est acquise aux grandes puissances? Beaucoup de questions se posent. Si vous avez une politique économique efficace, si vos choix sont pertinents, si vous ne vous mettez pas dans des conditions de déséquilibre, fondamentalement, vous n’êtes pas obligés de recourir au FMI. Supposons, cela dit, que vous ayez fait des erreurs d’appréciation ou que votre rythme de réformes vous contraigne à solliciter des avances auprès du FMI, celui-ci exigera alors que vous assainissiez votre budget.

Supposons que le Maroc souhaite faire du déficit, disons passer de 3,7 à 6% pour faire une relance en mettant davantage de moyens dans l’enseignement, les salaires des fonctionnaires, les petites retraites, et que l’endettement nécessaire peut être pourvu par les banques marocaines via le marché des adjudications. Est-ce que le FMI peut dire non?
Le FMI ne peut pas dire non. Nous sommes souverains dans nos décisions. Regardez ce qui se passe en Arabie saoudite qui a un déficit de 17% ou aux Etats-Unis! En vérité, tout dépend du statut que vous avez et de la position de négociation qui est la vôtre. Lorsque vous êtes un petit pays manquant de ressources et que vous êtes dans une logique d’insertion dans l’économie mondiale, vous êtes obligés d’être en veille pour éviter la notion de risque chez vos partenaires. C’est une réalité qui dépasse notre engagement auprès du FMI. Le Maroc a besoin de négocier des partenariats multiples sous forme d’aides, de financement, de joint-ventures, il est obligé d’avoir une crédibilité et la crédibilité économique est mesurée par les ratios dont vous parlez. Ayant dit cela, un taux de 3,5% ou de 5% ou  de 6%, tout dépend de la nature du déficit. Est-il conjoncturel ou structurel? Si vous vous installez dans un déficit structurel à un haut niveau, pourrez-vous rembourser vos prêts? N’allez-vous pas reproduire la situation de 1983 qui a conduit au PAS (Plan d’Ajustement Structurel, ndlr)…?

Mais à l’époque du «Choc Volcker», le Maroc était endetté auprès du marché international, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. On peut difficilement envisager que les banques nationales augmentent les taux d’intérêt sur l’Etat si celui-ci décide de laisser momentanément filer le déficit…Effectivement, ce n’est pas possible.

Dont acte. Cela veut dire que notre capacité à nous endetter davantage sur le marché intérieur pour soulager le volet social est une option bien réelle. La question qui se pose est: pourquoi cette option n’est pas exercée par le gouvernement?
Dans tout pays, il existe une masse d’épargne détenue par les ménages, l’entreprise publique et les institutionnels. Supposons que vous vouliez booster la croissance en hissant votre déficit à 6%, il vous faut alors de la surface financière. Où allez-vous la chercher? Pour ne pas vous placer dans des conditions de dépendance, vous puisez dans le marché intérieur. Mais l’épargne intérieure n’est pas extensible à souhait et si dans cette masse d’épargne disponible, le Trésor se sert en premier, l’accapare, la conséquence est que les banques ne l’affectent plus au secteur productif. L’effet d’éviction est direct. C’est donc la capacité de l’épargne qui doit augmenter. Et même si cette épargne était abondante, la politique économique actuelle – étant sous influence d’une doctrine très restrictive qui accorde au souci d’équilibre macroéconomique une dimension importante par rapport à d’autres volets – n’autorisera pas plus d’endettement.

C’est là qu’on peut se poser la question de l’indépendance de la Banque centrale qui prive le pays d’instruments de relance monétaire?
La Banque centrale veille principalement à deux choses: le taux de change et l’inflation. Si vous prenez les indicateurs de l’inflation tels qu’ils sont définis et anticipés par BAM, nous sommes autour de 1,2-1,4%, mais la perception de l’inflation est plus importante. Si nous donnons une latitude à ce taux en l’augmentant jusqu’à 2 ou 3%, quels en seront les effets? On permettra soit aux banques de disposer de plus de réserves à utiliser, soit au marché monétaire d’aller vers des taux de crédit plus élevés.

Mais quelle en sera la marge additionnelle dans l’aisance du financement?
Pas très importante, car le problème réel réside dans la collecte de l’épargne et son affectation. Vous savez, les circuits de financement hors banques sont extrêmement importants et l’épargne qui circule dans ces canaux obscurs est destinée à de la spéculation immobilière, ou affectée dans des placements qui ne servent en rien l’économie productive…

Très bien, mais imaginons que BAM serve davantage de liquidités aux banques. Comment s’assurer que celles-ci, frileuses par nature, les réinjectent dans le tissu des PME sans exiger des garanties débilitantes?
Au-delà de l’affectation sectorielle, on sait qu’une bonne partie du crédit va vers les grandes entreprises, les fameux 1%. BAM ne cesse de dire qu’il faut financer les produits «bancables» des PME. Mais est-ce que ce mécanisme fonctionne? La banque vous dira qu’elle ne peut pas prendre de risque tant que l’entreprise n’aura pas fait sa transparence, tant que la PME n’est pas confortée dans son accès au crédit par des dispositifs de garanties solides, etc.

Une pléthore d’experts, notamment du côté du patronat, impute le faible taux d’emploi à l’inadéquation des formations au marché du travail, comme si les emplois non pourvus se comptaient en millions. Est-ce un autre cliché à dynamiter?
Absolument! Certes, l’inadéquation existe mais quand on essaie de mesurer l’offre de travail insatisfaite en raison d’un profil inadéquat, elle doit expliquer 2% du taux de chômage actuel, voire moins. Notre problème est celui de la création d’emploi dans le secteur formel. L’emploi dans l’industrie représente 30% des actifs en général, mais la modernisation, la sophistication technologique ne permettent plus de générer des emplois en masse. En même temps, on assiste à une restructuration des industries traditionnelles: textile, agroalimentaire et autres. Ce qui, là aussi, amenuise le rythme d’ouvertures de postes. Quelle que soit la position qu’elle occupera demain dans le tissu productif, l’industrie restera insuffisamment pourvoyeuse d’emploi par rapport aux flux d’arrivées sur le marché du travail. Même l’agriculture, du fait de sa modernisation, libère de la main-d’œuvre. Les services pourront-ils devenir le lieu d’insertion des jeunes? Soit, mais quels services? Des services de nouvelles générations ou des petits commerces clandestins? Telles sont les questions qu’il faut se poser avec urgence.

L’Europe semble vouloir dupliquer le modèle turc de contrôle des flux migratoires au Maroc. Or, le royaume refuse de servir de zone de régulation migratoire en faveur du vieux continent. Une surenchère pour obtenir plus de fonds, d’aides au développement, de partenariats avancés ou bien alors une posture sincère?
C’est une question qui se pose effectivement. Ces changements de routes migratoires créent des pressions très fortes sur le Maroc et surtout sur les relations Maroc-Espagne. La position européenne consiste à transposer le modèle des hotspots au Maroc car c’est ici dorénavant que les flux seront les plus massifs. En même temps, le Maroc a des engagements vis-à-vis des pays africains. Il est dans une logique d’adhésion à la Cédéao et les flux migratoires viennent principalement de cette sous-région. En outre, il défend au sein de l’UA une vision purement africaine de la gestion des mouvements de populations. Il était donc tout à fait naturel que la diplomatie marocaine ne réponde pas à l’offre européenne de manière aussi simple. 

Pour l’Europe, est-ce une façon inavouée de déplacer le problème vers le sud, comme elle l’a fait avec la Turquie?
Oui, mais jusqu’à quand? L’Europe est dans l’urgence car elle cherche des mécanismes de régulation de ces flux afin d’éviter que les frontières intérieures du continent ne se dressent à nouveau sous la pression des gouvernements populistes. Face à cette volonté européenne de déplacer le problème s’oppose l’engagement du Maroc envers les pays africains. Le Maroc s’inscrit dans la logique du processus de Rabat qui couple une vision à la fois de gestion de la migration régulière et clandestine. Mais aujourd’hui, l’Europe n’est focalisée que sur un thème et un seul: le volet migration pure.

Mais n’y a-t-il pas là une carte à jouer en termes d’aide au développement, si l’on se compare aux ex-pays du bloc de l’Est qui ont bénéficié pour leur reconstruction de fonds considérables en provenance de l’Union Européenne? Si le Maroc doit jouer au garde-frontière, peut-il réclamer le même niveau de soutien? Sommes-nous en train de louper une belle occasion d’émerger en mode fast forward?
Pour cela, il faudrait que l’Europe puisse parler d’une même voix. Or, le Conseil européen est essentiellement obnubilé par les problèmes internes au continent: le Brexit, la question des grands programmes structurants, la question de Schengen, etc. Le couple franco-allemand, qui donnait de la stabilité et une vision humaine à l’Europe, est en train de prendre l’eau. L’UE aura du mal à imaginer un «plan Marshall» en faveur des pays du Sud, en raison d’un déficit patent de ressources. Les fonds structurels européens, qui ont fait l’homogénéité et l’insertion des pays membres du marché unique, appartiennent au passé.

Que représente le budget européen dans le budget consolidé des pays composant l’Union?
5% seulement et il est affecté essentiellement à la politique agricole commune (PAC) et aux fonds structurels de développement qui sont sur une tendance nettement baissière. L’époque où l’Europe accordait du soutien au renforcement de la démocratie, à la société civile et au développement est révolue. De nos jours, l’ADN européen est devenu très sécuritaire.

Oui, mais si l’offre est sur la table et qu’elle est adossée à un financement, le Maroc l’acceptera-t-il?
Prenons le modèle turc. A votre avis, jusqu’à quand tiendra-t-il sachant que le flux migratoire s’installe sur le temps long? Comment gérer l’urgence et est-ce que les réadmissions et les hotspots sont les seuls moyens d’endiguer les flux?

Et le Maroc dans tout cela?
Le Maroc a essayé de gérer ses flux migratoires dans des conditions très délicates en régularisant un certain nombre de migrants. Mais ces populations ont-elles vraiment bénéficié des services sociaux? Cet acte humanitaire important, il faut l’assumer pleinement en aidant ces populations à s’insérer. Il ne s’agit pas d’afficher une générosité de façade parce qu’à côté, l’Algérie a une attitude odieuse vis-à-vis des migrants. Il faut assumer le fait d’être non pas seulement un pays de transit, mais un pays de destination. En réalité, c’est principalement la société civile qui joue son rôle de soutien aux migrants. Lorsque les tensions montent dans certains camps, les autorités s’empressent de déplacer les populations immigrées pour les éparpiller sur l’ensemble du territoire. Dans le même temps, nous négocions des accords de réadmission avec les pays d’origine. Je pense qu’il vaut mieux renforcer ce dispositif de retour plutôt que d’admettre la création de hotspots sur notre sol, car il s’agit là d’une bombe à retardement et d’un appel d’air.

Tout cela ne s’avérera-t-il pas caduc le jour où le Maroc adhérera à la Cédeao, un ensemble géographique qui prévoit à terme la libre circulation des individus grâce à un passeport commun? Dans cette hypothèse, négocier des accords de réadmission ne servirait strictement à rien…
On peut le penser, mais cela est faux. Disposer d’un passeport commun vous permet de circuler mais pas de vous établir. Mais attention, le Maroc ne pourra point uniquement épouser le volet économique dans la Cédéao, il lui faudra aussi aligner sa politique migratoire sur les conditions requises par le marché commun. C’est un tout. 

L’efficacité avant tout!

Eminent économiste, spécialiste en géopolitique, fin connaisseur des enjeux migratoires, Larbi Jaidi dissèque avec lucidité les blocages dont souffre le modèle de développement marocain. Désindustrialisation, inégalités béantes, explosion du phénomène des «ni-ni», faiblesse du revenu moyen… tout y passe. Mais le prognosis du professeur Jaidi n’est pas pessimiste pour autant. Selon lui, le Maroc a engagé, sur le papier du moins, des réformes d’envergure aptes à accélérer le chemin vers l’émergence. Or, le millefeuille administratif, les labyrinthes institutionnels, le chevauchement inextricable des strates de décisions, diluent les schémas les plus ambitieux, condamnant de belles visions stratégiques à demeurer au stade d’idée. Si seulement l’applicabilité des lois se caractérisait par un soupçon d’efficience, le pays changerait radicalement de visage. Or, cela relève d’un changement de «mindset», d’un véritable big-bang culturel. Le royaume et ses forces vives seront-ils capables de reprogrammer leur ADN vers plus de rationalité dans l’exécution? C’est ce qu’on peut espérer de mieux pour notre pays.