Le grand hold-up

Enquête décembre 2018

Le grand hold-up

En dépit du quasi-triplement du PIB en 20 ans, les inégalités n’ont jamais été aussi criantes. A qui a profité la richesse?

Publié en 2006, le rapport «50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025», dit aussi Rapport du cinquantenaire, se voulait une feuille de route pour jeter les jalons d’un développement économique et social pérenne. 12 ans plus tard, le royaume peine toujours à améliorer son classement dans les indicateurs de développement humain. En une décennie, il a à peine gagné trois places dans l’IDH, passant de 126e en 2008 à 123e en 2018, sachant que le Maroc a reculé d’un point comparativement à 2017. Parallèlement, sur le plan économique, le royaume ne cesse de cumuler les bons points. Le PIB a quasiment triplé en 20 ans et le Maroc a grappillé cette année 9 places dans le classement Doing business pour s’afficher 60e (dépassant à l’occasion le Kenya 61e et Bahreïn 62e). En même temps, il est 86e dans le monde et 7e dans la région MENA pour l’Index of Economic Freedom, le classement de la fondation américaine «The Heritage Foundation» qui renseigne sur le niveau de libéralisation d’une économie. Le royaume se classe d’ailleurs juste derrière le Koweït dans une région où les Emirats Arabes Unis occupent la tête du podium.

La voie du libéralisme
L’évolution à deux vitesses du social et de l’économique trouve ses racines dans des décisions prises précisément depuis le plan d’ajustement structurel en 1983. En difficulté pour honorer ses dettes, le Maroc a dû suivre les directives des institutions de Bretton Woods pour dégager des flux financiers. Des arbitrages ont ainsi été faits au détriment des secteurs sociaux. Un choix «rationnel» puisqu’une banque cherche à s’assurer de la solvabilité de son client. «Si vous engagez tout le prêt dans l’éducation de vos enfants et les soins, vous ne pourrez pas dégager de revenus. C’est la logique des institutions de Bretton Woods», explique Nabil Adel, économiste et enseignant à l’ESCA. Un point que soulève également l’économiste Kamal El Mesbahi, insistant sur le fait qu’«une banque se renseigne sur votre niveau de revenus avant de vous accorder un crédit. Dans le cas d’un pays, le revenu c’est la richesse créée. La capacité d’endettement du Maroc a atteint ses limites compte tenu de ses richesses. La priorité a donc été accordée aux équilibres macroéconomiques et à la solvabilité de l’Etat». «Le grand perdant de ce schéma ne pouvait être que le social», précise de son côté Rachid Achachi, enseignant chercheur. Depuis, le Maroc n’a pas su s’en écarter. Signature d’accords de libre-échange et accentuation des efforts pour l’émergence de champions nationaux ont précipité le pays dans la voie de l’ouverture à l’international et du libéralisme que prônent les institutions de Bretton Woods, sans une alternance du mode de gouvernance. La parenthèse avec le gouvernement de l’alternance dirigé par la gauche (voir l’interview de Mohamed Saïd Saadi) – qui avait consenti des efforts soutenus dans le développement social sans pour autant décrocher du libéralisme – n’a pas duré. Le gouvernement actuel a poursuivi sur la trame libérale sous prétexte que son référentiel (l’islam) prône l’économie du marché. Pour Achachi, «nous subissons une politique d’austérité qui ne dit pas son nom» afin de continuer à se financer auprès de la Banque mondiale et du FMI. Pour Mohamed Saïd Saadi, économiste, c’est même une politique d’austérité très nette qui a été adoptée par le gouvernement actuel. «L’indicateur clé qui le démontre est l’évolution de la part des dépenses publiques dans le PIB. Le gouvernement Benkirane avait signé une lettre d’intention pour obtenir la LPL (Ligne de précaution et de liquidités) auprès du FMI, signée par le ministre des Finances de l’époque et le Wali de Bank Al-Maghrib, avec des engagements très clairs en matière de compression de la masse budgétaire, de la compensation, de la réforme des retraites ou encore de la flexibilité du travail. Et c’est sur la base de ces engagements que la ligne a été accordée. Ces engagements ont été traduits dans les différents budgets adoptés par l’État depuis lors. Cette ligne a d’ailleurs été renouvelée deux fois en 2014 et en 2016, et elle sera renouvelée cette année», décortique Saadi.

«Si vous engagez tout le prêt dans l’éducation de vos enfants et les soins, vous ne pourrez pas dégager de revenus, estiment-ils», Adel.

La casse
Sauf que les dégâts entraînés par ce choix sont nombreux. Les ALE négociés ne profitent pas au Maroc. «Avec du recul, il semblerait qu’une bonne part de nos ALE ont été signés précipitamment, pour des considérations plus politiques qu’économiques. Nous payons aujourd’hui le prix fort d’une telle démarche. Nous sommes quasiment durablement déficitaires sur tous les accords signés», souligne El Mesbahi. Il précise par ailleurs que «le dispositif de départ volontaire (DVD) était une décision politique construite sur un enjeu financier. Elle a été imposée par nos principaux créanciers. C’était un mal nécessaire puisque nous étions en cessation de paiement, cependant nous avions mal négocié les secteurs à toucher. La décision de privatiser aussi ne s’est pas prise de gaieté de cœur». Les secteurs sociaux ont ainsi été délaissés. Un arbitrage qui coûte cher au Maroc d’aujourd’hui. Le taux d’analphabétisme est à 32,2%, le niveau de poursuite de l’enseignement secondaire dans la population des plus de 25 ans d’à peine 31,3%. Pis, seulement 27% de la population est satisfaite de la qualité des soins dans les hôpitaux publics. Il faut préciser concernant ce dernier taux que le Maroc compte seulement 6,2 médecins pour 10.000 personnes et 9 lits d’hôpitaux pour le même nombre, d’après les statistiques du PNUD. Ajoutons à cela le fait que 50,7% des emplois sont des emplois précaires.

«Le modèle de développement (sur lequel penche le gouvernement, ndlr) ne pourra être qu’inclusif, à mon avis», Fakir.

Une croissance non inclusive
Il faut dire aussi que la croissance marocaine, en plus d’être insuffisante, est peu génératrice d’emplois et très consommatrice d’investissement. L’indicateur ICOR, qui mesure la productivité marginale des facteurs, ressort qu’au Maroc, 1 unité de croissance absorbe 7 unités d’investissement. Par comparaison, en Turquie, ce rapport tombe à 5,2 unités d’investissement pour 1 unité de croissance, au Chili 4,2; en Malaisie 3,5 et en Corée du Sud uniquement 2,9. Par ailleurs, un point de PIB crée environ 10.000 emplois au Maroc, selon le HCP, mais avec les récents investissements du gouvernement, ce sont moins de 1.000 emplois qui ont été créés par point de PIB, avec un coût de 10 millions de dirhams par poste. Pourtant, le Maroc compte «600.000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail chaque année, entre les 200.000 diplômés et les 400.000 autres qui décrochent de l’école, alors que nous créons à peine 150.000 emplois», se désole Jamal Belahrach, président de la Commission emploi et relation sociale à la CGEM. Or pour réduire les inégalités, la vraie solution n’est autre que l’emploi, comme l’a soutenu l’économiste et ancien ministre de l’Economie et des Finances Mohamed Berrada, à l’occasion des Assises de la protection sociale au Maroc tenues courant novembre dernier. Il avait déclaré que «la création d’emplois est le socle de toute protection sociale» et que «le chômage des jeunes aggrave les inégalités et rend la cohésion sociale plus difficile».
Les efforts de l’Etat pour atténuer le chômage demeurent néanmoins insuffisants face au manque d’implication du secteur privé. Une accusation à laquelle répond Belahrach en soulignant que si «le privé investit peu, c’est parce qu’il y a un problème de confiance dans le futur, dans le système fiscal, dans la législation du travail, dans la productivité des collaborateurs, dans le corps social.

«Le chômage des jeunes aggrave les inégalités et rend la cohésion sociale plus difficile», Mohamed Berrada.

C’est pour cela qu’il faut remettre de la confiance». «L’éducation est la mère des batailles. S’il n’y a pas d’éducation, il n’y a pas de développement humain ni de croissance», enchaîne-t-il. Moteur essentiel pour améliorer l’employabilité des jeunes et surtout leur productivité une fois employés, le système éducatif marocain – en échec – handicape l’acte d’entreprise. Un point que soutient Nabil Adel, qui précise qu’étant dans un marché libre, «l’investissement des entreprises privées dans des secteurs rentiers est tout à fait leur droit. Si elles trouvaient du profit dans les activités créatrices de valeur, forcément elles les investiraient. Quand on est dans une configuration où les règles de gouvernance dans un pays n’encouragent pas à l’investissement à long terme, c’est normal de se tourner vers le court terme et ce n’est même pas une question de libéralisme mais de bon sens». Le développement social passerait donc par un développement économique, mais qui met la question du social au cœur de sa problématique. Belahrach juge d’ailleurs qu’«il y a bien une rupture qu’il faut faire quelque part. C’est une coresponsabilité mais nous n’avons plus le luxe d’attendre». Et si Achachi n’est pas très confiant dans l’orientation que prend le gouvernement actuel, il estime que «notre culture nous permet de dégager des concepts qui nous sont propres et de penser ainsi un capitalisme qui serait nôtre, comme le fait la Chine. Le capitalisme chinois n’a rien à voir avec le capitalisme français, de même que le capitalisme allemand ou japonais n’a rien à voir avec le capitalisme américain. Peut-être que nous devrions tenter de créer notre propre voie de développement mais ça demande du courage du côté politique et ça demande de l’intelligence et du travail». Mehdi Fakir, économiste spécialisé dans l’évaluation des politiques publiques, plus confiant, estime que «tout dépendra du modèle (de développement, ndlr) qui sera adopté in fine. Un modèle qui ne pourra être qu’inclusif à mon avis». Quant à Saadi, il considère pour sa part qu’il faut cesser de penser le modèle en se limitant uniquement à la croissance et «de raisonner en termes de développement. Et le développement c’est un changement social total qui concerne à la fois l’infrastructure et la superstructure». Une responsabilité qui incombe totalement à l’exécutif mais que ce dernier rechigne à prendre.

De l’efficacité du ciblage.

Pour atténuer les disparités tout en réduisant le poids des dépenses, le gouvernement se dirige d’un pas ferme vers la suppression de la compensation et son remplacement par le ciblage à travers le registre social unique. Un ciblage qui toucherait environ 4 millions de personnes. Cependant se pose la question de la fiabilité des données collectées. Nabil Adel se demande si l’Etat va s’appuyer sur les «moqadems» et «chioukh» alors qu’il ne leur fait pas suffisamment confiance pour délivrer une attestation fiscale, faisant appel aux régies d’eau et d’électricité pour une simple vérification d’adresse. L’autre contrainte liée à ce mécanisme est celle de la soutenabilité d’un tel choix. Pour Kamal El Mesbahi, «la politique de ciblage n’est pas soutenable sur la durée parce que la pauvreté n’est pas un stock mais un flux, avec une porte d’entrée plus large que la porte de sortie». Il estime par ailleurs que «le ciblage est intéressant quand les bénéficiaires arrivent à sortir de la précarité et laissent la place à d’autres». A contrario, Mehdi Fakir considère que le ciblage est nécessaire mais précise que celui-ci «disparaîtra le jour où la pauvreté disparaîtra au Maroc». L’économiste Abdelkader Berrada relevait, dans le hors-série de la Revue marocaine des sciences politiques et sociales publié en avril 2017 et portant sur “l’économie politique du Maroc, que «la BIRD a exprimé son refus de poursuivre la politique de soutien des prix des produits pétroliers. Elle l’a clairement fait savoir dans un rapport de nature technique en apparence et n’a d’ailleurs pas hésité, officieusement, à conditionner l’octroi de nouvelles lignes de crédit à la mise en œuvre rapide d’une politique de décompensation des produits énergétiques». Une contrainte donc plutôt qu’un choix qui pourrait à terme alourdir les dépenses publiques au lieu de les atténuer.