Le grand départ

Enquête novembre 2018

Le grand départ

L’envie de fuir touche désormais les classes moyennes et aisées. Enquête sur un malaise profond.

«C’est la bérézina», lance tout de go Jamal, un headhunter, pour qualifier l’état d’esprit des hauts cadres marocains en ce moment. Représentant la filiale d’une grande multinationale du recrutement installée entre Casablanca et Dubaï, Jamal se frotte les mains et se réjouit d’avance de sa future prime annuelle. «J’ai fait de belles opérations cette année», sourit-il. Rencontré dans le lounge huppé d’un nouvel hôtel casablancais où il a, semble-t-il, ses habitudes, celui qui travaille à débaucher des hauts cadres nous affirme que depuis un an la tendance des départs s’est fortement accentuée. «Cela fait 8 ans que je fais ce métier et je peux vous confirmer que depuis deux ans et surtout cette année, c’est l’euphorie!» Et d’ajouter: «Nous proposons à nos interlocuteurs tous les avantages garantis par nos clients partout en Europe de l’Ouest, en Amérique du Nord et dans les pays du Golfe, y compris le fait d’accélérer la validation du contrat dans les pays où il y a restriction sur l’emploi des étrangers, la garantie du logement, le regroupement familial, l’inscription des enfants à l’école, la carte de séjour, etc.» En somme, tout pour séduire ceux qui seraient tentés par l’expatriation.

Visa VIP
Dans ce même hôtel situé à l’extrémité sud du boulevard Massira El Khadra, se trament bien des choses. C’est en effet le lieu favori d’une agence d’avocats et de notaires spécialisée dans la migration haut de gamme. Celle-ci privatise une partie du bar de l’hôtel pour organiser des événements conviviaux, mais non moins select. Objectif: recruter des clients intéressés par l’émigration de luxe. Le procédé est simple: une campagne de SMS est lancée, invitant des patrons, des hauts cadres, des héritiers, etc. à comprendre le procédé des «golden visas» dans divers pays. En date et heure de l’événement, de charmantes hôtesses invitent les prospects et autres curieux qui affluent en masse à prendre un café et des petits fours, tout en les orientant vers des tables où les attendent des avocats spécialisés dans les dossiers de migration, disposant de correspondants dans les pays concernés. Toutes les explications sont ainsi fournies pour avoir une idée précise sur les montants d’investissement en biens immobiliers, mais aussi sur les conditions de migration en direction de USA, Canada, France, Espagne, Portugal, Grande-Bretagne, etc.
Cerise sur le gâteau, des prospectus proposant des actifs immobiliers en vente sont exposés aux futurs clients. L’agence va même jusqu’à proposer des services de notariat au cas où les riches clients voudraient faire chauffer leur MasterCard. De 1 à 5 millions de dirhams, les futurs heureux propriétaires peuvent bénéficier d’une carte de séjour dans le pays de leur choix (correspondant à leurs moyens) pendant 10 ans, chose qui leur permet à terme de prétendre à un second passeport pour eux et leurs familles. Quid de la contrainte du change? Des explications sont également fournies quant aux possibilités (restreintes) qu’offre le système marocain pour expatrier de l’argent légalement afin d’acquérir des biens immobiliers, mais aussi comment utiliser les failles du dispositif. L’agence propose même de créer un compte pour le paiement du bien pour ceux qui ne disposent pas de compte en devises. Seule condition: il faut que l’argent soit transféré par virement bancaire. Tout ce qu’il y a de plus légal… Du moins, pour l’acquisition du bien puisque l’argent arrive par Swift. Ce qui n’empêche pas qu’entre-temps des voies détournées soient utilisées pour la fuite de capitaux. Et elles sont nombreuses.

Acquérir un appartement à 1 MDH vous donne droit à un golden visa, puis un second passeport.

Fuite des capitaux
Il n’y a qu’à faire un petit tour dans les bazars de la médina de Casablanca pour voir à quel point l’activité est florissante, transformant quasiment la vieille ville en salle de marché. Selon plusieurs témoignages collectés par Economie Entreprises, des montants de 3 à 4 millions de dirhams à convertir en devises ne sont plus exceptionnels. Du coup, les grosses saisies de monnaies étrangères par la Douane abondent, avec une nette tendance à l’accélération. A fin avril 2018, plus de 80 millions de dirhams en devises avaient déjà été saisis dans divers postes-frontières du pays. A la même période en 2017, ce montant équivalait à 55 millions de dirhams, soit une croissance de près de 45% en une année seulement. A ces montants, il faudrait ajouter plusieurs autres millions en devises si on en croit plusieurs vidéos montrant la douane mettant en échec une tentative de trafic de devises au port de Tanger-Med. Les billets avaient été dissimulés sous la banquette arrière du véhicule. Cette forme «primitive» de fuite des capitaux n’est que la partie visible de l’iceberg. Il faut aussi y ajouter celle qui s’organise à travers certaines compagnies d’aviation d’affaires…
Par ailleurs, plusieurs témoignages (y compris de cadres bancaires) nous ont renseignés sur l’activité des «Sarafs» dont le métier est de déposer – en contrepartie d’un paiement en monnaie locale ou en devises cash à partir du Maroc – une somme équivalente sur un compte bancaire dans n’importe quel pays du monde. Le tout moyennant une commission variant de 5 à 15% selon les montants demandés et le risque inhérent. Une activité florissante souvent en lien avec des activités de fuite de capitaux plus «classique» via les canaux de surfacturation des importations, de sous-facturation des exportations, les facilités introduites dans le cadre de la libéralisation du change ont, selon plusieurs sources, facilité le processus de fuite notamment en cas de création de filliales à l’étranger. A cela, il faut ajouter le blanchiment de l’argent de la drogue et plus généralement de la corruption. Ce fut d’ailleurs le cas dans une opération récemment jugée en France et impliquant des Marocains.
Selon l’ONG spécialisée Global Finance Integrity (GFI), le Maroc perd l’équivalent de 2 milliards de dollars annuellement dans la fuite des capitaux. Les Marocains sont d’ailleurs considérés à fin 2017 comme les 9es détenteurs étrangers de biens immobiliers en Espagne avec près de 4,5% des acquisitions. En France également, les Marocains non résidents sont, parmi la communauté africaine, classés au 1er rang en matière de détention des biens immobiliers…

Plus de 80 millions de dirhams en devises avaient déjà été saisis dans divers postes-frontières du pays, à fin avril 2018.

GFI a estimé l’augmentation de la fuite des capitaux à plus de 13% au Maroc en 2011. Une évasion qui serait essentiellement due aux printemps arabes. Le Maroc connait-il à nouveau une situation de perte de confiance similaire à cette période marquée par des révoltes populaires dans la région?

8.000 cadres…
Selon l’économiste Mohamed Ennaji, «au vu de la situation actuelle et étant donné les pressions qui pèsent sur les petits et moyens entrepreneurs sans protection, il est évident que l’économie parallèle prendra de l’ampleur: fuite de l’impôt, fuite du contrôle de change… C’est une situation particulièrement favorable aux opérations de nature mafieuse». Le discours sur la fuite du Maroc est en effet de plus en plus présent sur les réseaux sociaux et dans les discussions de salons. Il est aussi présent d’une manière dramatique dans les médias, notamment à travers l’affaire de Hayat (tombée sous les balles de la Marine royale en tenant la traversée vers les rives espagnoles) et les tentatives de migrations illégales avortées. Alors que l’émigration illégale (H’rig), avait atteint des pics dans les années 90, suite au plan d’ajustement structurel (PAS) et la fermeture des frontières européennes, celle-ci ressurgit avec force ces derniers mois, notamment via des photos de familles entières voguant dans des Zodiacs et autres Go-fasts. Considérée il y a quelques années comme l’apanage d’une population pauvre à la recherche d’un avenir meilleur en Europe, la migration choisie, qui touche la classe moyenne, voire la migration de luxe visant les nantis, commencent de plus en plus à devenir un phénomène de masse. Ainsi, la fuite des médecins, des informaticiens et des cadres vers l’Europe, le Canada, les USA ou le Golfe semble devenir un objectif en soi… L’engouement est tel que, selon les informations de EE, plusieur bureaux d’avocats traitant les dossiers d’immigration vers le Canada, surbookés, refusent des candidats au départ. En moyenne, un dépôt de dossier coûte entre 50.000 et 70.000 dirhams pour une durée d’instruction qui oscille entre 6 mois pour les profils hautement qualifiés et 2 ans pour les cadres moyens. Plus de 8.000 cadres auraient ainsi migré en 2018, selon diverses sources médiatiques. Le ministre de l’Enseignement quant à lui précise qu’en moyenne 60 ingénieurs quittent le Maroc tous les mois, soit plus de 15% de l’ensemble de l’effectif formé annuellement. Selon une étude publiée début 2018 par l’Ordre des médecins français, en 2017 près de 7.000 médecins nés au Maroc pratiquent en Hexagone, dont 1.350 ayant fait leurs études au Maroc. Pour mémoire, le déficit du Maroc en cadres de santé est estimé à 5.000 médecins. En 2018, 630 médecins ont déjà quitté le Maroc. Et ils seraient près de 1.200 entrepreneurs à préférer se délocaliser…  Par ailleurs, depuis qu’une loi espagnole facilitant l’obtention de la citoyenneté en faveur des descendants des juifs chassés durant l’Inquisition est passée en 2015, de nombreux Marocains juifs se sont installés chez nos voisins du Nord en y délocalisant leurs activités commerciales. Cette loi qui devait arriver à échéance en 2018 sera prolongée d’une année.

«Les groupes dominants donnent l’exemple, ils ont leurs passeports étrangers et leurs comptes offshore.»

Banalisation
Le phénomène consistant à fuir du Maroc est à ce point banalisé que des magnats de l’industrie et de l’immobilier, des hauts responsables publics – dont des ministres! – ne cachent même plus le fait de posséder des biens immobiliers luxueux en Espagne ou en France, se vantant même de vivre là-bas une bonne partie de l’année. «Les groupes dominants donnent l’exemple, ils ont leurs passeports étrangers et leurs comptes en banque offshore. Aujourd’hui, ce n’est plus une question uniquement de niveau de vie, mais de crainte pour l’avenir: éducation en faillite, santé malade, insécurité, manque de confiance en l’Etat au plus haut niveau, insouciance de ce dernier…», tente d’expliquer Mohamed Ennaji. Un avis qui recoupe celui de Saâd Benkirane, psychosociologue et fondateur de l’agence de consulting en RH et accompagnement du changement Idoine. «L’envie de quitter le pays, malgré le fait d’être cadre et bien rémunéré, est liée à la mal-vie. Il y a un manque de visibilité, une appréhension de ce qui va se passer à l’avenir. L’incivisme, la corruption, les mafias économiques qui prospèrent, tout cela démoralise la population. Les gens ont le sentiment que la qualité de vie va en se dégradant. Ce n’est pas tellement lié au revenu. C’est lié au fait de ne pas vouloir vieillir dans la tension, mais plutôt dans le bien-être», dit-il. 

«Le temps de latence pour trouver un premier emploi s’étend même pour les lauréats des écoles les plus prestigieuses.»

Classe moyenne en désarroi
A cet exode de cadres hautement qualifiés et d’entrepreneurs s’ajoutent les envies de fuite des jeunes cadres qui préfèrent quitter leurs pays plutôt que de subir le chômage et le mal-vivre. Prenons l’exemple des ingénieurs: le Maroc en produit bon an mal an entre 4.000 et 5.000, qui proviennent de diverses écoles nationales publiques et privées ou d’écoles internationales délocalisées, mais aussi de facultés des sciences et techniques. Le royaume avait d’ailleurs lancé le plan «10.000 ingénieurs» il y a de cela quelques années. Pour Abed Chagar, président de l’Association des Ingénieurs de l’Ecole Mohammedia (AIEM) et DG de Colorado peintures, «il est heureux qu’une partie de ces jeunes partent, car quelle alternative ont-ils? Le chômage». Le secteur privé, qui connaissait une forte croissance dans les années 2000, a pu absorber les postes d’ingénieurs qui lui manquaient. Tout comme la Fonction publique qui a comblé son déficit dans les années 90 et 2000. «Mais aujourd’hui, avec le déclin de l’activité voire la fermeture de certaines entreprises, relève Chagar, on remarque que ces deux dernières années, le temps de latence pour trouver un premier emploi s’étend même pour les lauréats des écoles les plus prestigieuses (il est entre 3 et 9 mois pour l’EMI par exemple alors qu’il était de zéro dans les années 2000). Pour d’autres ingénieurs issus d’écoles moins cotées, le chômage peut durer jusqu’à 2 ans. On le voit pour les promotions 2016-2017 dont beaucoup de lauréats, devant un marché du travail verrouillé, sont contraints de vivre de petits boulots ou de CDD dans des centres d’appel». Et d’ajouter: «C’est cela qui peut pousser une partie de cette jeunesse à poursuivre son cursus à l’étranger afin de maximiser ses chances de trouver un emploi. Certains y restent ou lorgnent ensuite des pays plus attractifs comme le Canada, dont la politique de migration choisie offre des possibilités d’accueil et d’accompagnement pour les talents.
Ces dernières années, d’autres pays ont lancé des offres pour attirer les cadres supérieurs, comme la France ou les pays du Golfe qui facilitent grandement les procédures. Cet état de fait provoque un appel d’air. Il suffit d’avoir 10 ou 20 lauréats d’une promotion de 400 ingénieurs qui s’en sortent à l’étranger et 30 autres qui chôment pour pousser une quarantaine ou une cinquantaine à partir, et cela même s’ils sont parfaitement intégrés dans le marché du travail. C’est un phénomène qui ne s’essoufflera pas si l’économie marocaine reste atone et si en même temps l’environnement anxiogène amplifié par les réseaux sociaux demeure le même. Par ailleurs «L’Etat ne fait rien pour la classe moyenne. Que ce soit pour le logement, l’éducation, la santé, il y a de gros problèmes d’accès à ces services pour la classe moyenne. Imaginez un jeune ingénieur à la sortie d’école qui va toucher entre 7.000 et 10.000 dirhams. Il pourra s’en sortir tant qu’il n’est pas marié. Mais dès qu’il fondera une famille, il croulera sous les crédits, le coût de la vie et la scolarité des enfants. Beaucoup de jeunes cadres qui partent vivent une situation où ils ne peuvent plus s’en sortir, car entre la faible évolution de leur salaire et l’augmentation de leurs charges, il ne leur reste rien pour vivre», insiste Abed Chagar.

«Le manque de confiance dans l’avenir est alimenté par la gouvernance politique du pays».

Climat anxiogène
Pour beaucoup de nos contacts, il règne un climat de peur au Maroc qui pousse les gens à réfléchir à quitter le pays même si leur situation socioprofessionnelle est stable. «Si on reste accroché aux réseaux sociaux, tout le monde aura envie de quitter le Maroc. On y ressent beaucoup de négativisme. L’effet de loupe des réseaux sociaux contribue à déprimer les gens, notamment en matière d’insécurité. Moi qui suis né dans un quartier populaire il y a 50 ans, je peux vous dire que le niveau de violence y était beaucoup plus important que ce que l’on voit circuler dans la presse. Or, l’effet d’amplification des réseaux sociaux couplé à la situation économique pousse au départ», estime Abed Chagar. Une analyse que ne partage pas totalement Saâd Benkirane. Pour ce dernier, l’effet de loupe des réseaux sociaux n’explique pas tout. «Le manque de confiance dans l’avenir, argue-t-il est alimenté par la gouvernance politique du pays. Tout le monde est en attente d’actions fortes laissant envisager une amélioration des conditions de travail. Cette grande insécurité politique tétanise les Marocains qui appréhendent également le développement des extrémismes, la réduction des libertés, le conservatisme ambiant qui nuit au bien-être des femmes surtout. Aujourd’hui, beaucoup de femmes ne se sentent pas à l’aise quand elles rentrent au pays. Elles ne sont attachées au pays qu’à travers la famille. Même si leurs familles les rejoignaient là-bas, ils iraient sûrement passer leurs vacances ailleurs qu’au Maroc». Ce qui peut expliquer le phénomène de ré-émigration de cadres qui sont rentrés au pays pour contribuer à son développement, mais qui ont dû repartir à cause de «facteurs répulsifs, notamment un environnement de travail non transparent, non méritocratique et non démocratique», analyse Mohammed Khachani, professeur d’économie à la Faculté d’Agdal à Rabat. Cet intellectuel, également secrétaire général de l’Association marocaine d’études et de recherche sur les migrations (AMERM), nous confie que «d’après une étude de terrain réalisée pour le compte du BIT (Bureau International du Travail), 20% des cadres formés à l’étranger, et qui plus tard sont retournés au pays, ont finalement décidé de repartir après 5-6 ans de travail au Maroc, à cause du climat qui y règne. On les case dans des postes non évolutifs et ils se voient la plupart du temps flanqués de supérieurs moins compétents, ce qui limite leur évolution professionnelle. Sans parler des problèmes liés à l’éducation des enfants, les avantages sociaux, la couverture maladie, l’environnement social et culturel, etc.»

«Tant qu’il y aura des gens qui aspirent à un meilleur standard de vie, il y aura un effet de fuite.»

Poussés à partir
Pour ce chercheur, le marché des compétences est aujourd’hui mondial. «Nous sommes à l’ère du capitalisme cognitif. Seuls la compétence et le savoir déterminent la puissance des pays et des firmes. Un cadre national sera plus enclin à partir si les facteurs répulsifs sont plus puissants que les facteurs attractifs offerts à l’étranger. Aujourd’hui, beaucoup de compagnies voire même des sites internet comme Stepstone. com se spécialisent dans le recrutement en temps réel. Il y a aussi LinkedIn qui est utilisé pour repérer les talents et prendre contact avec eux. Les incitations de quitter le Maroc sont omniprésentes».
Ce qui fait dire à Saâd Benkirane: «Tant qu’il y aura des gens qui aspirent à une vie moderne avec un certain standard de vie, il y aura un effet de fuite du Maroc vers l’Europe ou l’Amérique, tout comme il y aura un phénomène d’émigration de l’Afrique subsaharienne vers le Maroc. Le phénomène migratoire est en train de se mondialiser et les frontières nationales ne sont plus du même type. Les barrières pour les pauvres sont différentes des barrières pour les riches. Aujourd’hui, ce sont les compétences qui vont déterminer le niveau de mobilité». Cette situation inédite prend de court les autorités du pays qui ne l’ont jamais intégrée dans leurs stratégies. Perdre ainsi des ressources vitales pour le pays est de nature à retarder l’émergence. Mais l’hémorragie ne tarira pas de sitôt. A moins d’engager des réformes radicales aptes à faire renaître la confiance dans les esprits et les cœurs, les sirènes de l’étranger continueront à siphonner le pays de sa ressource la plus essentielle… ses enfants. 

Des filières bien huilées.

«Les vagues de migration se suivent et ne se ressemblent pas. En l’an 2000 par exemple, les informaticiens étaient les principales cibles. Dès lors qu’il y a un besoin dans un secteur en croissance forte, les recruteurs vont aller puiser la ressource là où elle est abondante et prête à partir. Aujourd’hui il y a un marché globalisé des cadres. C’est ce qu’on appelle l’immigration sélective. C’est-à-dire la mise en place de processus spécifiques pour des populations qui les intéressent». C’est l’analyse de Saâd Benkirane, fondateur de l’agence de conseil Idoine, spécialisée dans les ressources humaines et l’accompagnement du changement. Face à ces besoins, que ce soit en informaticiens, médecins, cadres financiers dans le risque ou ingénieurs, des filières de plus en plus spécialisées organisent la fuite des compétences. Selon plusieurs témoignages, ces réseaux attaquent de préférence les cadres de sociétés d’offshoring installées à CasanearShore ou à Rabat. Que ce soit via LinkedIn ou Viadeo, des entreprises spécialisées comme Henley & Partners vont jusqu’à proposer des solutions à ces cadres pour accéder à une seconde nationalité. D’autres les débauchent directement via d’anciens collègues qui touchent des commissions en fonction de l’intérêt du profil. «Les grands cabinets internationaux de conseil et d’audit usent massivement de la cooptation pour recruter les talents du Sud», témoigne Jamal, un headhunter installé entre Dubaï et Casablanca. Et de continuer: «Ces cabinets emploient déjà beaucoup de Marocains, ce qui facilite le contact avec de nouveaux profils croisés lors de missions de travail ou sur les réseaux sociaux spécialisés».

Des pertes astronomiques.

Le phénomène migratoire qui touche désormais les cadres et les classes moyennes peut-il s’atténuer? L’économiste et sociologue Mohammed Ennaji nous livre son analyse.
Comment percevez-vous cette envie de fuite chez les Marocains?
Dangereuse pour le pays, pas seulement politiquement. Il y a un mal-être qui n’est pas celui des gens en mal de survivre, mais celui des classes supérieures et des élites. Cet horizon qui se profile, qui est borné, qui est obscur, avec ses menaces de violences qui hantent le paysage, la contestation devenue familière, une école désaffectée, des hôpitaux qui ne marchent pas, des partis politiques englués dans leur archaïsme et leur absence de projets pour l’avenir. Noir c’est noir, quoi!

Quelles seraient les raisons de cette désaffection pour le Maroc?
Pour les jeunes cadres, c’est d’abord un problème non pas uniquement d’emploi, mais d’emploi convenable et de salaire convenable. Il faut savoir que les services de ressources humaines regorgent de demandes d’emploi d’ingénieurs et de cadres, mais les salaires proposés sont très insuffisants. L’ingénieur ou le médecin voit alors ses rêves tomber à l’eau parce que le niveau de vie grimpe sans cesse, parce que le loyer est cher, parce qu’il faut se marier et payer l’école aux enfants. Donc ce point est essentiel. Au Maroc, il faut avoir en plus du diplôme une carte de visite des parents qui donne droit à un complément de salaire, une sorte de rente.

Cette tendance risque-t-elle de s’aggraver?
Je ne vois pas ce qui pourrait la freiner ou l’inverser.

Des pertes astronomiques

Selon l’économiste des migrations Mohammed Khachani, chaque cadre marocain qui émigre à l’étranger coûte au pays entre 650.000 et 750.000 DH. Autant de subventions apportées aux économies étrangères vers lesquels ces profils migrent. «Nous avons calculé dans le cadre d’une étude que le coût pour le budget public de chaque ingénieur est de 400.000 dirhams rien que pour sa formation. Le ministre de l’Education estime, lui, que le coût de formation d’un médecin est de 500.000 DH pour le budget du ministère. À cela, il faut ajouter environ 250.000 DH en charges de fonctionnement du système éducatif par personne», estime le professeur. Ceci sans parler des frais d’éducation et de santé consentis par la famille, en plus du coût d’opportunité pour l’économie du pays, ainsi que le coût de remplacement, etc. «Au total, une étude de la BAD a fixé le coût du «brain drain» (fuite des cerveaux) pour l’économie africaine à près de 184.000 USD par cadre migrant. C’est-à-dire qu’en 2018, le Maroc a offert aux économies développées des pays d’accueil pas moins de 1,47 milliard de dollars en ressources humaines qualifiées. Ce qui pousse Mohammed Khachani à affirmer: «Si jamais nous rapatrions notre capital humain expatrié, nous pouvons quasiment nous passer des IDE».