Neila Tazi

Interview novembre 2018

Neila Tazi

Évincée du bureau de la Deuxième chambre par le groupe CGEM, la parlementaire et chef d’entreprise se retrouve victime d’un coup de Jarnac aux relents machistes. Pour EE, elle dit tout.

Le président de la Chambre des conseillers vient de confirmer votre remplaçant, Abdelhamid Souri, PDG de Tube et Profil, au poste de vice-président du bureau de cette Chambre. Dans quelles conditions avez-vous été évincée?
Ce qui m’arrive est arrivé à beaucoup de femmes avant moi. Et comme beaucoup d’autres, j’ai décidé de me battre. Mais avant toute chose, je voudrais dire que je suis très fière et honorée d’avoir été la première femme à siéger dans ce bureau depuis la création de la Chambre des conseillers et d’en avoir présidé des séances plénières. Une très belle expérience que je souhaite à beaucoup de femmes. Pour ce qui est de mon éviction, elle s’est déroulée dans des conditions dénuées d’éthique et de rigueur. Elle a été anticipée et ficelée de manière à ce qu’elle se déroule au plus vite et soit irréversible. Cette affaire est grave car elle met à mal l’image de la CGEM et celle de la Chambre. Les personnes qui ont manœuvré ont simplement sous-estimé à la fois la question des femmes dans les instances de gouvernance et mon niveau d’engagement. Elles ont oublié les raisons qui m’ont conduite au parlement, parmi ces raisons la volonté de lutter contre ce genre de pratiques archaïques, d’œuvrer à plus d’éthique et de transparence. En juillet dernier, la décision a été prise au sein du groupe qu’Abdelilah Hifdi, président du groupe, et moi-même conservions nos responsabilités respectives lors de cette seconde partie du mandat.

Vous voulez dire qu’au sein du groupe CGEM à la Deuxième chambre, il avait été décidé que vous conserveriez votre statut de vice-présidente sans qu’il y ait recours à un vote?
Tout à fait, cela a été décidé avec le groupe en juillet. Mais le jour de l’élection du président Benchamach, nous apprenons une heure avant la séance de vote que nous sommes convoqués séance tenante à une réunion pour discuter du choix de notre représentant au bureau. Je suis forcément interpellée à la fois par le timing urgent de la réunion et par son objet. Je me suis donc rendue dans les locaux du groupe au Parlement pour expliquer simplement que je ne pouvais pas rester car j’avais un engagement, que par ailleurs j’étais en désaccord avec cette façon de procéder, et j’ai demandé un report de 24 heures pour tenir cette réunion de manière démocratique et transparente, d’une manière éthique, propre et avec les procédures d’usage.

Mais qui a pris cette décision en juillet?
Cette décision a été prise au sein du groupe CGEM, et ce après l’élection de Salaheddine Mezouar à la présidence de notre confédération.

Vous n’aviez jamais été avisée qu’une réunion aurait lieu et qu’un vote s’y déroulerait pour choisir le représentant de la CGEM devant siéger au bureau de la Chambre haute?
Absolument pas. Nous avons été convoqués séance tenante. Cette convocation aurait dû se faire dans un délai convenable et s’accompagner d’un ordre du jour dans lequel apparaîtrait clairement la décision d’organiser un vote, les différents postes à soumettre au vote et la stratégie à venir du groupe parlementaire. Or, tout cela a été fait sur le vif et dans une confusion totale.
J’ai rappelé mon désaccord, précisant qu’il n’y avait aucune raison de procéder dans l’urgence et je suis partie. Le lendemain, j’apprends dans la presse qu’Abdelhamid Souiri a été désigné. On a distillé l’information dans les médias comme s’il fallait à tout prix officialiser la chose et qu’elle devienne irréversible. Ce sont là des procédés qui nécessitent un examen de conscience.

Dans la foulée, vous adressez une lettre au président du groupe Abdelilah Hifdi, dans laquelle vous exprimez votre indignation quant à la manière dont vous avez été «dégagée». Mais le groupe s’est dit «étonné» que vous vous formalisiez de ce modus operandi sachant que vous avez signé la feuille de présence lors de la réunion. Pourquoi ont-ils réagi de la sorte selon vous?
J’ai adressé une lettre à M. Hifdi dès le lendemain pour officialiser ma position et dénoncer cette situation. Cette lettre a été adressée en copie à M. Mezouar et M. Benchamach pour information. Je n’ai reçu aucune réaction à mon courrier, pourtant les faits que je relate dans ce courrier sont suffisamment importants pour interpeller. Quand j’ai découvert ensuite le PV, qui m’a été envoyé par un administrateur de la CGEM, j’ai compris que tout avait été fait pour me ferrer et me liquider, car une simple lecture de ce PV montre à l’évidence qu’il a toutes les caractéristiques d’une volonté de tromper. Il ne répond à aucune des conditions qui encadrent un PV. Il n’évoque rien de mes positions ni du climat tendu du débat entre les membres du groupe, il ne relate pas que je suis partie, et enfin il laisse entendre qu’il y a eu un vote à l’unanimité comportant mon nom alors que j’ai quitté la réunion en exigeant un report, qui m’a été refusé pour des raisons aussi inconnues qu’étranges.   

Mais votre présence à cette réunion n’entérinait-elle pas de facto le choix qui s’est porté sur la personne d’Abdelhamid Souiri? Le communiqué du groupe semble vous reprocher de ne pas vous être opposée à cette décision collégiale, de ne pas avoir dit non…
Comprenez bien que sur le principe, je ne me suis jamais opposée à ce que ce poste soit occupé par un autre membre du groupe. Ce que je dénonce, ce sont les pratiques utilisées pour revenir sur une décision qui avait été prise dans la concertation. J’ai dit non clairement à ces pratiques. Et toutes les preuves sont là pour le démontrer. Leurs explications sont infondées car il aurait été de notre intérêt à tous de débattre de ces questions sereinement, de faire ce vote dans des conditions normales pour donner de la force à celui ou celle qui allait occuper cette responsabilité au sein du bureau. J’ai assisté au début de la réunion, précisant que je ne pourrais rester, j’aurais pu refuser de m’y présenter, j’ai agi dans la confiance car je ne pensais pas un seul instant que notre groupe, censé représenter la modernité et la bonne gouvernance, puisse se trouver embarqué dans de telles pratiques.

Pourquoi était-il si urgent de tenir cette réunion ce jour-là?
Je l’ignore, d’autant plus que je me suis toujours battue pour qu’on agisse comme un groupe responsable, capable de faire des propositions et de les défendre collectivement. Car au-delà de tout, le rôle d’un parlementaire est d’être à l’écoute des citoyens pour répondre à leurs attentes et défendre des principes, ceux de la reddition des comptes, ceux de l’égalité homme-femme, ceux des attentes de la jeunesse, etc. Aujourd’hui, je ne comprends pas quelles sont les motivations qui nous ont conduits à cette situation, cette manière de faire qui nous déshonore. A tel point que j’apprends quelques jours après un fait ulcérant: Zakaria Fahim, administrateur de la CGEM, s’est permis de dire sur un plateau de web TV que j’ai demandé à quitter ce poste pour prendre du recul et m’occuper de mes affaires. Ce qui est bien évidemment un tissu de mensonges. 

Une question technique par rapport au fonctionnement du groupe CGEM à la Chambre des conseillers: existe-t-il un règlement interne qui codifie les choix des représentants au bureau?
Non, il n’existe aucun règlement qui normalise la méthodologie de travail.

Mais comment travailliez-vous du temps de Miriem Bensalah?
Lorsque nous avons été élus sous le mandat de Miriem Bensalah, celle-ci avait un solide leadership aussi bien à la CGEM qu’au sein du groupe. Sans adopter une approche autoritaire, elle prenait le temps de réunir le groupe pour échanger, surtout lorsqu’il s’agissait de sujets importants. C’est Mme Bensalah qui a eu la volonté de placer une femme au bureau. C’était un signe fort de sa part, en adéquation avec les discours de Sa Majesté, en articulation avec l’article 19 de la Constitution qui stipule, rappelons-le, que la parité est d’objectif constitutionnel. Ce qui vient de se passer est grave, car comme l’a rappelé avec force la parlementaire de la CDT Touria Lahrach, ceci est un «grand retour en arrière». Il n’y a de femme ni au bureau ni à la tête d’aucune des six commissions permanentes. Un retour en arrière qui porte atteinte à l’image du Maroc, alors que partout en Afrique la question avance. L’Ethiopie vient de nommer un gouvernement paritaire et de porter une femme à la présidence de l’Etat!

Un quotidien arabophone de la place a expliqué votre mise à l’écart par votre propension à vouloir rationaliser les budgets de fonctionnement de la Chambre haute. Vous êtes-vous mise en travers de certains «intérêts», à votre corps défendant?
La rigueur est pour moi une ligne de conduite, un devoir, un élément de bonne gouvernance et une revendication de l’ensemble des Marocains. L’image des parlementaires souffre auprès de la population, nous avons donc un immense effort à fournir pour crédibiliser nos institutions. Cela passe par notre attitude, nos combats, notre engagement et notre manière de communiquer. Si mon côté pointilleux est une des raisons pour lesquelles on aurait voulu m’écarter, mon éviction n’en devient que plus grave.

D’aucuns estiment que la présidence Mezouar souhaite effacer toute trace du mandat Bensalah. Pensez-vous que l’on veuille très vite tourner la page Bensalah quitte à s’y prendre avec un empressement menant à une certaine forme de brutalité?
Mme Bensalah a fait de la CGEM un partenaire connu et reconnu. Une confédération engagée sur de nombreux dossiers, parce que la question économique et sociale, notamment la création d’emplois, était au centre de ses préoccupations. Elle incarne l’image de ce Maroc qui éclot. A la CGEM, nous sommes des patrons et tout patron qui se respecte a conscience que la cohésion d’une équipe est la clef de la réussite. J’ai dit à Salaheddine Mezouar au lendemain de son élection que la cohésion était essentielle, que l’inclusion et le rassemblement se devaient d’être les axes fondamentaux de son mandat. La CGEM est composée certes de courants parfois divergents dans leur mode de pensée, mais leur sagesse commune aboutit toujours à des consensus constructifs. Je ne souhaite pas juger M. Mezouar autrement que sur ses actes.

C’est-à-dire?
J’ose croire qu’un grand commis de l’Etat comme M. Mezouar, de surcroît ancien chef d’un grand parti, autrement dit quelqu’un qui se doit d’avoir une vision des grands enjeux, ne peut qu’avoir toutes les qualités requises pour saisir l’importance de privilégier la continuité et de préserver les acquis. La CGEM est une vieille dame de 70 ans. Elle est la résultante du travail de générations entières de bâtisseurs qui ont sacrifié leur temps et leur engagement pour lui conférer la place de choix qui est actuellement la sienne. Salaheddine Mezouar a été investi par la confiance des patrons, à lui de rassembler et d’ouvrir des perspectives porteuses.

Le groupe de la CGEM à la Chambre des conseillers a-t-il déjà tenu une réunion de travail avec Mezouar depuis qu’il a été élu? Est-ce qu’il s’implique dans l’activité du groupe au Parlement?
Lorsque je l’ai rencontré avant son élection, alors que la campagne battait son plein, il m’avait promis que s’il était élu, il s’impliquerait sérieusement auprès du groupe. Depuis son élection, il y a eu une réunion. Je mesure la charge de travail d’un président de la CGEM en début de mandat. Qu’il n’ait pas fait du groupe sa priorité peut se comprendre, d’autant que nous nous trouvions alors dans une période de vacance parlementaire. En revanche, j’estime qu’il aurait dû jouer son rôle et réunir le groupe pour éviter la situation actuelle qui porte préjudice à la CGEM. Je rappelle que nous sommes élus à la Chambre au nom de la CGEM et que notre groupe fait partie de la CGEM.

La nature ayant horreur du vide, c’est Abdelilah Hifdi, président du groupe CGEM à la Chambre qui a en quelque sorte pris le dessus… Y’a-t-il un casus belli entre vous deux? Avez-vous des raisons de croire que des frictions non aplanies ont pu ombrager vos relations et par conséquent motiver cette volonté de vous écarter?
Il nous est arrivé souvent de ne pas être en accord sur des sujets de fond. Je reste intimement persuadée que la politique est une question de principes, de conviction et de courage, de volonté de voir les valeurs démocratiques et de bonne gouvernance triompher face aux petits calculs étriqués. Je comprends que l’alternance soit aussi importante que la parité, mais l’une n’exclut pas l’autre. La parité est l’affaire de tous les groupes et de toute la Chambre. Le président de la Chambre, qui est aussi je le rappelle chef d’un parti politique, aurait dû agir en amont pour rappeler l’impératif de la présence des femmes dans les postes de responsabilité. Encore une fois, ce n’est pas de Neila Tazi qu’il s’agit, mais des femmes marocaines, autrement dit de la moitié de la population marocaine.

Entre vous et Hifdi, la messe est-elle dite, la rupture consommée?
J’ose espérer que cette séquence lui ouvrira les yeux sur l’importance de la question. L’intérêt du combat politique est de créer une dynamique de rassemblement et d’ouvrir des perspectives. Il s’agit là d’un recul qui ne répond pas au sens des discours royaux et aux exigences des Marocains et des Marocaines. Le Souverain insiste sur le rôle des parlementaires et la nécessité qui leur est faite de mettre de côté les manœuvres politiciennes éculées pour redonner de la crédibilité à l’Hémicycle. Nous parlons de bâtir un nouveau modèle de développement pour le pays. Pensez-vous qu’il puisse se faire sans les femmes? Au lieu de vider la seule femme membre du bureau, logiquement, on aurait dû y désigner une deuxième, voire une troisième… Comment pouvons-nous être crédibles en tant que parlementaires si nous piétinons sans vergogne notre charte fondamentale?

Vous évoluez dans des cercles d’affaires, notamment au sein de la CGEM, où les patrons hommes sont numériquement dominants. Outre ce qui vous arrive, avez-vous déjà ressenti une discrimination sur la base du genre?
Dans le passé, je n’avais jamais fait mien le combat féministe. Je suis une femme qui milite principalement en faveur de la nécessité de créer une économie autour de la culture. Ce plafond de verre, je ne l’avais jamais vraiment ressenti. Mais je peux dire aujourd’hui que ce plafond de verre, eh bien je me le suis pris en pleine figure et je mesure l’importance des combats féministes. Je salue toutes celles et tous ceux qui se sont battus pour faire avancer la cause des femmes.

La question qui se pose désormais avec acuité est la suivante: allez-vous rester membre de ce groupe? Allez-vous rester à la CGEM?
Je suis parlementaire et je le serai pour trois ans encore. L’expérience au Parlement m’a renforcée et je suis désormais convaincue que l’action politique peut changer les choses, pour peu qu’on prenne conscience de notre rôle. Le Parlement est un lieu de délibération pour répondre aux attentes des Marocains. Je continuerai à le faire avec force et avec les moyens dont je dispose.

Qu’est-ce qui vous fait penser qu’après ce qui vient de se passer, ces moyens vous les obtiendrez?
Ce n’est pas de ma responsabilité, c’est celle du président de la Chambre et des présidents de groupes. Pendant ces trois dernières années passées au bureau de la Chambre, je me suis battue pour que les moyens soient bien répartis et bien utilisés pour permettre aux parlementaires d’exercer leurs prérogatives.

…non, mais comprenez ma question Mme Tazi, votre présence au sein de ce groupe malgré l’affront que vous avez subi n’invalide-t-elle pas cette révolte, cette indignation qui est la vôtre aujourd’hui? Pourquoi ne claquez-vous pas la porte tout simplement?
Il n’est pas dans ma nature de renoncer. Dans tout ce que j’ai entrepris dans ma vie, que ce soit dans mon entreprise ou avec le Festival Gnaoua d’Essaouira, j’ai dû persévérer malgré les difficultés. Ces difficultés ne sont rien par rapport à la réalité de la grande majorité des Marocains qui triment dur et ont des fins de mois difficiles, et qui gardent l’espoir en pensant que ça va changer un jour.

Très bien, revenons à la CGEM. La cooptation des administrateurs a péché par un vice de forme, le nombre de membres désignés au conseil d’administration ayant dépassé la limite statutaire. Amateurisme?
Le respect des textes et des statuts est à la base de tout, c’est clairement ce qui permet de fixer les règles, les équilibres, les arbitrages. Effectivement, les membres désignés cooptés au sein du conseil ont dépassé les quotas que permettent les statuts.

Mais en attendant, les décisions prises au sein du premier conseil seraient donc nulles et non avenues au vu de son incompatibilité avec les statuts. Peut-on dire que la CGEM n’a pas de conseil d’administration?
Un comité des mandats a été mis en place pour remédier à cette situation. Pour le moment, on peut dire que les membres de droit, à savoir les présidents élus des régions et des fédérations, composent le conseil en attendant que la liste des membres désignés soit en conformité avec les statuts.

L’assemblée générale, si elle est convoquée, pourra voter favorablement pour un changement statuaire allant dans le sens d’une extension du nombre de membres désignés. N’est-il pas plus facile de se conformer aux statuts existants?
C’est un choix qui revient au président.
Il a donc choisi d’augmenter le nombre de membres désignés. Car qui dit changer les statuts dit se conformer à un conseil d’administration enrichi de 16 membres supplémentaires.
Deux possibilités existent: se séparer des membres en surnombre ou alors changer les statuts pour proposer une augmentation du nombre de membres désignés, auquel cas les projets de nouveaux statuts doivent être soumis à l’approbation du conseil d’administration et  ensuite au vote d’une assemblée générale.

Mais qui sont ces 16 membres?
Personne ne le sait, cela reste à la discrétion du président.

Ce cafouillage n’est-il pas symptomatique d’un amateurisme sidérant? Cela aurait-il pu se produire du temps de Bensalah?
Non.

Neila Tazi, c’est quoi pour vous un bon patron des patrons?
C’est avant tout un patron qui emploie des gens et paye des salaires à la fin du mois. Un patron des patrons doit être fédérateur, visionnaire, courageux, engagé, désintéressé, rigoureux dans la gestion des dossiers, et nous le savons, des dossiers il y en a beaucoup à la CGEM. Un bon patron des patrons c’est aussi quelqu’un qui prend des positions fortes sur des sujets sociétaux car à la confédération, nous sommes avant tout des citoyens concernés par toutes les questions qui traversent notre société.

On dirait que vous venez de brosser le portrait-robot de Miriem Bensalah?
Je suis extrêmement objective quand je parle de Mme Bensalah. Je ne dis pas qu’elle a tout fait parfaitement, elle a commis sa part d’erreurs comme tout le monde, mais beaucoup s’accordent à dire qu’elle a été une excellente présidente de la CGEM. Pour toutes les qualités que je viens de citer, mais aussi pour ce qu’elle a fait de la CGEM: une organisation forte à laquelle nous sommes fiers d’appartenir. Ce sont ces qualités-là qui font un bon président.

Mezouar a décidé de faire reporter les présidents de commission aux vice-présidents. Leur statut a-t-il été minoré selon vous?
Sur ce point-là, il y a clairement un changement de méthode. Cette approche avait souvent été évoquée au cours de ces dernières années, mais il a été décidé de ne pas la mettre en œuvre car le travail de proximité est important si on veut assurer la mobilisation. Il ne faut jamais oublier que la CGEM est une association, les présidents de commissions s’engagent bénévolement. Ils se sacrifient, donnent de leur temps, endossent une lourde charge de travail et, de ce fait, il est compréhensible qu’ils veuillent conserver un contact direct avec le président. Pour répondre à votre question, je dirais qu’il s’agit-là d’un nouveau mode de gouvernance dont il est difficile d’évaluer les résultats à ce stade.

La campagne pour la CGEM a opposé un politique encarté à un chef d’entreprise aguerri. Les signaux perceptibles de la part des patrons étaient que la politique devait se tenir éloignée du business. Pourtant, Mezouar a été élu sur un score soviétique, comment expliquez-vous cet étrange paradoxe?
Je crois que les patrons ont souhaité être représentés par une personnalité forte, dotée d’une grande expérience au niveau de l’Etat. Qui mieux qu’un Mezouar, ex-ministre des Finances, des Affaires étrangères, et président de la COP22 pouvait correspondre à leurs attentes? Mezouar a rassuré par la somme de ses acquis. Face à lui, nous avions un industriel inconnu du grand public, mais extrêmement compétent. Les patrons ont fait leur choix.

D’aucuns semblent penser qu’il s’est sciemment isolé en s’entourant d’administrateurs conciliants, voire de proches… Malgré ce démarrage hésitant, vous vous interdisez de le juger à ce stade?
Mon appréciation intime est la suivante: je crois que Mezouar n’est pas toujours bien conseillé. Si cela avait été le cas, certains épisodes regrettables auraient pu être évités. La CGEM est une organisation complexe, très exposée, très visible et qui est attendue sur beaucoup de sujets.

Il y a eu l’université d’été de la CGEM. C’est vous qui êtes derrière l’idée de cette manifestation?
Oui, c’est un projet qui a été conçu au sein de la commission communication lors du précédent mandat, et que nous n’avons malheureusement pas mis en œuvre. Je suis contente que la nouvelle présidence l’ait concrétisé.

Il est vrai que le temps n’est pas aux bilans, mais qu’en est-il de la Loi de finances? Pensez-vous que la CGEM a pu obtenir des avantages pour les patrons? L’IS n’a pas bougé certes, mais l’impôt de solidarité a fait son come-back. Mezouar a-t-il pesé comme il se devait sur le ministère des Finances?
Il semble que la mobilisation de la CGEM ne s’est pas caractérisée par son intensité habituelle et je crois que cela est dû au changement à la tête du ministère de l’Economie et des Finances. Mohamed Benchaâboun a été nommé en été, il est arrivé avec une vision, il était normal de lui laisser le temps de la concevoir et de l’exposer. Sa nomination au moment de l’élaboration du PLF ne laissait que peu de temps à la négociation.

N’est-ce pas le remboursement de 40 milliards de dirhams de crédit de TVA aux entreprises qui a émoussé les ardeurs des patrons, trop heureux d’encaisser ce cash-flow?
Il faut rappeler qu’il s’agit-là d’un sujet de fond, de sommes importantes dont les retards de règlement de l’Etat ont mis en difficulté de nombreuses entreprises. C’est un vieux dossier pour lequel la CGEM s’est beaucoup battue dans l’intérêt du climat économique et dont M. Benchaâboun mesure l’importance en prenant des mesures concrètes.

Vos mandats chez les conseillers et à la CGEM n’ont-ils pas interféré négativement avec l’activité de votre groupe de communication A3?
Cela a clairement nécessité une réorganisation au sein du groupe. Je profite de cette occasion pour rendre hommage aux équipes du groupe composé des sociétés A3 communication et Rezo Event, et à leur tête son directeur général Ali Hajji qui fait un travail formidable. Toute l’équipe a saisi l’importance de mon engagement et a déployé un effort considérable pour maintenir la qualité de nos prestations. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés. Je suis toujours très investie dans mon entreprise que j’ai créée il y a 27 ans avec 10.000 dirhams de capital. C’est un groupe qui a réussi à gagner la confiance de grandes entreprises nationales et internationales en matière de communication et qui a signé de belles réalisations événementielles. Nous sommes une équipe engagée et responsable, le seul groupe de communication d’ailleurs à avoir le label RSE de la CGEM.

Il semblerait que le Festival Gnaoua et musiques du monde, que vous avez lancé il y a de cela 21 ans, rencontre année après année toujours autant de difficultés pour être financé. N’est-ce pas étrange qu’à ce stade de maturité, ce festival qui intéresse aux quatre coins du monde ne soit pas sanctuarisé sur le plan budgétaire? Comment expliquez-vous cette… comment dire… incongruité?
Ce n’est pas aussi difficile qu’il y a 21 ans, mais comme toutes les manifestations de ce genre au Maroc, la question du financement est une vraie difficulté car la prise de conscience se fait trop doucement. Chaque année, hormis quelques sponsors qui signent des conventions pluriannuelles, il faut reprendre son bâton de pèlerin et tout recommencer à zéro. Les décideurs, hormis certains acteurs économiques et publics très visionnaires et auxquels je rends hommage, doivent comprendre que des projets de cette nature nécessitent d’être préparés en amont avec une visibilité claire sur les moyens alloués. Un festival c’est une équipe permanente qui travaille à la préparation durant l’année et pour Gnaoua, c’est aussi 250 personnes sur le terrain lors de l’exploitation.

Quid du conseil de la ville d’Essaouira?
Nous avons réussi, au bout de 19 ans, à obtenir une convention de cinq ans avec la ville d’Essaouira.

Il a fallu attendre 19 ans?
Oui.

Qu’en est-il du nouveau modèle de développement? Comment arracher le pays à son marasme actuel?
Par la mobilisation, la solidarité, la bonne gouvernance et la reddition des comptes. Et surtout donner la possibilité à notre jeunesse de créer, d’entreprendre, de travailler, de participer. Notre pays a fait un pas gigantesque en termes d’infrastructures et l’image du Maroc s’est transformée. Nous avons aujourd’hui les plus grandes entreprises du monde installées au Maroc, mais hélas les inégalités sociales se creusent. Nous devons recréer la confiance. Il faut être à l’écoute des Marocains. Pour se libérer de cette phase d’atonie qui nous étouffe, chacun doit s’autosaisir et mesurer l’importance de l’époque que nous vivons. Nous avons un pays magnifique, du leadership continental, des atouts énormes. Il nous manque la solidarité, et ce lien de confiance qui est apte à remotiver nos concitoyens. Le ras-le-bol existe et le boycott en a été une des manifestations les plus éclatantes. La plupart des Marocains se sacrifient au quotidien pour scolariser leurs enfants, se soigner, se loger, cela ne peut pas durer. Ceux qui ont la chance d’avoir une situation plus confortable sont appelés à prendre la mesure des efforts à fournir pour relancer la machine. C’est cela qui suscitera cette confiance porteuse de plus de prospérité pour tous, d’investissements, de réformes et de croissance. 

Le «Tazigate».

L’éviction brutale de Neila Tazi a suscité une vague de sympathie et d’indignation autour de sa personne. Intellectuels, acteurs de la société civile, simples citoyens ont manifesté leur colère devant la mise à l’écart de la seule femme siégeant au bureau de la Chambre des conseillers. Les petites manigances qui ont préparé le terrain au remplacement surprise de la parlementaire renseignent sur l’immense machisme qui vicie encore nos institutions. En dépit de l’article 19 de la Constitution, lequel consacre la parité et l’égalité entre les sexes comme valeur cardinale de notre pays, les hommes n’en ont cure. Le Pouvoir demeure une conception strictement masculine et la femme, quel que soit son niveau de compétences, n’est ni plus ni moins qu’un colifichet servant à faire beau, à se donner bonne conscience. L’énorme impact médiatique qu’a eu le «Tazigate» a le mérite de jeter une lumière crue sur les persistances indécrottables du patriarcat. Cette idéologie dominante qui croit pouvoir réduire la femme à un rôle d’appoint, à une formalité protocolaire. Puisse ce «buzz» pousser nos élus phallocrates à faire leur examen de conscience.