Faut-il brûler les technocrates ?

Débat novembre 2018

Faut-il brûler les technocrates ?

Depuis quelques décennies déjà, des profils de technocrates issus des grandes écoles européennes et américaines sont cooptés à la tête des grands départements et institutions du royaume. Pourtant, les résultats sont loin d’être au rendez-vous. Hirak, «séisme politique», boycott et gestion désastreuse de la chose publique sont autant d’exemples qui illustrent les limites de ce modèle. Pour en parler, EE reçoit deux experts, Rachid Achachi et Mustapha Sehimi.

Une question d’actualité tout d’abord. Le récent accident ferroviaire qui a coûté la vie à 7 personnes et blessé une centaine d’autres met à nu des défaillances de l’ONCF en grande partie dénoncées par la Cour des comptes. Est-ce un échec de la technocratie?
R.A: Le lien entre les défaillances de l’ONCF et la technocratie n’est pas évident ni vraiment établi. Ça relève plutôt d’une conception assez archaïque de la gestion de la chose publique. Cela vient du fait que le Maroc, avec la colonisation, s’est vu greffer un schéma de modernité (incarnée par le gouvernement et l’État) qui est venu se superposer sur une réalité pré-moderne avec des structures qualifiées d’archaïques. Cette greffe a été portée par une élite économique, bourgeoisie traditionnelle fassie ou rbatie, mais également par une nouvelle élite politique, constituée d’éléments du Makhzen qui font fortune à cette époque, et qui trouve finalement son compte dans la centralisation du pouvoir. Malheureusement, la greffe ne prendra pas et le Maroc continuera d’évoluer dans un schéma hybride. C’est même une forme de nihilisme dès le départ puisque toute tentative de moderniser est immédiatement vidée de sa substance par les structures archaïques qui sont toujours là et qui représentent l’inconscient politique du Maroc. Cet échec a donné lieu à l’entrée dans un nouveau paradigme libéral qui est celui du PAS (Plan d’ajustement structurel). Ayant été déployé au Maroc par une thérapie de choc, ce paradigme sera en réalité intégralement récupéré dans une logique oligarchique. On obtient alors un libéralisme à double vitesse: d’un côté nous avons la rhétorique et le verbiage libéral mais dans la réalité, les schémas de ce que j’appelle le proto-capitalisme de rente et de protectionnisme du système prolifèrent. L’ONCF découle de ce modèle puisque nous avons l’héritage d’une modernité avortée dans sa gestion de la chose publique, mais qui se revendique malgré tout de la modernité, puisque la direction est confiée à des ingénieurs de formation et à des experts. En réalité, ce n’est qu’un verbiage qui vise à cacher des schémas de clientélisme, de cooptation, de réseautage, de corporatisme prémoderne qui engendrent du gaspillage à l’heure où le citoyen est complètement nié.
M.S: Je ne suis pas vraiment d’accord. C’est un discours idéologique construit qui s’emploie toujours à retomber sur ses pieds, car il s’en tient à une lecture de certains paramètres. Mais il est vrai qu’on ne peut pas céder à un populisme facile et dire que ce qui s’est passé avec l’accident de Bouknadel met en cause la responsabilité du directeur général de l’ONCF ni globalement la place et le rôle du technocrate. Cela permet uniquement de satisfaire les réactions des réseaux sociaux, qui s’activent d’ailleurs sur n’importe quoi avec bien évidemment des arrières-pensées chez certains. Est-il nécessaire de rappeler que les technocrates sont présents dans le champ politique marocain depuis le début de l’indépendance? 71% des quatre premiers gouvernements post-indépendance étaient des technocrates, 68% des ministres nommés entre 1960 et 1972 l’étaient aussi. Il y en a également beaucoup eu dans la période de 1972 à 1992.

Cela n’engage-t-il pas davantage leur responsabilité de savoir qu’ils ont été pendant tout ce temps au pouvoir?
M.S: Mais responsables devant qui? Ils ne sont pas responsables devant leur parti et ils ne le sont pas davantage devant le Chef du gouvernement. En fait, la situation au Maroc est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut savoir que la présence des technocrates dans les différents gouvernements répondait à des contextes historico-politiques bien précis. Entre 1972 et 1992 par exemple, la situation était particulière du fait du refus des partis de la Koutla de participer à l’exécutif. On a donc puisé là où il y avait un réservoir: la haute administration. Il y avait également des technocrates dans le gouvernement d’El Youssoufi, alors qu’on aurait pu penser qu’un gouvernement aussi politique ne leur accorderait aucune place. Mais le vrai paradoxe est celui qu’on voit aujourd’hui. Nous avons, avec la nouvelle Constitution, une formule politique se voulant représentative du champ électoral avec un Chef du gouvernement nécessairement issu des urnes. Pourtant, ça n’a pas conduit à une réduction ni de la place ni du rôle des technocrates. Il y a donc un élément structurel dans le recrutement des élites politiques qui fait que, quels que soient l’agenda et les conjonctures, les technocrates ont droit de cité. Ils ont un statut et un rôle dans le fonctionnement de notre système gouvernemental et ça c’est un problème.
R.A: La difficulté à désigner un responsable est intrinsèque au paradigme de la gouvernance tel que je l’ai évoqué. Le technocrate, en se différenciant du politique, se présente comme le dépassement de l’idéologie. Dépassement qui prend la forme d’une dilution horizontale du pouvoir et de la responsabilité, qui fait qu’on n’a pas de responsabilité incarnée au moment de la reddition des comptes. Lorsque le modèle échoue, lorsqu’il y a des drames, on n’a pas de coupable mais plutôt des parties prenantes, des partenariats publics-privés, des cas de sous-traitance. Le coupable devient alors le «mauvais paramétrage du modèle». Il suffit alors de reparamétrer, de corriger les variables, de réallouer des ressources. Avec ce changement de la rhétorique, on dilue la responsabilité.

Comment a-t-on fait pour en arriver là?

«68% des ministres nommés entre 1960 et 1972 étaient des technocrates», Sehimi.

M.S: Eh bien, premièrement parce qu’il y a un déficit de recrutement des compétences au niveau des partis politiques. Ces derniers avaient autrefois des profils militants; ils le sont de moins en moins. Il y a donc une sorte de professionnalisation de la politique qui accorde peu de place aux références militantes de l’époque et ça se vérifie dans tous les partis. C’est intéressant de voir par exemple qui a été nommé depuis 20 ans dans les partis progressistes. Il y a un mix entre des profils politiques militants (Mohamed El Yazghi, Abdelwahed Radi) et d’autres qui venaient de filières plus technocratiques comme Fathallah Oualalou. D’ailleurs, Oualalou a continué à participer au gouvernement même après El Youssoufi, car c’était un économiste qui maîtrisait son domaine. Si vous prenez le cas de Habib El Malki, c’est la même chose, idem de Khalid Alioua ou d’Ahmed Lahlimi. Ces profils étaient militants bien sûr, mais ils avaient ce plus par rapport à leurs camarades de Casablanca ou Khouribga ou Nador: un prérequis technocratique du fait de leur parcours.
La deuxième raison à cette situation est qu’il y a une volonté d’accorder un périmètre réduit aux élites politiques parce qu’on veut préserver un autre périmètre plus élargi à la technocratie supposée avoir la compétence et le savoir. Ça a pour conséquence la marginalisation des partis politiques et le brouillage des catégories. Nous avons supprimé les catégories traditionnelles (profil partisan et profil technocratique) pour créer un nouveau profil de technocrate à qui on donne une coloration partisane de façade. C’est une manière de légitimer ces nouveaux nommés. Ainsi en 1995, on a amené un certain Hassan Abouyoup au Mouvement Populaire (MP) et c’est de la même manière qu’un autre, Abdellah Belkeziz, a été estampillé Union Constitutionnelle (UC). Je peux vous dire qu’ils ont été avisés à peine 24 heures avant. Bien sûr, l’exemple le plus frappant est celui d’Aziz Akhannouch. D’abord sans aucune affiliation, il devient membre du MP puis adhère au RNI. En janvier 2008, il démissionne du Rassemblement pour se retrouver le lendemain dans le cabinet d’Abbas El Fassi comme RNI. Le même Aziz Akhannouch qui, en mai 2016 fait une déclaration où il déclare quitter la scène politique pour se consacrer aux grands chantiers qui restent… et qui revient le 12 octobre 2016 comme président par intérim du RNI, adoubé par le congrès convoqué à la fin du même mois. Il y a quand même matière à interrogation!
R.A: Il ne faut pas oublier une précision de taille: le technocrate ce n’est pas l’expert, ce n’est pas l’ingénieur, ce n’est pas quelqu’un qui dispose d’une compétence. On a toujours eu des ingénieurs et des experts. Même en Union soviétique, il s’en est trouvé pour gérer sur le plan opérationnel le déploiement de la production. Dans les faits, le technocrate est celui qui incarne le pouvoir de la technique. C’est ce que ça veut dire étymologiquement. Mais le pouvoir de la technique non pas en tant qu’outil, mais en tant que paradigme. Le problème aujourd’hui c’est que la technique est devenue elle-même un paradigme avec tous ses corollaires: l’efficacité, l’efficience et tout un vocabulaire qui est incorporé dans notre logiciel, mais qui de notre point de vue ne veut rien dire. Quand le roi prononce un discours où il parle de «Hakama» (Gouvernance, ndlr), pour la plupart des Marocains ça ne veut strictement rien dire, ça ne résonne pas, il n’y a pas d’enracinement de ce mot. Par contre, quand on dit au Marocain «Hogra», là ça lui parle. Bien sûr, il ne peut pas la conceptualiser, mais il sait très bien de quoi il s’agit. Il y a alors une dissonance cognitive entre d’un côté le peuple, qui se présente de plus en plus comme étant le sujet de l’histoire, et de l’autre une élite de plus en plus déracinée qui adhère aux fétiches de la modernité et qui est totalement illégitime. Cela a abouti à une rupture et à l’éclatement des corps intermédiaires. Dorénavant, les gens veulent court-circuiter toutes les institutions pour parler directement au roi.

«La gouvernance a pris le noyau du pouvoir et l’a sorti en dehors du champ politique pour ne laisser que le sociétal», Achachi.

Que penser alors du principe constitutionnel de reddition des comptes dans ce contexte-là?
R.A: Cette reddition des comptes, moi je ne la vois pas. Je la retrouve bien sûr écrite noir sur blanc et dans la théorie, tout le monde y adhère mais dans la pratique je vois uniquement des boucs émissaires. Le dernier en date est l’ancien ministre de l’Économie, Mohamed Boussaid. J’étais l’un des grands critiques de Boussaid, mais la manière avec laquelle il a été limogé est incompréhensible. Quand on fait une reddition des comptes, on donne normalement des justifications sur les raisons qui ont conduit à cette sanction. Et puis la reddition, ce n’est pas partir avec sa retraite et bronzer à Marbella la semaine d’après comme on a pu le voir sur les photos.
M.S: Il est parti le lendemain, il n’a pas attendu la semaine (rires). Mais je pense que la reddition des comptes est bien réelle, elle est actée et on ne peut pas revenir en arrière. C’est juste qu’elle se fait à d’autres niveaux. Premièrement, elle fonctionne au niveau institutionnel au niveau du roi et très partiellement au niveau du Chef du gouvernement même si dans la pratique, à ce que je sache, aucun Chef du gouvernement n’a proposé au roi de démettre tel ou tel ministre sur la base de son bilan négatif. Tous les renvois qui ont eu lieu dans la présente conjoncture sont donc des décisions royales. Mais il y a une deuxième forme de reddition des comptes qui est nouvelle: celle des citoyens à travers les réseaux sociaux. C’est un élément qualitatif nouveau dans le contrôle et cette reddition des comptes n’est pas ignorée par le pouvoir central. Même si ce nouveau vecteur interpellatif que sont les réseaux sociaux comporte beaucoup d’abus, de fake news et d’extrémisme primaire.

«Le pouvoir décisionnaire au Maroc est compliqué. Il n’y a pas un centre unique qui décide», Sehimi

Mais alors qui prend vraiment les décisions stratégiques?
R.A: C’est le paradigme de la gouvernance. La gouvernance a pris le noyau du pouvoir et l’a sorti en dehors du champ politique pour ne laisser que le sociétal. On débat alors de la longueur de la jupe, de la question du voile, de la question de l’espace public, des SDL… Tout cela a été laissé au politique, mais ce n’est pas de la politique. Je vous donne un exemple très simple: la monnaie. La question de la monnaie est une fonction régalienne qui, dans la modernité, a été définie comme l’un des fondements de la souveraineté. Elle est donc par définition éminemment politique. Surtout que le dirham n’est pas une monnaie équivalent-or, mais une monnaie papier qui n’a de valeur que parce qu’elle est une croyance collective. Tous les citoyens se mettent d’accord pour dire que le billet de 200 dirhams vaut effectivement 200 dirhams. Pourtant, quand on a eu le débat… enfin la décision maroco-FMIenne d’amener petit à petit une libéralisation définitive du taux de change en commençant par une flexibilisation, la question n’a pas été posée dans des termes politiques. Elle a été posée dans des termes techniques: quel est le risque, comment l’évaluer, quel est l’impact sur les importations, celui sur les exportations…? La question politique a été totalement évacuée et il n’y a pas eu de vrai débat.

«Le roi n’a pas critiqué ou remis en question le modèle de développement, il a dit qu’il a atteint sa limite», Achachi.

Pourquoi?
R.A: Parce que les partis ne sont pas armés conceptuellement pour poser la question en termes politiques, car il y a un vide idéologique total. Il ne faut pas oublier que la monnaie a déjà été pensée politiquement, que ce soit par la gauche radicale, par le marxisme ou même par le libéralisme. Mais la question a été évacuée au nom de l’expertise, au nom de la bonne gouvernance de Bank Al-Maghrib qui connaît les bonnes pratiques monétaires et qui adopte une orthodoxie monétaire avec pour unique objectif le ciblage de l’inflation. La banque centrale est indépendante et a pour mission de veiller sur les prix certes, mais également de maintenir une rareté de la monnaie de nature à permettre un taux relativement élevé qui soit intéressant pour les banques qui sont un cartel au Maroc. Il n’y a pas de concurrence du marché bancaire, elles sont 4 banques à détenir les deux tiers des crédits et des dépôts. Dans ce schéma-là, la monnaie est monopolisée et on laisse la périphérie débattre des questions sociétales: on a le PPS qui se plaint du volume de l’appel à la prière le matin, on a le PJD qui réclame un peu plus de contrôle des mœurs. On est dans un simulacre de politique et un spectacle tel que défini par Guy Debord.
M.S: Le pouvoir décisionnaire au Maroc est compliqué. Il n’y a pas un centre unique qui décide. Il y a un centre de pouvoir qui est nourri par d’autres centres de pouvoir et d’influence. C’est un système qui fonctionne avec des demandes qui sont formulées et traitées suivant les conjonctures et selon les intérêts des uns et des autres. C’est ce qui fait qu’on accélère ceci et pas cela. L’autre particularité du Maroc est que ces acteurs et ces lobbyistes n’avancent pas à visages découverts. En France ou en Espagne, on identifie facilement le lobby du vin, du nucléaire ou du tabac… Ici, c’est fait avec beaucoup de faux-semblants et de faux-nez. Mais il ne faut pas se voiler la face, l’éclatement de la politique qu’on vit aujourd’hui vient de loin. C’est un déclin qui est voulu parce que nous sommes dans un système qui ne veut pas que la politique soit régulatrice du fonctionnement de la société. Il faut le dire clairement. Qu’ils soient partisans ou technocrates, des domaines leur échapperont toujours. Ce sont les secteurs relevant des fondations: Affaires étrangères, Défense, Intérieur, Affaires religieuses. C’est aussi le cas du social et de l’INDH parce qu’il ne faut surtout pas que le bénéfice du social soit récupéré par un parti. Il y a donc une part réservée au politique, une part réservée à des technocrates politiques et une part importante échappant à la comptabilité électorale et à la reddition des comptes qui est occupée par les fondations.

À vous entendre, les technocrates n’ont plus vraiment voix au chapitre. Sont-ils encore utiles?
R.A: Bien sûr, ils font très bien leur boulot, mais tout dépend pour qui. On a des gens très brillants au Maroc, à la tête de l’OCP par exemple, mais il faut savoir dans quel cadre ils travaillent, qui les désigne et au service de qui ils sont? On verra que dans ces schémas-là, on n’est pas dans un schéma démocratique du tout, on n’est pas dans le respect de la Constitution telle qu’elle a été déployée. On prend des raccourcis, on est dans une logique parallèle à la logique affichée officiellement. Mon discours n’est pas fataliste, je le revendique comme étant un discours réaliste.
M.S: C’est difficile d’attribuer comme ça des bons points et des mauvais points. Il faudrait identifier, secteur par secteur, les personnes et leurs apports, mais globalement ils sont supposés avoir un savoir-faire, une expertise. Si on devait faire un bilan des technocrates qui ont dirigé le pays, il y a évidemment des très bons, des bons, des moyens et des mauvais. Mais attention, un bon technocrate n’est pas uniquement quelqu’un qui arrive à apporter de l’efficacité dans le secteur où il est, mais c’est surtout quelqu’un qui saura faire face à des situations qui sont par définition imprévisibles: une crise sociale, une grève, une catastrophe… Certains s’en sont très mal sortis et ont été remplacés comme c’était le cas avec l’ONEE ou plus récemment à la tête du ministère des Finances.

On a également l’impression de revoir les mêmes. Dans quelle mesure l’endogamie des élites accentue-t-elle le phénomène de technocratie?
M.S: L’endogamie des élites est une conséquence d’une structuration du pouvoir. Si les technocrates sont là, c’est parce qu’il y a un réseau. Je vais aller plus loin dans mon propos même si ce n’est pas nuancé: c’est une véritable prise de pouvoir qui s’est opérée à partir du début des années 2000. Au lendemain du changement de règne, il y a eu une grande implication des technocrates, notamment avec l’influence d’un conseiller qui est Abdelaziz Meziane Belfkih. On a même commencé à voir des walis «technos». C’est quand même quelque chose de choisir un wali Ponts et Chaussées alors que c’est un poste qui est censé être occupé par un profil qui est en contact avec les élus et la population. Sa mission n’est pas uniquement de lancer des chantiers. L’expérience n’a pas été probante, mais le réseau s’est quand même maintenu après le décès de son promoteur. Un réseau dont le dur est composé des lauréats des Ponts et Chaussées qui se renvoient des ascenseurs, qui se serrent les coudes, qui s’aident mutuellement.
R.A: L’élite au Maroc a un projet. Ses membres sont conservateurs en termes de structures mais ils sont progressistes en termes de dynamique, c’est-à-dire l’évolution de leur structure et de son extension, et cherchent l’adhésion d’une partie du peuple à leur référentiel. C’est l’idée de Céline: un prolétaire c’est un bourgeois qui n’a pas réussi. C’est ce qu’ils veulent, ils veulent des gens qui rêvent de devenir comme eux. Là, ils ne dérangent plus le pouvoir.

Est-ce que la solution n’a pas été soufflée par le roi lors de son dernier discours? Créer des cercles de technocrates partisans dans une sorte de macronie à la marocaine?
M.S: Franchement, augmenter la subvention aux partis politiques pour qu’ils recrutent des compétences et des cadres me laisse perplexe! On sait comment fonctionnent les partis. C’est du copinage, c’est du cousinage. Cet argent va être donné aux gens de l’intérieur parce que nos partis sont structurés de la sorte. On parle de népotisme, de clientélisme, de clanisme, parfois même de groupes familiaux. Et puis, quel constat d’échec des partis, fait par la plus haute autorité du pays! Les partis ne sont plus en mesure d’avoir cette capacité d’analyse, d’expertise, d’anticipation et cela a eu un effet politique contre-productif parce qu’il y a déjà un antiparlementarisme important des citoyens. Prenez les programmes électoraux, ce ne sont plus que des documents de référence vides de sens qui sont vite oubliés. Les partis ont été totalement dépassés sur El Hoceima, sur le boycott, sur les réformes, si bien que c’est le roi qui a un rôle de pompier et de maître d’école. Ça me frappe toujours quand il leur dit: «Faites ça pour la fin du mois! Faites ça dans 3 mois!» Ça, c’est le travail du gouvernement. Il ne faut pas toujours que le roi soit derrière pour titiller les partis, les interpeller ou les prendre à témoin, et ça pose un problème quant au bon fonctionnement des institutions puisque ça ne crédibilise ni les organes institutionnels en place ni les acteurs partisans. Cela met le roi dans une situation nouvelle. Contrairement au schéma de monarchie exécutive dans lequel on était de 2001 à 2011, où il y avait une autre équation politique, nous sommes entrés dans un schéma de monarchie directive en prise directe avec le fonctionnement des institutions.
R.A: Ce qui m’a interpellé dans le discours, c’est que le roi donne des ordres au Parlement en demandant une augmentation du budget. La monarchie n’a pas à donner d’ordres au Parlement. Elle peut inciter, elle peut inviter à la réflexion, mais là ce sont des décrets littéralement. Ça renvoie aux ordonnances si on veut absolument faire le parallèle avec Macron, même si la comparaison est difficile à établir. La deuxième subtilité à relever dans ses discours est lorsqu’il évoque le modèle de développement économique. Le roi n’a pas critiqué ou remis en question le modèle de développement, il a juste dit qu’il avait atteint sa limite. Il n’y a pas de vraie critique parce qu’effectivement il n’y a pas de modèle. Le modèle n’a pas été pensé pour nous, il a été décidé en collaboration avec le FMI durant le plan d’ajustement structurel.

Justement, de quelles marges de manœuvre dispose le gouvernement?
R.A: Le gouvernement est incapable aujourd’hui de faire quoi que ce soit. Comment faire de la politique sérieuse, de la politique économique sans avoir au moins quelques leviers? Sur un plan institutionnel, le levier monétaire est entre les mains du roi. Or, ce dernier n’est ni un économiste ni un monétariste. Il nomme donc un directeur de banque centrale selon des recommandations qui émanent notamment du FMI. Le FMI connaît très bien Jouahri et le recommande en permanence, et Jouahri a une autonomie décisionnelle même vis-à-vis du palais vu qu’il n’est pas économiste. Il aligne donc son orthodoxie monétaire sur l’orthodoxie ambiante au niveau occidental, qui est totalement éloignée de la politique et centrée sur la stabilité des prix. Il reste le levier budgétaire, me direz-vous. Mais il n’y a pas 36 moyens de mener des politiques de relance de la demande globale. Soit creuser le déficit, sauf qu’on n’a pas le droit parce qu’on a des accords avec le FMI afin de ne pas dépasser les limites de 3%, soit à travers la dette. Mais la dette est problématique, car d’un point de vue technique, et là je reviens à la technocratie, on ne cesse de nous dire que 85% ou 90% du PIB c’est soutenable. Mais quand on fait de l’économie sérieuse, on voit que chaque dollar, chaque euro de la dette extérieure est structurellement irremboursable parce que les moyens de remboursement (moyens de dégagement d’un excédent de devises) sont tous déficitaires. Ne reste plus alors que la nouvelle baguette magique qui est la fiscalité. Ce qui était pensé comme une variable d’ajustement est présenté aujourd’hui comme étant la politique économique.

Ce système n’est-il donc pas réformable?
M.S: Il n’est pas réformable en l’état, mais peut l’être s’il y a une forte implication royale. Les acteurs actuels sont conservateurs et décrédibilisés et il faut un nouvel élan qui ne peut venir que de la seule autorité légitime dans ce pays: le roi. Il est le seul à pouvoir tirer le bilan des deux décennies écoulées et pousser plus loin l’évaluation du bilan afin de penser une nouvelle séquence du règne pour les années 2030, 2035 et 2040. Pour ce faire, il faudra sacrifier les acteurs actuels.
R.A: Surtout que nous disposons d’une belle fenêtre d’opportunité au niveau international, qui nous permettra dans un cadre géopolitique global de repenser la question de la souveraineté de l’État, de la verticalité du pouvoir.