Sourire aux lèvres pour affronter la mort

Débat octobre 2018

Sourire aux lèvres pour affronter la mort

Depuis quelques semaines, les vidéos montrant des candidats à l’immigration clandestine à bord de go fast se multiplient sur les réseaux sociaux. Le gouvernement s’est empressé de publier des chiffres montrant une baisse du phénomène alors que EE a appris par le biais de sources européennes, que pour le seul 1ersemestre 2018, 26.000 migrants ont atteint les côtes espagnoles contre 13.500 en tout en 2017. Pour analyser la situation, deux experts, Khalid Mouna et Abdellatif Maroufi, ont accepté de répondre à nos questions.

Khalid Mouna Anthropologue, professeur HDR à l’université Moulay Ismail de Meknès, Khalid Mouna est également chercheur associé au Centre Jacques Berque. Ses recherches et ses publications portent sur plusieurs thématiques majeures, dont l’anthropologie de la drogue, les jeunes et le changement social, la mobilité internationale et l’inversion sexuelle.
Abdellatif Maroufi Docteur en économie chargé de mission au Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), il est chercheur en immigration et consultant spécialiste de la vieillesse chez les Marocains du monde. Auteur de plusieurs études sur l’immigration marocaine et le mouvement associatif. Sa dernière publication: «Histoire des Marocains aux Pays-Bas: présence et mémoire».

Une question d’actualité tout d’abord. Quelle est votre réaction à l’annonce de la mort d’une jeune étudiante en mer suite à des tirs de la Marine royale?

KM: J’ai lu l’information ce matin. Je n’ai pas encore tous les éléments, mais ça prouve une chose: la Marine royale est débordée par ce fléau de l’immigration clandestine. Il faut dire que c’est un précédent puisque la Marine n’a jamais utilisé de balles réelles, contrairement à la Gendarmerie qui a l’habitude de tirer. Enfin, elle tire uniquement lorsqu’il s’agit de trafic de drogue ou de contrebande. Jamais sur un bateau d’immigration.

AM: La situation est exacerbée depuis quelques jours déjà. Des zodiacs Phantom viennent sur les plages du Nord inciter les personnes à monter afin de les emmener clandestinement en Espagne. Si les photos qui sont apparues sur les réseaux sociaux sont réelles, ce sont des bateaux surpuissants qui, à force de narguer la Marine, ont provoqué le drame.

Justement, les vidéos de ce genre d’opérations se multiplient sur les réseaux sociaux ces derniers jours.  Y a-t-il réellement une recrudescence des tentatives d’immigration clandestine?

AM: L’immigration clandestine ne date pas d’aujourd’hui. Même en pleine colonisation, beaucoup de personnes «défiaient» le décret de 1921 qui interdisait aux Marocains de partir travailler en France, puisqu’ils créaient une pénurie de main-d’œuvre au niveau des compagnies françaises installées au royaume. La migration autour du bassin méditerranéen, comme on la connait aujourd’hui, ne commence à voir le jour que vers les années 1990 avec la communautarisation de la politique européenne et la mise en place de l’espace Schengen. Beaucoup de bateaux partaient ainsi des côtes marocaines pour rejoindre l’Espagne et le phénomène était beaucoup plus important à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. D’après les rapports, les chiffres ont beaucoup baissé: l’immigration marocaine ne représente plus que 6% de la totalité de ceux qui traversent la Méditerranée. Et uniquement 15% de ceux qui arrivent en Espagne de manière irrégulière sont venus par voie maritime. Par contre, ce qui caractérise cette nouvelle vague d’immigration est qu’elle touche surtout les jeunes.

KM: Au-delà de la question des jeunes, ce qui caractérise cette immigration c’est sa mise en scène. C’est d’ailleurs ce qui a attiré l’attention des médias grâce à des vidéos de départ et d’arrivée partagées sur les réseaux sociaux. C’est une sorte de nouvelle version de la conquête musulmane de la péninsule ibérique avec l’image de Maures qui descendent des bateaux et courent un peu partout sur la plage. Il est à noter ici qu’on a affaire à un phénomène de masse plutôt qu’un phénomène individuel, et qu’il ne faut pas le dissocier des évènements qui se sont passés au Maroc, notamment le hirak du Rif. Pour certains, l’embarquement de jeunes Rifains vers la prison d’Oukacha à Casablanca a été vécu comme une sorte d’immigration irrégulière forcée. Leur message est que l’Etat nous a ramené de manière «clandestine» à Casablanca, on va donc partir de manière clandestine vers l’Europe. Juste après, des réseaux ont commencé à se développer et d’anciennes embarcations qui servaient au trafic de drogue ont répondu à cette nouvelle demande d’immigration. La communauté de Rifains résidant à l’étranger, notamment des associations en Belgique, a tiré la sonnette d’alarme et alerté la Commission européenne, mais malheureusement, le pouvoir politique marocain n’a pas pris au sérieux ce phénomène.

De quoi cette nouvelle vague est-elle le reflet?

AM: Je pense que le Maroc n’offre plus de perspectives. Ni au niveau de l’emploi, ni au niveau du logement, ni au niveau de l’éducation. Hier, un Marocain est parti de Larache dans un bateau pour traverser avec ses deux petites filles et sa femme. Au bout d’une heure, le bateau est tombé en panne et ils ont été sauvés par la Marine royale. Ayant regretté son acte, il a publié son histoire pour expliquer ce qui l’a poussé à mettre en danger sa famille: l’absence totale d’avenir dans son pays. Face à ce désespoir, il y a l’espoir quoique idéalisé d’une vie meilleure ailleurs. Ce qu’on appelle les facteurs attrayants. Une meilleure couverture sociale, une meilleure chance professionnelle ou une meilleure éducation pour les enfants. Des fois, même un salaire de 30 ou 40 euros est considéré comme une manne inespérée. C’est le cas des femmes qui travaillent dans les exploitations agricoles de fraises. J’avais mené des séances d’écoute en Espagne dans le cadre de mon travail et il en ressort que 90% des femmes de la première vague ne sont pas revenues. Il y a des gens qui vivent là-bas depuis 10-15 ans sans aucun papier, à effectuer des travaux manuels. Et même si les conditions de départ stipulaient qu’elles soient mariées et qu’elles laissent époux et enfants au Maroc, certaines n’ont pas hésité à se remarier.

KM: L’immigration clandestine qu’on voit aujourd’hui est le reflet de quelque chose de beaucoup plus profond. Depuis le début du règne du roi Mohammed VI, la société marocaine a eu de l’espoir. Le Maroc était même devenu un pays d’attraction de retour. On revenait au pays parce qu’il y avait quelque chose qui se passait et on se devait de participer à ce changement. Il y a eu l’Instance Équité et Réconciliation, puis le Mouvement du 20 février et les changements qui l’ont accompagné. Mais deux mouvement sont venus inverser la donne: d’abord le mouvement de Jerada et celui du hirak. Dans les deux cas, c’est la dignité des Marocains qui a été touchée. Sans oublier les lourdes peines prononcées à l’égard des jeunes, un total de 1.050 ans de prison si l’on additionne l’ensemble des jugements. Il n’y a donc plus aucun espoir pour ces derniers, même la «sécurité» de l’emploi que pouvait offrir la Fonction publique n’est plus acquise avec la mise en place des contractuels. Le climat politique, économique, social et culturel favorise ces départs.

L’Etat n’est pourtant pas absent. Il y a bien des politiques qui ont été mises en œuvre pour juguler le problème…

KM: Pas vraiment, il est dépassé!

AM: Non, l’Etat a bien une stratégie nationale d’intégration et d’asile et une stratégie des Marocains résidant à l’étranger, mais le gouvernement marocain n’a pas bougé depuis les années 1990 lorsque la militarisation de la région du Nord a été opérée en envoyant des gendarmes et des «moukhaznis» contrôler et arrêter les «pateras». Le problème avec les politiques en place, c’est qu’elles ne sont pas des politiques globales intégrées, mais plutôt des actions séparées.

KM: L’un des problèmes essentiels du manque de politiques émane de la nature même de l’Etat, qui est toujours dans une logique de centralisation. Tous les gros dossiers sont gérés directement par le ministère de l’Intérieur, y compris celui de l’immigration. Cette omniprésence et ce superpouvoir sur les questions territoriales écartent complètement l’acteur politique qui n’a pas la latitude d’évoluer ou d’innover par rapport à des problématiques présentes sur le terrain. Cela débouche sur une crise de l’acteur politique car tout est géré par le pouvoir central dans une approche sécuritaire.

Qu’en est-il des migrants issus des pays subsahariens? Assiste-t-on à un renforcement des procédures les concernant et à un laxisme concernant les Marocains?

AM: C’est vrai que ce sont des situations différentes. Les Marocains sont laissés «tranquilles» et on effectue des rafles du côté des candidats subsahariens. À Tanger, des Africains subsahariens ont été arrêtés en se basant uniquement sur la couleur de peau sans connaitre leur situation juridique. Ils ont été mis dans des bus et envoyés vers Errachidia, Agadir ou Marrakech. Qui nous dit que ces personnes sont dans leur tort, comment la police peut-elle être juge et partie? S’il y avait une loi, ça serait plutôt au juge de décider si ces personnes ont le droit de rester sur le territoire marocain ou non, et le cas échéant elles doivent être expulsées selon des procédures strictes. Mais cette réaction est dictée par les impératifs imposés au Maroc par l’Union européenne. D’ailleurs, la plupart de ces actions menées au Maroc (Charaka, Wassit…) sont des programmes financés et définis en Europe. Le Maroc est un exécuteur avec un tout petit rôle d’influence.

KM: Il y a une vraie stigmatisation. La question de l’immigration est marquée par les rapports Nord-Sud. La plupart de ces programmes sont centrés sur l’axe Casablanca-Rabat parce que ça communique bien, parce qu’on y reçoit plus facilement les officiels. Ces programmes sont un véritable fiasco, beaucoup d’argent a été dépensé juste pour faire dans le superficiel. De l’autre côté aussi, et pour être tout à fait honnêtes, l’Union européenne ne fait strictement rien non plus. Lors des visites des commissaires européens chargés de l’immigration, ils se content de féliciter le Maroc pour sa politique et son courage. Il n’y a pas réellement d’impact sur le terrain. C’est vrai que le Maroc a lutté contre l’immigration clandestine dans la région du Nord à travers la présence militaire, mais avec le temps, une certaine permissivité a fini par s’installer. Dans certains cas, ce sont des trafiquants qui devenaient des contrôleurs de frontières. C’est le cas de Eddib, le baron de la drogue: à l’époque, aucun bateau d’immigration ne sortait sans son accord.

Dans cette équation, l’Europe ne fait-elle pas plutôt partie de la solution?

AM: L’Europe et le Maroc ont des intérêts divergents. Le Royaume a intérêt à ce que les migrants traversent tandis que l’Europe souhaite qu’ils restent chacun dans son pays. Pour ce faire, ils sont en train d’opter pour une externalisation de leur frontière à travers des centres de tri qui sont créés dans les pays d’origine.

KM: D’ailleurs, l’Europe exerce ces derniers temps une grande pression sur le Maroc, l’Algérie et la Tunisie pour créer des centres de tri. Mais la politique européenne finira par échouer pour une raison essentielle: les facteurs d’immigration sont toujours là. Quand on questionne les migrants sur les raisons de leur départ, la réponse est claire: L’Europe profite des économies africaines quand elle ne soutient pas simplement des régimes non démocratiques en place qui accentuent la paupérisation de la population et le détournement des richesses. Tant que l’Europe ne s’attaque pas à ça, les facteurs de désespoir seront toujours là.

AM: Au Maroc aussi, la tentation de l’immigration persistera tant qu’il n’y a pas d’espoir. Quand le pays ne peut pas offrir de rêves à ses concitoyens, ils vont chercher ce rêve ailleurs. L’immigration clandestine est un symptôme et non une maladie. J’ai vu des gens monter sur des «pateras» dans des conditions inhumaines avec le sourire aux lèvres. Quand le pays n’offre plus d’occasion à ces gens de sourire, ils sourient à la mort.