Omar Balafrej

Interview juillet 2018

Omar Balafrej

Pur produit des grandes écoles françaises, cet ancien patron du Technopark et neveu de Abderrahim Bouabid prend son envol en politique. Il milite bec et ongles pour une démocratie réelle et une monarchie parlementaire, dénonçant le manque de courage qui paralyse notre pays.

Actualité oblige, comment jugez-vous les peines prononcées à l’encontre des leaders du Hirak?
C’est plus qu’un scandale, nous sommes peut-être en train de vivre un retour aux pires années de notre histoire récente: les années de plomb. Ces jeunes sont la nouvelle élite du Rif. Au lieu de les encourager à s’engager politiquement, à représenter les citoyens de cette région dans les conseils communaux, à la région et au Parlement, on les condamne à 20 ans de prison. C’est effroyable et très dangereux pour l’avenir du pays.

Est-il vrai que vous avez commencé votre carrière à l’ONA?
Tout à fait. C’était dans le cadre d’un programme créé par feu Kamal El Ayoubi, directeur du contrôle de gestion de la holding, qui recrutait des lauréats de grandes écoles françaises. On nous faisait faire le tour des différentes filiales du groupe pendant un an dans des domaines comme le contrôle de gestion industriel, l’audit, etc. J’y ai passé trois ans. Après cela, j’ai travaillé dans une filiale de l’ONA basée à Paris, qui s’appelait Pêche et Froid. Puis, j’ai cofondé une startup en 1999, Mena Business, grâce à des capitaux d’amis et d’une banque d’affaires suisse. Enfin, j’ai atterri au Technopark qui, contrairement à ce que l’on pense, est une société de droit privé où l’Etat est simple actionnaire minoritaire, les autres actionnaires étant [historiquement, ndlr] des banques privées et publiques telles que la BCM, la BP, BMCE, Wafabank et la CDG.

En fait, vous n’avez jamais travaillé dans une administration publique?
Jamais.

Vous qui connaissez le monde des startups, êtes-vous satisfait de leur évolution?
Il faudrait faire davantage. Ce qui plombe la dynamisation pérenne des startups, c’est l’absence de bons de commande. Il faut que les grandes entreprises privées et publiques fassent confiance aux startups. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Nous avons à peu près réglé le problème du financement, mais une entreprise doit d’abord vendre ses produits. C’est l’Etat qui doit créer des incitations en encourageant le rachat de startups marocaines plutôt que d’entreprises étrangères.
Votre profil grandes écoles, plutôt technocratique, vous destinait à une belle carrière dans le privé ou dans une grande institution publique. Pourtant, vous choisissez de bifurquer vers l’engagement politique.
L’engagement politique n’est pas un métier. C’est du bénévolat. Cela fait 20 ans que je m’engage politiquement à travers mes idées. J’ai été élu local d’opposition en 2003 au conseil municipal d’Ifrane, sans être rémunéré. La politique c’est donner de son temps à la collectivité. C’est un don de soi pour un projet auquel on croit mais ce n’est pas un métier. Je crois profondément à la démocratie et me méfie de cette notion d’homme providentiel, de technocrate qui possède réponse à tout. Cela ne marche pas. Le seul modèle au monde à même de développer un pays est le modèle démocratique. Trouvez-moi un contre-exemple outre les monarchies pétrolières?

Mais n’y a-t-il pas des prérequis à la démocratie? Aujourd’hui, lorsqu’on voit le niveau des élus, on se dit que ce n’est pas gagné. Ce système dont vous parlez peut-il être greffé sur notre architecture institutionnelle et avoir une chance de fonctionner?
Bien évidemment, si les citoyens s’engagent en politique, si des gens de qualité font le pari de l’altruisme, s’ils choisissent de servir la communauté. Les représentants du système voient d’un mauvais œil l’implication de gens capables car ils souhaitent continuer à bénéficier de privilèges exorbitants. La responsabilité revient aux diplômés, à ceux qui possèdent un esprit citoyen de s’engager.

Supposons qu’un(e) citoyen(ne) bien formé(e), avec des idées, veuille s’engager mais ne se reconnaisse dans aucun parti, que lui reste-t-il?
Que cette personne crée un parti!

Pour se présenter en indépendant, il faut recueillir un certain nombre de signatures dont des signatures d’élus, ce qui rend la tâche quasiment impossible…
Effectivement et c’est un scandale. Mais cela ne changera pas car les parlementaires ne veulent pas d’un système différent. Il faut entrer dans le jeu. Moi-même en 2011, j’étais contre le boycott des élections de la part du PSU et désirais me présenter en indépendant. Or, le Parlement a changé la loi, doublant le nombre de signatures nécessaires et introduisant le pourcentage des élus.

Vous êtes lié à la famille Bouabid par les liens du sang. Que signifie cette filiation pour vous? Êtes-vous en train de perpétuer un héritage?
J’ai eu de la chance car j’ai très tôt pris conscience de l’intérêt de la politique au sens noble du terme. Je considère que l’homme politique qui a impacté le plus le pays est Abderrahim Bouabid. Surtout lorsqu’il était dans l’opposition. Il existe une dignité de l’opposition. Bouabid ne s’engageait pas dans l’optique d’obtenir des postes. Il a d’ailleurs décliné un poste de ministre en 1963 mais aussi le poste de Wali de Bank Al-Maghrib. Cela découle d’une certaine conception de l’Etat.

Aujourd’hui, vous commencez à avoir une parole de plus en plus écoutée, vous fédérez une audience assez conséquente sur les réseaux sociaux. Est-ce qu’on cherche à vous récupérer?
Ils n’essaient plus maintenant. C’est arrivé dans le passé mais c’est un peu la règle du jeu. Mon parcours parle pour moi. A 27 ans, j’avais un poste important assorti d’un salaire de 40.000 dirhams par mois. J’ai tout abandonné. Ce sont-là des attitudes qui marquent. Lorsque j’étais élu local, le gouverneur de l’époque m’a proposé un lopin de terre gratuitement. J’ai écrit une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur de l’époque, Chakib Benmoussa, ainsi qu’au Wali de la région, Hassan Aourid, dans laquelle je m’interrogeais sur le bien-fondé de cette étonnante offrande. Mais c’est cela la politique. Il est impératif que les gens sincères s’impliquent. Attendre patiemment qu’élus et politiques fassent peau neuve est vain. C’est par l’implication des amoureux de ce pays que l’aggiornamento se fera. Je le redis, les forces politiques en présence au Parlement n’ont pas intérêt à modifier le système. Sous l’hémicycle, beaucoup profitent de l’omniprésence des lobbys et vous avez un parti, le PJD qui a…

…jeté l’éponge?
Non… le PJD n’a jamais demandé que l’on s’achemine vers la démocratie. Le PJD a trompé l’opinion publique. Ses cadres estiment qu’ils sont arrivés, qu’ils ont d’ores et déjà réussi. Ils se comportent de manière très égoïste. La démocratie ne se résume pas à faire gagner sa formation politique et à gouverner pendant 5 ans. C’est aussi cela certes, mais c’est également inciter les citoyens à voter davantage. Au lieu que 25 millions de Marocains votent, seuls 6 millions s’acquittent de leur devoir national. Aucune force politique présente au Parlement ne réclame l’inscription automatique aux listes électorales. Aucun ne milite pour déplacer le jour de vote d’un vendredi, jour ouvrable, vers un dimanche comme dans tous les pays qui se respectent.

Votre statut de député vous donne accès à la machine parlementaire, au travail de commission, au mécanisme de fabrication, de négociation et de promulgation des lois. Votre retour d’expérience?
J’ai appris que le Parlement dispose d’un réel pouvoir. Le hic, ce sont les hommes et les femmes qui peuplent ce lieu qui refusent de l’exercer ce pouvoir. Rendez-vous compte: on peut voter contre la Loi de finances et proposer n’importe quel amendement. S’il y avait suffisamment de députés pour voter des inflexions, on pourrait modifier les lois en profondeur. Un exemple récent: la réunion de la Commission éducation. Le ministre de tutelle, tous les secrétaires d’Etat ainsi que tous les présidents d’université étaient présents. On pouvait débattre, proposer, évaluer, remettre en cause certaines orientations… Le problème, ce sont ces parlementaires qui ne demandent jamais de comptes.

Par peur, par ignorance?
Par servitude volontaire. A part la FGD, autrement dit deux parlementaires, aucune force politique ne demande une monarchie parlementaire ainsi qu’une réelle démocratisation du pays.

La monarchie parlementaire est au cœur du logiciel de la FGD. Vous militez pour cela à titre personnel et fortement. Cette revendication qui n’est pas très populaire ne délégitime-t-elle pas votre positionnement politique?

Comment savez-vous qu’elle est impopulaire? Ce que je sais c’est que 20 millions de personnes ne votent pas. Donc on ne peut pas affirmer que la revendication d’une monarchie parlementaire est impopulaire. Vous croyez qu’il n’y aurait pas suffisamment de Marocains pro-démocratie s’ils avaient en face d’eux des forces politiques qui fassent doctement leur boulot?

Vous dites que la démocratie est impossible avec la monarchie exécutive?
Bien sûr. Associer démocratie et monarchie ne peut se faire qu’à travers une monarchie parlementaire. Ce n’est pas un concept romantique, c’est le seul modèle qui permet à un pays de se développer. Au fond, cette revendication est purement pragmatique.

Vous n’en démordrez pas? En 2021, vous allez faire campagne aussi sur ce thème? N’avez-vous pas peur que cela vous desserve sur le plan électoral?
Ce que nous faisons actuellement est d’expliquer à l’opinion publique pourquoi il est nécessaire d’instituer une monarchie parlementaire et donc un système démocratique. Notre but principal est de solutionner les problèmes de l’éducation. Les pistes sont connues, elles existent, mais pour les régler, il faut 30 milliards de dirhams de plus par an. Cette somme nous permettra à peine d’atteindre le niveau de la Tunisie. Cela demande de revoir les priorités en fléchant des budgets traditionnellement dévolus à d’autres secteurs. Il s’agit de trouver des solutions innovantes, de lever de nouveaux impôts de solidarité.

De nouveaux impôts? Sur les classes moyennes?
C’est sur les classes moyennes aujourd’hui que pèse l’essentiel de l’impôt et cela est injuste. Mais il existe tout un pan de la société qui paie très peu d’impôt. Même aux US, pays ultralibéral, on impose l’héritage à hauteur de 30%. Il est temps d’instituer un impôt sur l’héritage. Lorsque j’ai émis la suggestion au ministre des Finances Mohamed Boussaid, il m’a rétorqué que mon idée allait à l’encontre des prescriptions religieuses. Je lui ai alors démontré que l’impôt en question existe déjà et qu’il s’appelle «Ihsae Aân Tarikat». Celui-ci est de 1% et touche principalement les pauvres. Notre idée est de réformer cet impôt. On  commence par en exclure le bien principal, qui sera exonéré. Mais au-delà de la résidence principale, l’impôt devient progressif: 1% jusqu’à 100.000 dirhams et jusqu’à 30% lorsque l’héritage dépasse 100 millions de dirhams. L’argent ainsi récupéré sera strictement investi dans l’éducation.

Votre focus sur l’éducation ressemble à une espèce de moratoire sur tout le reste. C’est-à-dire qu’on laisse de côté tous les autres secteurs pour investir massivement pendant 10 ans dans l’enseignement? N’est-ce pas discriminant?
Il faut commencer par un moratoire sur les grands chantiers lancés au milieu des années 2000. Et cela afin de les évaluer et d’en geler les improductifs. Les montants ainsi économisés seront alloués à l’Education ainsi que les fruits d’une nouvelle taxation de solidarité. Tout le monde est touché par l’état comateux de l’enseignement public. Même les riches qui, dans leur business, ne peuvent pas compter sur des ressources humaines de qualité. Rien que pour généraliser le préscolaire, il faudra investir 5 milliards de dirhams par an.
Mais on dépense déjà 52 milliards par an dans l’Education, ce qui équivaut à 6% du PIB, c’est plus qu’en France.
Mais nous n’avons pas le PIB de la France. S’il faut injecter 10% du PIB, eh bien soit! Réglons ce problème tous ensemble. Même la classe moyenne fera l’effort, mais pour cela il faudrait que les plus privilégiés donnent l’exemple.
Si d’aventure on débloquait les fonds, ne craignez-vous pas que l’effort bloque au niveau de l’exécution? Le passé récent nous apprend qu’en dépit de la charte de l’éducation et du plan d’urgence, 43 MMDH ont été plombés sans que l’école sorte de son piteux état.
Il n’y a jamais eu assez d’argent. Nous n’avons jamais vraiment saisi l’ampleur du problème. Le nombre d’élèves a explosé et les budgets n’évoluent pas. Les meilleurs étudiants devraient être orientés vers l’enseignement car ce sont eux qui préparent l’avenir. Mais cela a un coût dont on n’a jamais voulu s’acquitter. D’où la situation actuelle.

Mais quid de l’exécution?
Bien que nous ayons évolué sur ce plan-là, il faudra injecter davantage de sang neuf dans l’exécution. Prenez le cas des écoles communales: c’est un modèle qui marche. Or l’Etat n’en ouvre que 10 par an faute de moyens. Toutes les études prouvent qu’il faut généraliser le préscolaire pour obtenir des résultats probants. En gros, avec un préscolaire performant, vous multipliez par 2 voire par 3 les chances de l’élève de réussir sa scolarité. La télé, les radios devraient jouer leur rôle. Les chaînes du service public ne diffusent aucune émission éducative. On pourrait aussi imposer dans le cahier des charges des radios privées 30% de programmation éducative pour les enfants, les parents et les enseignants. Tout le monde est conscient qu’il faudrait doper la science et l’innovation or il n’existe aucune radio dédiée à cela. Les outils sont à portée de demain, mais c’est la volonté politique qui manque. Le ministère de l’Intérieur devrait jouer un rôle en dépêchant des Moqadem pour inciter les parents à envoyer leurs enfants à l’école et à parer au fléau des drogues aux portes des lycées.

La mission d’information concernant les marges des distributeurs d’hydrocarbures a clairement démontré un enrichissement légal mais, je vous cite, «immoral» de ces opérateurs. Vous appelez à un remboursement des 17 MMDH de marges acquises en plus. Y a-t-il une chance que vous soyez entendu?
Je continue à militer pour cela. Avant décembre 2015, au moment où le gouvernement fixait le prix maximum à la pompe, la marge à l’époque était d’un dirham le litre pour le gasoil. A titre d’exemple, en France, cette même marge est de 10 centimes de dirham. Suite à la libéralisation totale, la marge est passée à 2 dirhams. Ce dirham supplémentaire multiplié par le nombre de litres consommés vous donne 17 MMDH. A travers une Loi de finances rectificative, nous pouvons récupérer cet argent et l’injecter dans le Fonds spécial Education, actuellement en cours de création. J’ai soumis cette proposition pour discussion en Commission des finances, hélas le président de la commission, Abdellah Bouanou, a ajourné la discussion. La suggestion va donc être relayée en séance plénière. Le mouvement de boycott qui met la pression sur les parlementaires accélérera peut-être les choses. Cette proposition, si elle est appliquée, créerait une ambiance plus sereine au sein de la société marocaine. Pour la première fois dans l’histoire du pays, des acteurs économiques coupables d’un enrichissement non-éthique reconnaîtraient leur erreur et rendraient l’argent. Cela peut créer un nouvel environnement. Les émeutes du Rif, de Jerada, de Zagoura sont toutes liées à des indicateurs concrets comme le taux d’emploi catastrophique qui se situe à 42%. Au pire moment de la crise en Grèce, ce taux n’est jamais passé en dessous de 48%. Les pays de l’OCDE sont tous au-dessus de 70% voire 80%. Il existe clairement un problème.

Vous avez l’impression que ce message a été entendu par les élites, par ceux qui peuvent apaiser la colère ambiante?
Pas encore. Mais comme ils prennent des coups économiques, il faut bien que tôt ou tard, ils trouvent une issue à la crise. Je l’ai dit en ces termes à Aziz Akhannouch: «En tant que puissant ministre, chef de parti et chef d’entreprise, vous avez entre vos mains une partie de la solution». Ma proposition de récupération des 17 MMDH, eh bien, j’aimerais que le groupe parlementaire RNI la fasse sienne. La pression persistant, bientôt il faudra bien discuter d’un nouveau contrat social.

Et de modèle de développement…
Le roi en a parlé dans un discours en octobre dernier mais rien n’a été fait. Si le modèle économique actuel est disséqué, tout le monde verra à quel point la mauvaise distribution des richesses constitue le véritable frein à la croissance. Il faut tout d’abord mettre un terme aux gabegies et réallouer les budgets selon une nouvelle grille de priorités plus conforme aux attentes du peuple marocain.

N’êtes-vous pas un peu dans une situation qu’a déjà vécue le PJD, dans le sens où si l’on suivait vos prescriptions, vous en récolteriez à vous seul, en tous cas votre parti, les bienfaits électoraux? On vous ferait un cadeau en appliquant les mesures que la FGD propose…
Nous ne sommes que deux députés au Parlement. Pour nous, l’enjeu électoral est superflu. Nous défendons simplement le Maroc. Le gouvernement Benkirane, à mon sens, a été une grosse arnaque et l’histoire des hydrocarbures le démontre. Benkirane savait que les marges sur les hydrocarbures étaient gigantesques dès décembre 2015. Il endosse une responsabilité avérée dans cette affaire ainsi que son parti et le gouvernement dont il avait la charge. Pourquoi toute la majorité s’est-elle tue? Est-ce qu’il y avait entente politicienne? La question peut se poser. Quelles sont les idées amenées par le PJD? Ce parti a surfé sur la vague du 20 février sans avoir jamais demandé de monarchie parlementaire, jamais de démocratie. Il a bénéficié d’un vide et s’y est engouffré, un point c’est tout…

Si en 2021, vous obtenez suffisamment de sièges pour, disons, former un groupe parlementaire, est-ce que vous accepteriez de faire partie d’une majorité et avec qui?
Tout parti politique ambitionne d’accéder au Pouvoir. Toutefois, nous disons que si nous devions participer à un gouvernement, il faudrait que la Constitution institue une vraie monarchie parlementaire. Si cela advient, les majorités rapiécées et la balkanisation des partis s’effondreront d’un coup. Lorsque 20 millions de Marocains voteront, nous pourrons dégager des majorités fortes et cohérentes.

S’agissant des inscriptions automatiques aux listes électorales et du vote le dimanche, avez-vous sollicité le ministère de l’Intérieur?
Bien sûr, mais personne n’en veut. Les parlementaires n’en veulent pas et le PJD pas davantage que les autres parce qu’il a déjà balisé le terrain. Ses 1,6 million d’électeurs sont fidélisés, ils voteront PJD quel que soit le contexte. Peut-être descendront-ils à 1 million dans le pire scénario. Donc ce parti n’a pas intérêt à augmenter l’électorat à 20 millions. Cela s’appelle de l’égoïsme.

Si on comprend bien ce que vous dites, partant de la configuration actuelle, le PJD fort de son socle est garanti d’arriver premier… ad vitam aeternam?
J’en suis convaincu. Il n’y a pas de raison que cela change. Le PJD possède les plus grandes communes du Maroc. Ses élus font un travail de terrain, ils recrutent de nouvelles clientèles, ils ont la garantie de rester premiers très longtemps si le nombre d’électeurs ne change pas, c’est une évidence. Dans ce contexte, nous ne participerons à aucune majorité. Je considère personnellement qu’au cours des 30 dernières années, les hommes politiques qui ont le plus impacté la vie politique au Maroc l’ont fait à partir de l’opposition. Abderrahim Bouabid, comme je vous l’ai déjà dit, a passé la majeure partie de sa carrière politique dans les rangs de l’opposition. Il a créé de la confiance. La vie politique ne se résume pas à la gouvernance.

Par conséquent cela ne vous dérangerait pas de vous éterniser dans l’opposition?
D’y rester encore dix ans, non! Nous ne voulons pas le pouvoir pour le pouvoir. C’est le pouvoir de faire des choses. Si on participe pour participer à l’instar de tous les autres, nous accentuerons de facto le rejet des citoyens.

Vous croyez pouvoir gommer cette détestation viscérale des hommes politiques?
C’est pour cela qu’il faut faire des propositions concrètes. Nous nous appuyons sur des chiffres. Par exemple, nous avons proposé de baisser de 4% le budget d’acquisition de matériel pour allouer ces ressources à l’éducation. Nous nous basons sur des faits tangibles qui mettent à nu l’absence de volonté politique des autres partis, y compris le PJD. Parti qui, du reste, a beaucoup menti aux Marocains, décrédibilisant fortement la chose publique.

Mais l’échec de l’Alternance a également joué un rôle dans cette décrédibilisation de la chose publique …
Oui, je le reconnais. Cette Alternance était une occasion extraordinaire de transformer le pays, de faire du Maroc une démocratie. Elle n’a pas été saisie. C’est malheureux parce qu’on a accumulé du retard depuis. Mais je reconnais également à Abderrahman Youssoufi d’avoir admis ses erreurs.

Oui, mais c’est facile de reconnaître ses erreurs après coup…
Non, ce n’est pas facile. Pourquoi Benkirane ne le fait-il pas? Youssoufi a dit: «Ma part du contrat, je m’en suis acquitté, c’était de faire en sorte que le Maroc traverse un changement de règne dans la stabilité». Ce n’était pas gagné d’avance. La crédibilité de Youssoufi a permis un passage de témoin paisible.
Très bien, mais la Gauche s’est reniée une fois au Pouvoir, notamment en privatisant à tout-va.
La gauche s’est plantée, je ne le nie pas, mais Youssoufi l’a reconnu dans la dignité, raison pour laquelle les gens qui le croisent dans la rue lui témoignent du respect. Il existe une grande différence entre Youssoufi et Benkirane.

L’Etat a épuisé les contreparties partisanes aux islamistes. Le PAM à travers Ilias Omary sort groggy des dernières élections, le RNI semble très affaibli suite au boycott… Et si vous étiez l’alternative, l’ultime rempart contre l’Islam politique? Une alliance objective entre le Makhzen et la FGD est-elle possible? Y trouveriez-vous votre compte ?
Non, on ne peut plus faire du consensuel au Maroc, il faut une coupure. Moi, ce que je voudrais par-dessus tout, c’est ouvrir le débat autour du contrat social. Sans cela, il n’y a pas d’alliance qui tienne. Qu’est-ce que le contrat social? Grosso modo, il faudrait que les plus riches acceptent d’être solidaires. Secundo, il faut instaurer un certain nombre d’impôts redistributifs, revoir les priorités et mettre en place la vraie démocratie à savoir la monarchie parlementaire. Si toutes ces conditions sont à l’ordre du jour, alors oui nous serons prêts à prendre nos responsabilités.

Et si tout cela est garanti sauf la monarchie parlementaire?
Non, car cela ne marchera pas. Je ne crois pas aux hommes et aux femmes miracles. La démocratie est un prérequis, il faut l’accepter. Le 20 février a apporté une nouvelle constitution bien meilleure que l’ancienne. Le problème c’est que les acteurs politiques ne veulent pas en utiliser les mécanismes. Ils tremblent à l’idée d’exercer leurs prérogatives. Abdelilah Benkirane a signé toutes les décisions émanant du Conseil des ministres, ce n’est pas le Roi qui le lui imposait. S’il était en désaccord avec certains choix, il aurait pu démissionner, c’est cela la politique dans le sens noble. Encore une fois, nous ne réclamons pas la démocratie pour la beauté du concept, mais pour développer notre pays.

Mais concrètement, comment on y arrive?
Je vous donne un exemple. A Rabat où je suis élu local, cela fait 3 ans qu’un projet doté de 9 MMDH, «Rabat Aménagement», est piloté d’en haut. Or, dans le cadre de ce projet, nous avons constaté qu’on plantait des palmiers à Rabat alors que la ville a une histoire végétale propre. Nous l’avons signalé, mais les autres élus tremblaient à l’idée d’en parler puisque la maquette avait été présentée au roi. Il a fallu que le roi lui-même lors d’une promenade dans la capitale fasse la même remarque en disant: «Nous ne sommes pas à Marrakech, arrêtez de planter des palmiers» pour que cette comédie cesse. Les élus devraient avoir la capacité de discuter de ce genre de sujets, or ils s’autocensurent. Ils sont dans une servitude volontaire et ont peur des conséquences d’une décision aussi simple que de planter des ficus ou des orangers en lieu et place de palmiers.

Cette peur n’est-elle pas légitime à votre avis?
Ils ont peur pour leurs intérêts. Je reproche beaucoup au PJD un certain discours fait de rumeurs selon lesquels feu Abdellah Baha aurait été assassiné. Si Abdellah Baha, paix à son âme, pour lequel j’avais beaucoup de respect, avait été tué, pourquoi son meilleur ami, Abdelilah Benkirane, est-il resté Chef du gouvernement? Si j’ai la preuve que mon meilleur ami a été assassiné, soit je mène un combat contre les présumés coupables du crime, soit j’ai peur pour ma vie et donc je rentre chez moi et j’arrête la politique. On a joué sur le mensonge, propagé la suspicion pour faire en sorte que la population entretienne le doute sur la mort de Baha. Au Parlement, beaucoup de députés me disent: “Attention, évite de passer du côté de Oued Cherrat”. Ces procédés tuent la politique.

Et vous? Vous sentez-vous libre de dire ce que bon vous semble? Vous n’avez pas de ligne rouge?
Je n’ai rien fait à date d’aujourd’hui qui aille à l’encontre de la Constitution, même si je suis contre ce texte que je voudrais améliorer. Je respecte les institutions à la lettre, tout en investissant l’ensemble de mes prérogatives en tant que parlementaire. En résumé, je fais tout ce que la loi fondamentale me permet de faire.

Parlons d’une question que se posent les Marocains avec beaucoup d’insistance: argent et politique font-ils bon ménage?
C’est un gros scandale. Nous avons des capitaines d’industrie marocains qui n’ont rien à faire en politique. Il faudrait au lieu de cela que l’Etat les encourage à se développer à l’international. Typiquement, le groupe Afriquia devrait aspirer à une expansion africaine au lieu de se mélanger à la politique de cette manière. Moulay Hafid Elalamy également. Qu’il reste dans son domaine. Le pire c’est qu’ils n’ont même pas l’air d’aimer ce qu’ils font.

Vous supposez en disant cela que leur statut actuel dans la sphère politique découle d’un choix propre, or ils sont nommés. Peuvent-ils dire non?
Dès lors qu’ils acceptent leur nomination, je considère qu’ils auraient tout aussi bien pu la refuser. Ils participent à la propagation de l’idée que les puissants sont partout et cela est fâcheux. Ils participent de cette crise de confiance qui asphyxie le pays. J’ai l’impression qu’il existe un certain nombre d’acteurs qui ne cherchent pas la solution, pensant que le passage du temps fera l’affaire. Par exemple, on va miser sur la Coupe du monde pour faire en sorte que le Marocain oublie ou passe l’éponge sur un certain nombre de dysfonctionnements. Mais le Marocain n’oublie pas et cela est normal. La lame de fond de cette colère trouve sa source dans des problèmes sociaux majeurs qui ne se régleront pas du jour au lendemain. J’ai été à Jerada en pleine crise. Le gouvernement avait promis des choses aux populations. Certains Jeradis sont venus me voir en me disant qu’ils n’accordaient aucun crédit aux promesses des responsables et que tant qu’ils n’obtiennent pas un poste, leurs promesses, ils pouvaient se les garder. On en est là! C’est ce que j’appelle la culture de «l’hamza», de l’aubaine. C’est précisément cette culture-là qu’il faut briser.

Et vous pensez que faute de vrais mythes unificateurs, on souhaite fédérer le peuple autour de projets comme l’organisation de la Coupe du monde?
Révoltant. Nous n’avons pas décroché l’organisation de la Coupe et c’est tant mieux. J’ai eu l’occasion de poser une question au Parlement sur les budgets qui allaient y être alloués. On parlait de 145 milliards de dirhams, dont 90 MMDH sur les infrastructures routières et ferroviaires. Or, qu’allait-il se passer sur ce volet-là? L’Etat allait prélever des moyens destinés au monde rural pour les investir dans les grands axes, en étendant par exemple le TGV jusqu’à Marrakech. On aurait tout simplement ajouté une couche d’injustice dans ce pays. En parlant d’injustice, pourquoi n’a-t-on jamais creusé le tunnel sous le Tichka. Ce projet était dans le pipe des Français du temps du protectorat et 60 ans plus tard, il s’imposait comme une évidence. Vous imaginez l’impact en termes de justice sociale et de tourisme pour les populations de cette région?

Je suppose que vous êtes contre le fait de soumissionner pour le Mondial 2030…
J’espère qu’un jour, on organisera la Coupe du monde avec la Tunisie et l’Algérie afin de lui conférer une dimension politique et pour se réconcilier avec notre voisin algérien.

Vous croyez toujours à l’édification du Maghreb?
Plus que jamais, j’y crois. Nous avons une communauté de langue et de culture avec l’Algérie et la Tunisie. A nous trois, nous pesons 100 millions de personnes. Si vous constituez un marché de 100 millions de consommateurs, les IDE viendront à la pelle, avec des perspectives de développement énormes. Ce ne sera pas facile, mais la vision sur le long terne devrait être celle-là. Encore faut-il avoir des hommes politiques prêts à sauter le pas.

Notre modèle de développement est assez bizarre. Il est principalement drivé par les investissements publics alors que l’investissement privé se tasse continuellement. Les élites économiques ont failli à leur devoir?
Le véritable investissement est dans l’immatériel et notamment l’éducation, qui n’est pas une dépense. Je me pose la question: n’a-t-on pas une carte à jouer avec l’Europe? Nous accueillons une migration venue du Sud, réduisant de facto la pression sur le vieux continent. La Turquie a négocié une aide de 6 milliards d’euros annuels à cet effet, alors que toute l’intégralité de l’aide au développement que perçoit le royaume de l’Union européenne se chiffre à 700 millions d’euros. Par comparaison, au lendemain de la chute du mur de Berlin, la Pologne touchait 20 milliards d’euros d’aide structurelle par an. L’Europe ne peut-elle pas nous aider à construire un contrat social en investissant massivement dans la ressource humaine, dans l’éducation? Pourquoi ne joue-t-on pas cette carte-là?

Et par rapport aux élites économiques?
La perte de confiance ne se limite pas au peuple, elle touche également les entreprises et l’élite économique. Je rencontre beaucoup de patrons publics et privés qui ont peur de l’avenir. L’un deux m’a dit, et cela vient d’un haut commis de l’Etat: «Je suis riche mais mes enfants veulent émigrer». Un récent sondage de Rekrute.com dit que 90% des Marocains veulent quitter le pays. N’est-ce pas dramatique?

Le taux de participation ou rien.

Jeune, enthousiaste, passionné et déterminé à servir le citoyen marocain, Omar Balafrej a tout pour plaire. Le discours de son parti a indéniablement touché une corde sensible chez les représentants de la classe moyenne. Balafrej s’est récemment illustré en exigeant des distributeurs d’hydrocarbures qu’ils restituent à la communauté les 17 MMDH de marges «immoralement» captées. Les prescriptions du député Balafrej à ce sujet ont eu un succès notable sur les réseaux sociaux. Mais le buzz ainsi créé ne se traduit pas forcément en voix. Et c’est là tout le problème pour la FGD. Certes, leurs idées sont originales, leur engagement revigorant. Leur appel à plus de justice sociale séduit les franges les plus éduquées de la population, or celles-ci boudent naturellement les urnes à cause d’une rupture de confiance consommée avec la classe politique. Tout le défi de Balafrej, Nabila Mounib et consorts sera de convaincre les abstentionnistes de se mobiliser en 2021. Dans le cas contraire, la FGD risque de demeurer un phénomène essentiellement virtuel. Au grand dam du pluralisme.