L’Informel, cet indomptable fléau

Débat mai 2018

L’Informel, cet indomptable fléau

Avec 20% du PIB et 2,4 millions d’emplois, l’informel est un poids lourd de l’économie marocaine, si l’on en croit l’étude de la CGEM. Face à ce constat alarmant mais finalement pas nouveau, le patronat prône l’adaptation de la fiscalité et le développement d’un cadre réglementaire spécifique. Pour débattre des conclusions de cette étude, EE a invité deux experts, Ouadi Madih et Mohammed Fikrat.

Pourquoi avoir lancé cette étude sur l’informel?
Mohammed Fikrat: La compétitivité de l’entreprise est un des enjeux majeurs de la CGEM. En analysant les obstacles auxquels les entreprises sont justement confrontées, il apparait que le secteur informel représente d’abord une concurrence déloyale à leur égard. C’est ce qui a motivé la CGEM lors de la mise en place de cette étude.
J’ajoute que l’activité informelle ne permet pas l’émergence d’un secteur industriel solide et structuré. De ce fait, le développement de l’économie reste menacé tant que l’informel existe. Le point de vue du secteur privé est très important, en plus des autres instances qui ont déjà réfléchi sur ce sujet. En effet, la particularité de l’étude c’est qu’elle s’est construite de manière participative. Différentes fédérations ont apporté leurs contributions, de même pour les acteurs de l’Administration publique tels que la Direction Générale des Impôts, les Douanes, le Haut Commissariat au Plan, Bank Al-Maghrib et bien sûr les ministères de l’Intérieur et de l’Industrie.

En quoi est-elle différente des autres études sur cette question?
MF: La dimension régionale est importante dans le sens où nous voulons accélérer le traitement de ce phénomène. Au lieu d’étudier l’informel au niveau macro-économique, nous l’avons donc approché à l’échelle micro.
Dans cette étude, nous avons abordé la réflexion à travers trois dimensions. Une première dimension sectorielle, qui a démontré d’après l’étude que 2/3 des activités commerciales se font dans l’informel. Il en ressort que 54% de l’activité textile, 30% de l’activité bâtiment et travaux publics, et 25% de l’activité agroalimentaire se pratiquent de façon informelle.
La deuxième dimension concerne l’impact de l’informel sur l’emploi. Sur 6,6 millions d’emplois du secteur privé, 2,6 millions sont dans l’informel. Le premier constat est que les emplois de l’informel évoluent dans des conditions précaires, sans couverture sociale. Les emplois des secteurs plus «structurés» se retrouvent menacés en permanence par l’informel. Ainsi, la compétitivité des entreprises structurées est souvent en danger et elles risquent de disparaître ou de basculer vers l’informel à tout moment.
La troisième dimension de l’étude a concerné l’aspect microéconomique. Nous avons comparé la compétitivité d’un produit réalisé par une entreprise structurée par rapport au même type de produit provenant de l’informel. Le gap de compétitivité observé peut aller jusqu’à 40% en faveur de l’informel: ce qui engendre une importante distorsion dans le circuit économique national et pousse plusieurs entreprises structurées à abandonner leur activité formelle, ou même à s’adonner à l’informel. Le fléau de la contrebande a aussi fait l’objet d’une analyse séparée, selon la même approche. En zoomant sur la région du Nord où quelque 60.000 personnes travaillent dans la contrebande, ce sont près de 75.000 emplois qui pourraient être créés si la contrebande n’existait pas et si les produits de cette contrebande étaient fabriqués par le tissu national.

«Sur 6,6 millions d’emplois du secteur privé, 2,6 millions sont dans l’informel», Fikrat

Ouadi Madih: A vrai dire, il existe à mon sens un autre volet qui s’avère être intéressant à étudier, c’est celui du consommateur et de l’impact du secteur informel sur ce dernier. Comme vous le savez, dans l’économie il n’y a pas que l’entreprise et sa réussite, le consommateur fait également bouger la roue de l’économie! Force est de constater qu’il y a un impact très important et surtout négatif de l’informel sur le consommateur, mais on constate aussi un autre impact positif. Car l’important pour le consommateur marocain est d’acheter un produit pour lequel il donne la priorité au prix sur la qualité. M. Fikrat vient de pointer un écart de prix de 40% entre un produit réalisé dans le formel et un autre issu de l’informel. D’emblée, le consommateur choisira le produit le moins cher. Ce type de réflexion pousse à réfléchir! Un autre volet que j’aimerais aborder est celui du comportement du consommateur marocain. Au niveau des grandes villes, ce dernier a l’habitude d’acheter dans les commerces de proximité. De ce fait, il est impératif de se poser des questions pour savoir si notre modèle économique et commercial répond aux exigences du consommateur. Les commerces assimilés aux souks donnent en fait au commerce parallèle l’opportunité de s’épanouir encore plus. Le problème est que l’on constate que des réseaux s’organisent autour de ce type de commerces. Plus grave, certaines «mafias» profitent de ces réseaux pour faire passer des produits dangereux qui impactent la sécurité sanitaire des consommateurs. 

Quel est l’impact de l’informel sur le consommateur marocain?
OM: Selon les chiffres du Haut Commissariat au Plan, l’économie parallèle pèse 40% du PIB national. Quand on parle de 410 milliards de dirhams, c’est énorme. Cela représente un manque à gagner pour l’Etat et pour l’entreprise elle-même. Ici on relève les problématiques de précarité, de sous-paiement. Sans compter que plusieurs indicateurs nous interpellent sur la dangerosité du modèle économique actuel du pays, qui ne fait qu’impacter le consommateur marocain et surtout son pouvoir d’achat.
MF: L’étude, qui a été menée selon une approche globale et responsable, ne s’intéresse pas qu’au secteur privé. Nous avons étudié les impacts de l’informel sur quatre parties prenantes: l’Etat, le consommateur, les employés, en plus des entreprises. Les impacts sont majoritairement négatifs pour l’Etat qui passe à côté d’un gisement d’une quarantaine de milliards de dirhams environ, dont 34 milliards en impôts et 6 milliards de charges sociales. Cela signifie que des citoyens marocains évoluant dans l’informel bénéficient d’un ensemble d’infrastructures publiques sans participer à l’acquittement des impôts et taxes obligatoires. Cela va à l’encontre des principes de conformité à la loi et de solidarité.
Quant au consommateur, certes il existe un impact positif apparent sur son pouvoir d’achat mais l’impact négatif est plus important. Clairement, le non-respect des règles d’hygiène, de la chaîne de traçabilité ou des normes de sécurité constitue une menace majeure pour les consommateurs des produits et services issus de l’informel.

Comment s’opère la bascule de l’informel vers le formel?
MF: C’est en effet l’une de nos recommandations. Nous devons œuvrer en sensibilisant d’abord le consommateur pour qu’il exige des éléments basiques pour sa sécurité et sa santé, notamment la traçabilité des produits qu’il achète. Cette exigence contribuera à plus de structuration du marché. Le secteur du bâtiment est également touché par l’informel, ce qui pénalise directement le consommateur.
Tous secteurs confondus, les entreprises devraient aller vers plus de respect des normes de qualité, d’hygiène, de traçabilité et de prix. Ce qui aboutira in fine à une industrialisation pérenne de notre tissu productif.
OM: Je partage votre avis. En tant que mouvement consumériste, nous militons pour que le consommateur soit plus conscient et éveillé. Ses achats doivent être davantage basés sur la qualité, son comportement doit impérativement changer. C’est de cette façon qu’il pourra s’intéresser aux produits vendus dans le circuit formel.
MF: Justement, notre étude s’est faite dans une perspective d’inclusion. Pour nous, il faut reconnaître le commerce de proximité informel comme activité et lui créer un statut spécifique, adapté et bien sûr l’intégrer dans l’écosystème économique formel. Toutefois, il ne s’agit pas de faire disparaître le commerce de proximité. Il faut résoudre une question majeure, celle de la corruption qui se nourrit à travers toutes les formes de l’informel. C’est un sujet complexe car il demande une forte volonté, une mobilisation et une sensibilisation de la part des acteurs concernés.

«L’économie parallèle pèse 40% du PIB national. On parle de 410 milliards de dirhams, c’est énorme!» Madih

Que recommandez-vous pour pallier ce fléau ?
MF: Au niveau de l’étude, nous nous sommes intéressés à des benchmarks, aux réussites dans d’autres pays. Nous avons relevé trois familles de mesures phares: la première concerne la simplification des démarches administratives et fiscales pour les TPE/PME. La deuxième mesure se penche sur les subventions pour la création d’entreprise et la troisième pousse à  lutter contre la circulation du cash pour plus de traçabilité des transactions commerciales. A titre d’exemple, la Chine a créé une loterie pour les fournisseurs afin de promouvoir et généraliser la facturation et ainsi réduire l’informel. Il faut avoir une volonté et une prise de conscience pour y arriver. Sinon, avec le temps, nous pourrions le regretter et mettre en danger notre industrie nationale.
OM: Pour moi, c’est à l’Etat de fournir des efforts pour faire basculer vers le formel aussi bien les habitudes des citoyens marocains que la multitude de personnes qui travaillent dans l’informel. L’entreprise est maîtresse de son destin: si elle ne réalise pas de profit dans un secteur, elle peut le faire ailleurs. En fin de compte, c’est donc le consommateur qui paye les pots cassés. L’Etat devrait prendre conscience de ce fléau et aller surtout vers une logique de sensibilisation. Car en consommant des produits informels, le citoyen marocain ne se rend pas compte qu’il est en train de payer les honoraires d’un employé qui se trouve hors du territoire, puisque les produits informels proviennent souvent des marchés étrangers, notamment à travers la contrebande. L’idée des marchés types représente un très bon exemple pour pallier l’informel, mais encore une fois, il faut bien étudier leurs emplacements, car parfois ils sont installés dans des zones inaccessibles aux consommateurs.
Les débatteurs
Mohammed Fikrat:
Président de la Commission Investissement, Compétitivité et Compensation industrielle, il est également membre du Comité de Pilotage qui a mené l’étude.
Ouadi Madih: Spécialiste des droits du consommateur et défenseur du pouvoir d’achat des ménages, il occupe le poste de Président de la fondation marocaine du consumérisme FMC. Il est également Président de l’association de protection du consommateur  Uniconso Casablanca.

Quelle méthodologie pour bien mettre en œuvre ces recommandations?
MF: Il faut qu’il y ait une réelle approche participative. Pour traiter ce sujet, il est nécessaire de disposer d’une bonne capacité d’écoute pour intégrer le maximum de paramètres, de telle sorte que lorsque la solution est conçue et mise en œuvre, elle ait plus de chances de réussir. C’est en tout cas notre devise au sein de la CGEM. La concertation est primordiale et chaque sujet doit être étudié à part entière avec les parties concernées. Dans ce sens, le rôle de l’Administration territoriale est primordial.
Nous sommes tous responsables de cette situation. L’inclusion du secteur informel dans le formel est en fait un processus qui doit se faire de manière continue et irréversible. Ainsi, nous préconisons la mise en place d’un mécanisme dans lequel on associe les acteurs économiques, l’Administration et les ministères. D’autres mesures transverses sont aussi à prendre en considération et à mettre en avant: la digitalisation, l’utilisation des nouvelles technologies, la traçabilité, la simplification des procédures. La digitalisation contribuera aussi à la création de l’emploi. La lutte contre la corruption permettra également de lutter contre l’informel.
Maintenant, la question qui se pose est: avec ces deux leviers importants, l’informel pourra-t-il être éradiqué? Ce sera difficile, mais si nous arrivons à le rendre moins critique et moins impactant, ce sera déjà une belle réussite.
OM: Il faut réduire le laxisme de l’Etat et tout simplement appliquer la réglementation. Car le pays dispose déjà d’une batterie de lois. Une fois qu’elles seront respectées, elles permettront de réduire l’informel. La concertation est certes importante, mais c’est l’implication des autorités qui compte vraiment dans ce genre de situation. Il faut savoir que notre association est également impliquée et s’est déjà inscrite dans la même logique. Pour nous, le consommateur doit être averti, il doit être responsable socialement et écologiquement.